Egypte #10, En stop sur la rive sud (1)

18 mai.

4h du matin. Ils ont regardé mon passeport et m’ont fait descendre du bus, m’ont demandé ce que je venais trafiquer par ici. J’ai bâillé, le ciel bleuissait tout juste. Ce serait long.

J’étais arrivé, après seize heures de bus, à Shalatin : le bout du pays, une petite ville au bord de la mer, le plus grand marché aux chameaux d’Egypte, la frontière à quelques brasses ; une frontière close, parce que l’Egypte et le Soudan se disputent la région (suivez les pointillés !).

carte shalatin

J’ai passé quatre heures au checkpoint. C’a donc été long, mais finalement pas bien désagréable. Après quelques-unes de mes phrases claudicantes en arabe et une canette de coca redécoupée en cendrier, la garnison de Shalatin s’adoucit. Il est cinq heures du matin et ceux qui sont déjà debout ont besoin d’un peu de compagnie, alors un Français en visite au checkpoint, ça se laisse pas filer… On m’offre du thé, des cigarettes, un falafel, pendant que l’un des types fouille avec une délicatesse de paléontologue mon gros sac à dos. Il ouvre quelques poches, soulève prudemment une couverture, un teeshirt, le tuba, puis s’excuse (beaucoup) et m’aide à tout refermer.

En bref, si l’un des représentants de l’abjecte police des frontières allemande lisait par hasard ces lignes, qu’il s’organise donc un séminaire en Egypte, lui et tous ses petits potes anciens de la STASI. Ce ne serait pas du temps perdu. DAS WÄRE GAR KEINE VERLORENE ZEIT, KAMERADEN.

Revenons à Shalatin, d’ailleurs je suis bien conscient que mon pedigree européen joue en fin de compte en ma faveur, les uniformes égyptiens se comportant parfois comme de vraies ordures avec leurs concitoyens. Vers 7h30 on déplace le banc à l’ombre de la casemate et le temps passe. Quand un camion se présente au checkpoint, la conversation s’interrompt et ils déplacent sur la chaussée certains des gros barils cabossés noir-blanc-rouge (peints aux couleurs de l’Egypte) qui verrouillent la circulation. L’un des camions porte sur sa vitre droite le sticker « King of the road », ça me fait penser à Roger Miller et je me chambre un peu… là assis près du trottoir, à attendre on ne sait qu’on ne sait quel gradé statue sur mon sort haha elle est belle ta liberté !…

Le coup de fil libérateur est passé vers 9h : oui, l’étranger est autorisé à trainer son étrangeté au-delà du checkpoint. On se dit au revoir, certains me donnent leur numéro*, d’autres leur facebook (ça me fait une belle jambe… mais le geste compte). Ils arrêtent aussi sec un pickup et lui disent de me déposer dans le centre. Franchement coulants, ces types, à la longue ; mais que voulez-vous, ils ont tous entre 20 et 30 ans, c’est pour presque tous leur service militaire et les voilà pour un an ou plus au fin fond du pays (Shalatin c’est vraiment loin dans l’esprit égyptien, c’est le bord de la carte), sous 40°C (mi-mai) dans leur treillis beige, à regarder des cartes d’identité et déplacer des barils pour laisser passer des camions.

egypt1118

*Digression rapide : récupérer un numéro de téléphone ne me sert pas non plus à grand-chose, puisque, quelque part entre l’article #9 et celui-ci, j’ai oublié mon portable sur le bord de la route… C’était après avoir quitté la ferme, au Sinaï, en plein désert, le soleil cognait, j’essayais d’apprendre un poème (j’ai pu récupérer à Dahab une grosse sélection en V.O. de l’œuvre de Ginsberg) dans l’ombre du seul rocher des environs, un véhicule s’est annoncé au loin, j’ai couru jusqu’à la chaussée, j’ai fait un signe, le type s’est arrêté et m’a dit de monter, j’ai ramassé mes sacs à la va-vite ; une heure plus tard, en arrivant sur Sharm el-Sheikh, je me suis dit que j’y avais ce pote rencontré à Ras Sheitan et que ce serait l’occase de se voir… le portable n’était pas dans ma poche avant, j’ai vu ma vie d’autostoppeur défiler. « Bref, j’ai perdu mon portable. » Ce genre de choses a failli m’arriver tant de fois que je ne peux pas vraiment me plaindre…

S’ensuit une journée à Shalatin. Je rencontre Tayeb, un type très amical, œil vif et barbe noire grisonnante, qui me ramasse en moto jusqu’à la mer et avec qui je partage une baignade. Au loin, un petit chantier construit des bateaux de pêche et repeint des coques.

Le soir, quelques groupes se disséminent sur la longue plage pour un café ou une chicha au bord de l’eau. On m’invite à un café au gingembre (qu’est-ce que c’est bon !) puis la nuit tombe ; camper sur la plage est interdit mais y dormir à la belle étoile ne l’est pas. Je m’endors dans une légère brise bien agréable et le bruit des crabes qui cavalent sur le sable.

C’est ça, la vision et l’expérience que j’ai eues de Shalatin : des gens chaleureux profitant des eaux tièdes, tandis qu’au loin on répare des bateaux. Et l’armée, à demi-embusquée.

19 mai.

Direction le nord ! La côte m’intrigue, je voudrais découvrir la ville peu touristique d’El-Quseir et jeter un œil (sous le masque) aux récifs de Marsa Alam… Pour l’heure, me revoilà 24h après au checkpoint de Shalatin, où on est amusés et contents de se revoir ; quelques têtes connues de la garnison font finalement le boulot à ma place et me trouvent un pickup…

La notion des distances est parfois un peu brouillée quand on voyage en stop. C’est particulièrement vrai sur cette route de Shalatin à Bérénice… où les panneaux kilométriques se contredisent avec assurance : à « Bérénice : 80km » succède, à une centaine de mètres de distance, « Bérénice : 90km ». Ce kilométrage alternatif ressurgit tous les dix kilomètres et toujours dans cet ordre, passant de 80km-ou-peut-être-90 à 70km-ou-peut-être-80… Il y a même un panneau qu’on a fixé tête en bas. Subversion !

Mon expérience des checkpoints continue. 100km après Shalatin, je dois descendre du pickup, que je regarde s’éloigner en direction d’Hamata, un rien agacé. Après cinq minutes, heureusement, à l’ombre dans la petite caserne, mon baragouin arabe et mon passeport français ont détendu l’atmosphère et baissé les képis à impression camouflage, on rigole, ils me parlent de la France, des Françaises ; puis un bus passe et ils s’arrangent avec le conducteur pour me faire monter jusqu’à Hamata, enfin…

hamata2

A Hamata, un pickup démarre. Ils sont déjà deux, je suis monté à l’arrière, au bon air. Dans le vent généré par la vitesse, je regarde le paysage qui s’enfuit. Avec mon sac à dos posé devant moi, la main sur son épaule comme si c’était un fils à qui je faisais découvrir le monde, on laisse défiler le désert, dans les bourrasques de la route, le désert et encore le désert, tandis qu’à notre gauche, le long de cette mer Rouge qu’on remonte, se dévoilent de temps à autre des plages de sable blanc contaminées de mangrove.

J’ai pas vraiment trouvé de photo convaincante… Mais tant mieux si les flashs n’ont pas encore atteint Hamata…

hamata

Cette centaine de kilomètres à l’arrière du pickup, c’était comme boire à la source de l’enthousiasme, c’était une petite déclaration d’amour à l’autostop et plus largement une nouvelle légitimation du voyage.

Resté à Paris, au milieu du mois de mai, je me serais enthousiasmé aussi pour plein de choses, c’est un peu ma nature ; kiffs différents, pas forcément plus « routiniers » dans la mesure où le voyage et le stop aussi ont leur routine. Mais ces nuits sur la plage, cet épisode de stop entre désert et mangrove contribuent à ce que j’essayais d’expliquer aux débuts du blog : ces souvenirs marquants, on les acquiert une fois pour toutes et ils construisent l’image qu’on se fait de notre vie, ils participent de notre identité, et je suis bien heureux d’avoir désormais dans mon ADN cette route d’Hamata à Marsa Alam, ce vent qui déferlait, ce sac à dos à la posture de petit frère, et ces plages désertes et blanches, ces mangroves… Et c’est de ça que je voudrais voir fait une bonne part de mon ADN.

Et, accroupi en bord de remorque à regarder les beautés filantes, je me suis senti encore plus serein en pensant que je n’étais pas tout seul à m’être embarqué dans cette chouette galère, à avoir tenté de prendre la liberté à bras le corps ; qu’à ce moment-même, ayant quitté l’Asie centrale pour le Sri Lanka, Stef travaillait à la sienne… Et Hénar (de Freixo) vient de trouver un taf dans un bus-crêperie et sillonnera l’Angleterre tout l’été de festival en festival, avant de peut-être prendre la route de l’Afrique, et Žiga, après son taf de bucheron dans l’hiver slovène il a rejoint Montréal et voudrait vivre au contact des Indiens, et Mélo finissant six mois de taf dans un pub à Edimbourg, et Misou qui, après dix-huit ans de déserts, envisage un nouveau havre au Costa Rica… Merci les copains d’être aussi appliqués dans l’exercice de votre liberté. Merci de faire qu’on aura besoin de cartes pour raconter votre vie. Parfois vous êtes ma manière de ne pas perdre confiance.

IMG_3935 DSC09567 stef2 image_1 - Copy mélo

Je vous laisse sur ces photos, profitez-en bien, ce sont presque des photos de famille.

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2 commentaires

  1. C’est un bien chouette billet que voilà 🙂
    Ça doit pas être évident les passages comme les check point mais ce cliché du stop la a l’arrière a lair libre avec ces paysages et ce vent, c’est bien toi qui la vécu et merci merci de le partager, ça et tes moments de réflexion sur le sens de ta démarche etc. Tout ça me fait beaucoup réfléchir. Mais tu fais de la plongée maintenant ?? 😀
    Bonne route, où qu’elle te mène.

    1. Les passages aux checkpoints ont été longuets ou agaçants au début, mais finalement plutôt sympathiques ! (Mais il y en aura surement d’autres…)
      Pas de plongée, juste du snorkelling. J’évoquerai ça dans l’article qui vient haha !
      Profite bien de la Baltique, ça ça va nourrir ta réflexion pour de bon je suis sûr. Mais si t’as trouvé un peu d’engrais dans cet article j’en suis vraiment content…
      (Et surtout savoure pour moi quelques bons petits verres de Vana Tallinn. C’est quand même ce que le système solaire a fait de mieux en terme d’alcool.)

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