Soudan #11, Weekends à la cataracte

Dans la nuit, le vent s’est levé. Au matin tout est roussi de poussière (les fringues, le mobilier, les avant-bras). Je fais quelques pas vers le Nil qui file en contrebas et laisse la vue me réveiller.


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La veille, vendredi, on a quitté Omdurman à quinze dans le minibus, direction Sabaloka, 80km au nord : compter trois heures le temps de sortir de Khartoum, de faire les dernières courses en chemin, de crever, de remplacer le pneu et, après en avoir fini avec la route principale, de descendre les derniers kilomètres cahotants dans le sable et les cailloux, jusqu’au lointain ruban vert des bords du Nil. C’est une simple piste au milieu du rien et l’usage est de laisser monter un gamin du coin à l’avant pour qu’il nous guide jusqu’à destination.
DSC02722Sabaloka, c’est la Sixième Cataracte : le Nil cavale gentiment sur les rapides. On loue un abri pour vingt-quatre heures ; une tenture, des jarres d’eau fraiche (l’eau légèrement trouble du Nil), quelques chaises et les sommiers habituels. L’après-midi a passé en allant couper de l’herbe pour le mouton (tout frais acheté, il vit ses dernières heures), en s’acquittant de nombreux selfies sur les berges et en préparant le déjeuner (les faitouts au-dessus des braises exhalent vite un fumet qui détourne le mouton de son petit repas végétarien). Pour les Soudanais, prendre une photo sans sa tête dessus c’est comme servir une entrecôte sans échalotes : quel intérêt ? Et à Swakin, j’avais eu du mal à expliquer à Salah, mon couchsurfeur de Port-Soudan, que je préférais les photos des ruines seules, sans moi dessus.
Entouré de quatorze arabophones qui se connaissent depuis le lycée, je me suis intégré avec lenteur. La nuit est tombée et les jeux de cartes ont résolu le problème ; un des jeux les plus populaires ici c’est le arbâtâchar (« le quatorze »), une version améliorée du rami. Quand je suis allé me coucher, un portable a fait résonner Welcome to St. Tropez et j’ai eu une grosse pensée pour Fonta, les soirées au chaud dans le refuge attablés entre bougies et cubi, et cette lubie soudaine (pas étrangère à ce son) qu’on avait eu d’aller passer la soirée à Saint-Tropez, épisode mémorable et désastreux qui s’était conclu sur la plage de Cannes d’une à cinq heures du matin, à ressasser notre échec et se les geler sur le sable froid sans que la bouteille de vodka y change rien (et aussi à se faire mater de loin par un manchot errant, mais ça c’est cadeau !)… hahaha finalement notre débilité avait un certain charme, non ?

Il ne fait donc pas encore trop chaud le lendemain matin et je pars avec trois autres motivés grimper sur les petits monts désertiques qui canalisent le cours du Nil. On reste longtemps au sommet après les traditionnels selfies. Il y a tellement de vent que, là-haut, perché sur les rochers, on peut s’époumoner des heures à s’entendre à peine chanter. Bilan sensoriel du visage : 1° l’œil suit les méandres du fleuve que la crue qui s’annonce a déjà repeint d’un rouge limoneux, 2° l’oreille happe, entre deux rafales, quelques notes de la chanson que la bouche égosille*, 3° les joues se font gifler par des mèches de cheveux libérées par le vent.

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*S’égosiller aurait-il la même racine que gazouiller ? Si oui, je pense que c’est la découverte étymologique la plus importante de ces dix derniers mois (sur ce blog). Hm… Quand je serai grand je voudrais faire des chantiers étymologiques. On ferait des fouilles et tout. On agrémenterait d’une punaise chaque objet trouvé en fouille fine. Punaise rouge pour les palatalisations, punaise verte pour un bouleversement vocalique.

Au retour de notre escalade de reconnaissance, le mouton n’est plus. Quelqu’un l’accroche par les pattes arrière et commence à le dépecer pendant qu’on boit du thé. Il se dépèce si facilement ! un jeu d’enfant. Le type progresse consciencieusement en décollant la peau comme s’il lui retirait un manteau. Dessous c’est tout blanc. Ça me fait de la peine, on lui avait même pas donné de nom à cette pauv’bête. Il y a des petits ognons qui reviennent dans le faitout et bientôt on y ajoute le foie cru coupé en dés. Je passe mon tour. T’avais pas de nom Billy, t’as que ce nom d’emprunt post-mortem (post-cuisson même), mais je t’ai coupé de l’herbe, je peux pas te grignoter le foie comme si de rien n’était. Et puis j’aime pas le foie.
Pour autant, après quelques heures de mijotage, qu’est-ce qu’il est bon, Billy !

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Un petit coup de vaisselle dans l’eau rougeasse du fleuve et on commence à remballer. Sur le chemin du retour, le pneu arrière droit crève encore, au soir tombant, au milieu du désert. Mais on s’en sort et l’équipée repart de plus belle, on remet la radio et, par un choix de programmation des plus stupéfiants, c’est un morceau de Damian Marley & Skrillex qui résonne soudain… tututu-tututu-tututu, tititititi-tutututu, rythme nocturne qui ne nous lâchait pas quand on arpentait à la frontale et au pas de course les étroites galeries pleines d’écho des catacombes… Hasard jubilatoire (et bise à ceux qui y étaient) !

J’ai passé un second weekend à Sabaloka (Soy loca sobr’el Nilo, Saba loca loca…), cette fois avec mes nouveaux colocs (tchéco-germano-mexicains) et d’autres amis (franco-soudano-hispano-ukrainiens), et récupérer des photos a été plus facile. Et dans le minibus au retour, tandis que la rangée du milieu discutait de gua(pa)camole, la rangée du fond a bien kiffé le boumboumflow ouest-africain diffusé par la petite enceinte de Gabriel ! (Et je dois avouer que j’ai ajouté le Burkina à ma liste de voyages envisagés… tandis que le Cap-Vert confirme sa place sur le podium et que Mesdames Monsieurs oui c’est bien Madagascar qui s’échappe du peloton pour tenter de rejoindre l’échappée capverdienne !)

 

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4 commentaires

    1. Yo !
      c’est cool de passer !
      La suite arrive dans un délai… moyen… En tout cas l’Ethiopie prend soin de moi et Addis inaugure même son métro pour l’occasion ! Et c’est sans compter les babouins.

  1. Super weekends dis-moi ! Enfin moins pour Billy mais s’il était bon. C’est rigolo cette mode des selfies. Qu’est-ce que tu chantais/gazouillais/égosillais là-haut sur ton caillou au-dessus du Nil ? (quant à chercheur étymologique tu l’es déjà un peu nah ?)

    1. A vrai dire je ne me souviens plus du tout, peut-être des choses que d’habitude on ne chante pas parce que ça ne rend vraiment bien que chanté très fort !

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