Somaliland #3, Piste de nuit

Je reviendrai peut-être au Somaliland, je reprendrai peut-être cette route entre Hargeisa et Djibouti parce que je voudrais visiter Zeilah (Saylac en somali), à une trentaine de kilomètres de la frontière djiboutienne, un village de pêcheurs au bord de l’Aden qui fut un grand port sur la route des Indes, tour à tour arabe, ottoman, portugais, égyptien… Un jour, la route sera goudronnée et je reviendrai.

zeila

 

Une seconde. Violent cahot. Une seconde. Violent cahot. Une seconde…

On est tous recroquevillés à l’arrière du 4×4, six passagers pour les quatre places des bancs au vieux rembourrage inutile, à tanguer à chaque seconde, à développer avec une douloureuse ardeur nos hématomes aux épaules, aux genoux, à tout ce qui cogne voisins ou habitacle. Les premières heures n’étaient pas désagréables, on avait le corps encore frais, certains vite malades mais vomissant discrètement dans les sacs en plastique prévus à cet effet. Après quatre ou cinq heures de piste, la résistance physique s’est dégradée. Le bas du dos commence à lancer. On a l’impression de ne plus avoir que deux gros os à la place des fesses, qui trinquent eux aussi à la piste crevassée et à la vitesse du quatquatre. On s’agrippe plié en deux au pied des bancs, à une courroie, on passe le bras derrière les genoux, on cherche une position qui, à défaut d’apaiser le corps, absorbe un peu mieux les chocs. Mais rien n’y fait, on est baissés pour éviter de se cogner au toit alors la nuque aussi commence à gémir, tandis que le dos, les fesses, les épaules, les genoux… On ne sait pas quelle image choisir, emprisonnés dans un panier à salade ou dans un tambour de machine à laver, de toute façon on n’est pas vraiment chauds pour chercher une image, on se concentre juste sur nos appuis de fortune, on s’agrippe autant qu’on peut, c’est la seule solution pour avoir moins mal : se cramponner suffisamment pour rester immobile malgré les cahots.

Il en vient toujours un autre, un séisme un peu plus haut sur l’échelle de Richter, qui nous fait décoller du siège, percuter le toit, le banc, la carlingue, percuter un voisin ou nous percuter nous-mêmes, et alors plusieurs gémissements montent de l’arrière du quatquatre, pas des plaintes, rien qui vise ni la piste, ni la conduite, ni l’âge du véhicule, n’exprimant rien d’autre qu’une douleur résignée, un abattement collectif au fond duquel se niche l’espoir d’une pause, d’un arrêt momentané, faites qu’il faille changer un pneu, que le chauffeur soit pris de diarrhées, que quelque chose, n’importe quoi, nous offre un répit. Les poignets, les avant-bras manifestent aussi leur mécontentement, comme au début d’une tendinite, éprouvés par la crispation et les secousses. Malgré les heures qui défilent, 23h, minuit… trois heures du matin…, impossible non plus de dormir, de relâcher l’attention, de se décrisper : un réveil douloureux sonne à chaque seconde. Quant au mp3 laissé par Mélo, je l’ai rangé depuis longtemps : Art Blakey était avalé par le bruit du moteur et les rom-popopom de Rihanna ne servaient plus qu’à accentuer les cahots.

carte article3

 

Loyaada, le poste-frontière entre le Somaliland et Djibouti, s’atteint depuis Hargeisa en 14h de route.
Elle se fait de nuit, pour éviter la chaleur. En contrepartie, le paysage se fond dans l’obscurité : on est dans le noir, sans rien pour nous distraire des secousses, dans le noir à sentir les tendons qui s’enflamment et les hématomes qui s’épanouissent. Parfois, on s’arrête pour de faux, pour une rapide pause-pipi ; le temps que l’arrière du 4×4 se vide, le chauffeur fait déjà signe qu’on se remet en route.

Deux fois, on s’arrête pour de vrai. La première, vers 21h. Les corps ne sont pas encore douloureux. On passe une demi-heure à un petit poste de restauration qui s’est matérialisé au bord de la route, au milieu du grand rien, de cette nuit aride, décorée de sable et de petits épineux. Il fait bon, chacun boit son thé sucré. La seconde pause, qui dure une bonne heure, commence vers 5h du matin. Depuis des heures les étoiles s’évertuent à briller comme si l’aube n’allait jamais venir, comme si le quatquatre s’était engouffré dans une boucle temporelle qui nous ferait vivre pour toujours la même heure de piste, sous les étoiles indifférentes, les mêmes cahots qu’à la longue on pourrait repérer : Ah, celui-ci c’est le cahot qui passe à 35’11’ ‘... Et puis on franchit un checkpoint et on s’arrête. Le ciel derrière nous a l’air de bleuir légèrement or c’est de l’est qu’on vient, est-ce que le soleil serait enfin là, embusqué derrière l’horizon ? Dehors, une autre batterie de terrasses, avec des bancs, des tables, des brocs, quelques sommiers. L’attitude du chauffeur laisse penser qu’on s’arrête pour un moment. La guerre civile fait rage aux Lombaires. Mais l’air est frais, on peut enfin gouter à l’immobilité. On voudrait s’écrouler sur un sommier mais la vérité, c’est qu’on s’y allonge péniblement. Et puis temporairement sauvé des cahots, du vacarme du moteur, de la crispation de s’agripper, la colonne enfin à l’horizontale et étirée, l’épuisement me tombe dessus. Au réveil il fait jour, il reste encore un quart d’heure avant de repartir. Chacun, dissimulant son anxiété, demande négligemment combien de piste il nous reste. Moins de deux heures.

8h. Il commence à faire bien chaud. Le corps lentement se remet à lancer d’un peu partout mais on endurera tout ce qu’il faut, le quatquatre slalome dans la poussière entre les petits acacias, la frontière n’est plus très loin.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s