Macédoine #1, L’ombre d’Alexandre

Je grimpais au hasard des rues de la vieille ville, lesté par quelques centaines de grammes de viande grillée et d’un énorme baklava inexplicablement baptisé par la pâtissière « baklava Angela Merkel » ; j’ai fini par gagner la forteresse.

Le soleil se couche, il y a plein de peinture sur l’horizon, la lumière crée des losanges dorés dans les nuages bas. En contrebas coule le Vardar, jusqu’au golfe de Thessalonique il coule ; mes souvenirs de cours de protohistoire me racontent qu’il y a 7000 ans, sa vallée fut l’un des axes de pénétration en Europe des populations néolithiques anatoliennes. Alors je suis là en surplomb du Vardar, en surplomb de Skopje, à l’entrée de la forteresse ottomane restaurée il y a quelques années, recimentée comme une voiture volée, maintenant elle a l’angle des merlons qui pointe ; le soleil s’échappe et les appels des muezzins commencent à monter dans mon dos, des mosquées de la vieille ville, et me poussent doucement au-devant du crépuscule.

skopje_old_gravure_xvii_century

Je redescends vers le fleuve, me retenant de siffloter Françoise Hardy ; c’est impoli je crois pendant les appels à la prière, je ne veux pas leur couper la parole et puis ils chantent presque aussi bien que Françoise Hardy. (Mais ce serait agréable d’entendre un jour un muezzin clamer à la ronde « ils s’en vont, amoureux, sans peur du, lendemain-ain-ain »…) Au sommet du mont Vodno la croix s’est allumée, 60 mètres de lumière : c’est la plus haute croix du monde. En Macédoine les dirigeants aiment la démesure et le grand plan d’urbanisme Skopje-2014 leur a permis de s’y laisser aller, avec en prime de chouettes opportunités de détournement d’argent public. Au coeur de la ville se dresse une statue d’Alexandre de Grand de 14 mètres de haut, juchée sur un socle qui en fait 10. Et des statues, il y en a d’autres. Tout ce qu’il y a de récent ici est absurdement monumental et conduit au fou rire, c’est la taille et le style, les chapiteaux corinthiens des colonnes du Parlement achèvent de donner à l’édifice immaculé un air de gâteau à la crême.

Mais ne parlons pas d’Alexandre puisqu’on l’appelle finalement « la statue du guerrier à cheval ». La Grèce s’est opposée au nom initial, accusant une fois de plus le pays d’appropriation du patrimoine grec ; d’ailleurs la Macédoine s’appelle officiellement FYROM (Former Yugoslavian Republic of Macedonia) et a changé son drapeau. C’est parce que la Macédoine antique correspondait moins au pays qui nous concerne qu’à une partie de la Grèce septentrionale (aujourd’hui, la région administrative grecque de Macédoine), bien qu’après moult ruptures historiques (invasions barbares, peuplement médiéval slave) la Grèce n’est pas beaucoup plus légitime dans son appropriation du patrimoine de la Macédoine antique. Chaque pays cherche à se légitimer comme il peut, brandit des langues qu’on ne parle plus, révère de célèbres squelettes. En attendant la statue d’Alexandre se cabre sur la place de Macédoine et dépasse de trois têtes les immeubles (imaginez qu’on édifie un Charlemagne de 60m de haut à Châtelet et vous aussi vous partirez à rire) et, finalement, constitue un symbole assez juste de l’égo démesuré de ces nations qui veulent se bâtir sur des mythes hors de saison.

Je me souviens de Levon, un Arménien avec qui j’avais passé quelques jours à Tagounite : il était arrivé à Ceuta en compagnie d’un Macédonien et les douaniers marocains les avaient retenus longtemps, parce qu’ils tournaient et retournaient ce passeport estampillé « République de Macédoine » sans comprendre, doutant de l’authenticité du passeport puisque leur écran présentait la liste exhaustive des pays du monde (dont un certain « Fyrom ») sans mention d’une quelconque Makedonia. Mais en même temps le cas les dépassait un peu parce qu’un faux passeport, en vertu du bon sens, veut passer pour un vrai, et ne porte pas les armoiries d’un pays imaginaire…

A l’intérieur de Mustafa Paša, une mosquée de la vieille ville

Le soir de mon arrivée, je bois des bières avec Tomaž, dans une brasserie de la vieille ville. On s’est rencontrés à Tabanovce, le poste-frontière serbo-macédonien. Au loin, des baraquements du camp de migrants de Preševo et des quatquatres de la police effectuant des rondes. Il emboitait comme moi le pas d’un routier ; lui arrivait en stop de Slovénie et cherchait un endroit où dormir à Skopje. J’avais dans mon carnet le numéro de mon auberge de jeunesse. Le soir-même, après s’être retrouvés à l’auberge, on est partis prendre le pouls de la vieille ville. On est samedi et les terrasses débordent de bruit, de gens et de musique. On élit domicile au fin fond d’une brasserie, à l’étage, près des cuisines, où on s’entend parler. Je lui parle de quelques souvenirs émus de mon passage en Istrie, j’extirpe ce qu’il me reste de slovène dans ma mémoire pour lui dire « ce matin nous sommes allés à la mer », on discute de mille trucs et il a l’enthousiasme aussi facile que moi. Et puis en lui décrivant Siwa je réalise quelque chose qui me fait sourire. L’an dernier, à cette période, j’étais à Siwa, l’endroit où Alexandre avait choisi d’être enterré. Voilà que mars a recommencé et je suis dans un pays qui a le nom de son pays natal. Peut-être en mars prochain se saluera-t-on à nouveau, après tout un jour ou l’autre il faudra bien traverser l’Indus…

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