Turquie #10, L’état de grâce

6 juillet, Hattuša.

Je pourrais vous raconter qu’à peine relancé en stop après mon petit mois sinaïte, Ismaïl m’a spontanément offert un chapelet, alors que le mien s’était achevé à Ras Sheitan deux semaines auparavant. Je pourrais vous raconter qu’après lui on m’a offert du thé, des cerises, des poires, des graines de tournesol et des kilomètres par centaines. Je pourrais vous raconter qu’en fin d’après-midi, alors qu’un brin de causette n’était pas de refus, j’ai vu lentement venir à ma rencontre deux cyclistes avec un petit drapeau blanc et rouge accroché au portebagage… Pavel et sa copine pédalent depuis la Pologne, en direction de Trabzon (Trébizonde… quel nom plein de fantasmes) où ils espèrent décrocher leur visa iranien avant de continuer leur route jusqu’à peut-être… Singapour ?
Je pourrais vous raconter que mon estomac se réveillait peu à peu dans le soleil déclinant et que j’ai vu mes deux cyclistes redescendre du centre-ville et me tendre un énorme pain au sésame.
Je pourrais vous raconter que non content de cette offrande, j’ai poucé une dernière fois : trois Turcs se sont arrêtés, en chemin pour le restaurant d’une aire de repos où rompre le jeûne… et où ils m’invitèrent, l’un d’eux douchant mon refus poli par cette phrase flamboyante : “You don’t pay. We don’t pay. The restaurant is mine. »
Je pourrais même parler du charmant coteau où j’ai fini, rassasié par une soupe de lentilles et des köftes aux poivrons, rassasié surtout par tant de générosité, de petits dons sans attentes, par monter le camp. Le couchant mordorait, sans trop en faire, les nuages au-dessus des collines rases. Une famille s’était installée au bord d’un pré pour piqueniquer, au pied d’une fontaine.
Une telle journée m’a naturellement conforté dans cet état d’esprit qui germait depuis quelque temps, depuis les nombreuses conversations que j’ai à nouveau eues avec Misou au Sinaï, tous les enseignements qu’elle a partagés sans seulement en prendre conscience, m’enseignant sans enseigner, se contentant de raconter des épisodes de ses voyages et, ainsi, de m’ouvrir à sa vision… Ce soir-là, sous la tente, je me suis senti absolument à ma place. Je ne trouvais plus en moi aucune forme d’appréhension. Allongé dans mon duvet comme un pharaon, tout embaumé de confiance. Voici ce que je me suis dit : Je compte sur l’univers. Il saura tout m’apporter : amour, beauté, abri, nourriture. Un arbre finira bien par me montrer quelques fruits. Un conducteur me tendra soudain une nourriture qu’il sera inconvenant de refuser. Une ruine ou un bosquet m’offriront le gite. Tout vient à point à qui n’attend rien. Je n’espère pas de l’univers un magret pour 13h15 avec du miel et des raisins secs… mais je sais qu’il pourvoira à mes besoins bien assez tôt. Se projeter, être en quête active des choses n’est plus nécessaire. Et puisque l’avenir ne présente plus aucune crainte, ne soulève plus le moindre doute, qu’il n’a finalement qu’à sagement attendre son heure, c’est au présent que goute ma conscience, et c’est le plus formidable fruit du monde.

Je suis donc à Hattuša et nous sommes le 6 juillet. Et depuis deux jours c’est l’état de grâce. Je me souviens d’avoir apprécié la route à pleins poumons, pendant des heures, entre Osmancık et Çorum. Le vent ruisselait sur les rizières et un couple de cigognes circulait près des nuages. Lorsque j’ai commencé à avoir soif, une camionnette blanche s’est ruée sur la voie de gauche, a doublé une voiture paisible et s’est rejetée sur la droite, a freiné des quatre fers dans les gravillons et m’a pris en stop jusqu’à un joli site antique au fond d’une gorge, puis jusqu’à une fontaine à l’eau prisée, sans même que j’aie eu à évoquer mes bouteilles vides.

Un peu avant 20h, le soleil s’est couché. J’étais en périphérie de Çorum et je commençais à avoir faim. J’avais jusque-là fait la causette à un gardien de hangar et poliment refusé trois fois un verre de thé. En face du feu rouge, j’ai poucé pour une dernière salve de voitures. La dernière s’est arrêtée. Le gardien de hangar m’a fait un signe ravi. Le temps qu’on quitte la ville, on m’avait mis dans les mains un paquet de chips, un soda à la pêche, des cigarettes, des chocolats, des caramels. Même une divinité hindoue aurait manqué de mains.
Nous sommes arrivés à Boğazkale, le village d’où sont accessibles les ruines de Hattuša, parce que mes conducteurs ont tenu à m’y déposer, malgré les vingt derniers kilomètres hors de leur route. La nuit était tombée et j’observais, de la voiture, une petite pinède où envisager de camper. Ils m’ont laissé dans la cour d’un hôtel que j’ai vite reconnu : c’est celui où nous nous étions arrêtés, il y a six ans, en voyage avec ma classe de hittite. Cengis, le propriétaire de l’hôtel, m’a fait signe et a commencé à m’exposer ses tarifs. Puis je lui ai dit que je pensais plutôt camper à l’écart et que, tout de même, c’était agréable de se trouver ici à bavarder avec lui, dans cette cour d’hôtel que j’avais connue il y a six ans avec quinze autre étudiants.
Dix secondes ont passé et il m’a montré une pelouse devant les appartements en location qu’il possède de l’autre côté du carrefour : Tu es venu dans mon hôtel il y a six ans, campe ici, c’est gratuit pour toi. Les toilettes et la douche sont là. Bonne nuit.

La Porte des Lions ! avant restauration (car après, le mufle tout neuf du lion de gauche nuit un peu à l’ensemble…)

Le lendemain je marche dans les rues en direction du site. Sur la place, aux terrasses, les villageois discutent autour d’un thé. Par-dessus le mur d’un jardin, un prunier propose des fruits encore croquants mais prometteurs. Des oies se dandinent au coin de la rue, bec au vent.
Nous sommes le 6 juillet, à la Porte des Sphinx, à Hattuša. Il est onze heures du matin, un vent frais balaie le promontoire et sèche ma petite lessive. J’écris dans mon carnet le résumé de ces quelques jours : le chapelet, les köftes, le coteau, les cigognes au-dessus des rizières, les chocolats, la douche de ce matin… C’est comme si les planètes s’étaient soudain alignées. “Vous entrez dans l’influence de Jupiter, plus rien ne saurait contrecarrer vos plans !” Peut-être que je suis entré dans l’influence de la planète dont ne parlent jamais les astrologues, entré dans l’influence de la Terre : peut-être que je suis entré dans ma propre influence… Pour tout dire, je crois que mon petit passage au Sinaï m’a permis… de passer à la suite. Je ne me sens plus en voyage. Je me sens en vie dans le monde. En pleine vie, pleine et entière, au beau milieu du monde.

Publicités

7 commentaires

  1.  » En vie dans le monde » c’est tellement vrai! Merci de nous avoir fait à nouveau rêver et survoler le Sinaï tonton! Je choisis cet article pour le best of car là ce sont les larmes aux yeux qui prennent le dessus sur les émotions ressenties à la lecture de ce passage! Merci

    1. C’est vrai que ce n’était plus au Sinaï mais que j’ai parfois encore l’impression d’y être, il est quelque part, il suffit de tendre l’oreille…

  2. Bravissimo ! Cet article est fabuleux !

    Je l’ai lu plusieurs fois , puis tout haut pour Papa , puis pour les Michel … Les Trény sont totalement conquis .

    Robert n’a pas encore réagi , mais l’a-t-il lu ? Il est un peu débordé en ce moment .

    Bref , nous somme béats devant tant de beauté et de talent .

    Plein de bisous . Maman

    Envoyé de mon iPhone

    >

  3. Ici Etel. Commune du Morbihan. Il est 23h57. De mon lit simple d’adolescent, je lis ton dernier article. Je les ai tous lus, ou presque tous.

    Merci pour ça. Merci pour celui ci en particulier. L’état de grâce. L’influence. Ton influence. La suite. La pleine vie.

    Je ne te dis pas le traditionnel « j’espère que tu vas bien » parce que je vois que tu vas bien et parce que j’ai qu’à te le demander plutôt que de l’espérer.

    Bien à toi. Bien bien à toi.

    Antonin

    1. L’Iran salue le Morbihan !
      Laisse-moi le temps de retrouver ton mail et je te donne des news plus détaillées. En tout cas merci d’être passé (belle surprise) et d’être réceptif !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s