Iran #3, Sources chaudes

Après toutes ces journées de route, de Kars à Babak, j’avais pris la route d’Ardabil pour y trouver une chambre d’hôtel bon marché et enfin profiter d’une douche. Je m’étais rapidement trouvé à voyager avec Tohit et ses parents en direction de Meshgin Shahr, partageant dans la voiture des sandwichs au foie (en voyage aussi il faut parfois se forcer…) puis parlant de leur destination : ils se rendaient dans la montagne, à Moïl, passer l’après-midi aux sources chaudes, et j’y étais le bienvenu.
La route est si simple.

On est entrés dans le grand vestiaire qui donne sur les douches. Des douches chaudes, à y rester dessous une demi-heure, à actionner le grand distributeur de shampoing à l’orange, à se savonner une, deux, trois fois, à la fin juste pour le plaisir, et pendant que je me frotte la tête des Iraniens en maillot de bain viennent me parler, me demander d’où je viens puis évoquer la finale de l’Euro. C’est une expérience assez déroutante, d’avoir à faire la conversation à des inconnus pendant son shampoing.
Quand j’estime que le savon va finir par irriter ma peau trop propre, je retourne à mon casier chercher ma brosse, les Iraniens à moitié savonnés regardent tous ces cheveux encore plus longs une fois démêlés, moi je rejoins Tohit et son père au bord du grand bassin d’eau chaude, en s’infusant les mollets. Pendant qu’on discute, l’un de ceux qui me posait des questions sous la douche revient vers moi pour me dire au revoir et m’offre une boite de pich angoshti, de délicieuses meringues plates. Une heure et demie passe ainsi, à profiter alternativement du bassin chaud et du bassin tiède en partageant des meringues.

Je ne crois pas que cet épisode relève de la chance. Selon moi, il découle uniquement d’une idée très simple : choisir le dénuement, c’est choisir l’abondance. Dans la situation qui m’intéresse (où l’on établit que les heures de liberté doivent prendre le pas sur l’accumulation d’un salaire), courir après un idéal de trois repas par jour complétés d’une douche chaude, d’une nuit climatisée et d’un accès à Skype, c’est courir à la déroute, à l’insatisfaction chronique et à un sentiment de dénuement. Mais si l’on ne court après rien, si l’on n’attend rien, la plus modeste expression de générosité à notre égard nous donne soudain un vif sentiment d’abondance, et avec lui une gratitude à toute épreuve. Je faisais du stop peu avant l’heure du diner, il s’est arrêté et m’a dit : « viens manger avec nous, personne ne paiera, le restaurant est à moi ». Je me préparais à être déposé sur une aire d’autoroute et y camper dans le givre et il m’a dit : « viens dormir à la maison, ma copine est d’accord ». Je cherchais où monter le camp sans me préoccuper de n’avoir rien à diner, et m’est apparu un grand verger aux pêches délicieuses. Aujourd’hui je m’étais résolu à payer pour une douche mais je les ai rencontrés et ils m’ont dit : « on va passer la journée dans un établissement thermal ». Depuis quelques semaines, mois, années, à petits pas, j’ai commencé à choisir le dénuement. Ce choix s’est réaffirmé depuis mon retour en Turquie et, presque chaque jour, je me sens pourri-gâté par le monde. Un verger de pommes, une nuit à la mosquée, du fromage maison pour le diner… Tenir un journal de cette vie de dénuement révèlerait une opulence presque gênante.
The Shaykh Ishaq Safi Shrine in the city of Ardabil, Iran, on June 6, 2010. Photo: document IRAN/Mohammad TajikLa journée s’est achevée dans un parc d’Ardabil, à côté d’une aimable famille kurde, bercé par les cris des enfants jouant jusque tard au ballon (do-pandj! cinq à deux !), sans encore avoir réalisé tout le confort que cette journée m’avait apporté. J’étais désormais propre comme un sou neuf et je bénéficiais aussi de ce confort psychologique de me savoir compris : en fin d’après-midi j’étais passé par un cybercafé du centre-ville pour souhaiter son anniversaire à mon père, et j’avais découvert par la même occasion les commentaires laissés à la suite de mon article sur mon retour en Turquie. Merci de commenter les articles qui comptent et d’accepter mes pensées comme elles sont, sans jugement, sans cynisme parigot, merci de vous ouvrir à ma vision quand je tente de la partager…

Le lendemain matin, enthousiaste et allégé (mes voisins kurdes ont accepté de garder mon sac à dos le temps de la visite), je me rends au mausolée de Sheikh Safi el-Din. Depuis Sivas et Erzurum, la route de la soie se murmurait sur certains vieux monuments, aux minarets doubles décorés de céramique turquoise. A Ardabil ce n’est plus un murmure.

ardabil2

Je n’ai finalement pas raconté grand-chose dans cet article… Et le prochain aussi sera une histoire de route et d’abondance… (mais vous y lirez le mot Caspienne !)

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3 commentaires

  1. Ah la simplicité de la vie. Les hasards n’existent pas, chaque chose se présente au bon moment. I’m loving this path you’re on, c’est vraiment ultra inspirant.

    1. Si c’est inspirant, c’est super. Je rêve que tout le monde me rejoigne et fasse l’expérience de toute cette vie magnifique !

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