Iran #9, Un jour au Golestan

21 aout. Trois jours ont passé depuis que j’ai quitté Yazd. En chemin j’ai récolté un tas de beaux sentiments. Ceux de Reza le routier kurde avec qui j’ai déjeuné, puis mangé des pâtisseries yazdies en roulant à travers le désert ; il m’a paternellement embrassé sur la tempe à ma descente du camion et a pris de mes nouvelles dans la soirée, pendant qu’il continuait sa route vers Bandar Abbas. Ceux de Mohammad, que j’ai aidé tant bien que mal à charger sous la remorque l’un des pneus du poids-lourd qui venait de se déchiqueter et s’étendait sur la chaussée, son caoutchouc bouillant nous noircissant les mains ; on a atteint Kerman sous un mémorable lever de pleine lune et Mohammad m’a offert le gîte pour la nuit puis, par l’entremise de ses anciens collègues chauffeurs de bus, m’a obtenu un ticket gratuit pour rallier Mechhed… Il m’a donné pour le voyage un gros sachet rempli de dattes de Bam, les meilleures du pays, dit-on… et c’est vrai qu’elles sont aussi bonnes que celles de Zagora.

Le lendemain au lever du jour, après seize heures de route, le bus est entré dans Mechhed, où j’ai visité le mausolée d’Imam Reza (le plus vaste lieu de culte musulman au monde, devant La Mecque) avant de reprendre le stop. L’un de mes conducteurs m’a offert une boite à chaussures remplie de jujubes séchées, redémarrant sans écouter mes protestations. C’est gentil mais trois kilos de jujubes séchées c’est vraiment trop. C’est très encombrant. Heureusement à la fin de la journée j’ai eu l’occasion de les offrir avec le reste de dattes à Omid, le routier turkmène avec qui j’ai roulé quelques heures, partagé une bonne omelette, parlé de tout et de rien dans un mélange claudicant de turc et de farsi qui n’a rien entamé de sa camaraderie. Il m’a commenté les montagnes, les sangliers, la forêt, avec l’œil qui pétille. Le soleil était bas quand il m’a déposé à l’entrée de Kalaleh, devant l’hôpital, où j’ai monté la tente sous le regard curieux et bienveillant des gardiens de nuit.

khaled nabi

Je suis parti pour Khaled Nabi, un mausolée retiré que j’avais par hasard vu en photo il y a quelques mois et que je m’étais juré de venir voir de près. (Il figure sur la carte sous le nom de Halit Peygamber Mezari.) La route est facile, je suis rapidement ramassé par Qassem, un Turkmène iranien qui m’invite à prendre le petit-déjeuner chez lui. Il n’avait pas prévu de pousser jusqu’à Khaled Nabi mais m’y emmène volontiers, ça fait une balade pour le petit dernier, Soliman, deux ans, un Minion cousu sur son short à carreaux.

Le mausolée domine le désert, posé sur la crête, comme la figure de proue d’une épave. Le site est majestueux, quelques grillons chantent, un nuage de libellules s’affaire près de nous et à l’aplomb des pentes poussent quelques concombres bien croquants. Au loin, quelque part au milieu des monts désertiques, commence le Turkménistan… Après avoir gouté à l’hospitalité et la gentillesse d’Omid et de Qassem, et maintenant que le pays offre à l’horizon ses brumes de chaleur, je me sens prêt pour un petit coup de fil. Je compose le numéro plusieurs fois pour finalement tomber sur un type assez laconique qui me dit de venir à l’ambassade turkmène de Téhéran dans deux jours. Je raccroche un peu sonné, le désert turkmène devant moi. J’avais envisagé plein d’itinéraires de rechange pour le cas probable où le visa turkmène ne me serait pas accordé. Quelques jours en Azerbaïdjan à attendre un ferry pour le Kazakhstan ? Un vol Téhéran-Aktau, l’un des ports kazakhs de la mer Caspienne ? Je m’étais même renseigné du côté de Bandar-e Anzali, le grand port du nord de l’Iran, pour tenter en vain de trouver une place sur un cargo en direction d’Aktau. Dix jours ont passé et, au milieu de la beauté rude du Golestan, j’apprends que je rejoins le petit groupe des joyeux détenteurs d’un visa de transit pour le Turkménistan, avec Jean, Adriano, Steffi, Pierre, Lucie… tous ces autres petits voyageurs de la soie croisés depuis quelques semaines.

Dans l’après-midi, le soleil tape et l’estomac marmonne ; je fais une pause à l’ombre d’un arbre et, par habitude plus que par espoir, je jette un œil au feuillage au-dessus de moi… Survient alors la seconde grande nouvelle de la journée : il y a du violet entre les feuilles ! Yiiiippee ! Le Golestan a l’honneur de m’informer de l’ouverture de la saison des figues ! Quel merveilleux cadeau ! Les gamins du village regardent, amusés, ce curieux voyageur transpirant, trop chargé, qui chipe des figues sur la pointe des pieds.
Un festin passe.
Merci, grande-sœur nature, d’être si généreuse et si attentive aux humeurs de mon ventre. Certaines figues ont la peau encore épaisse, d’autres l’ont déjà très fine et recèlent un petit cervelas foncé aussi sucré qu’une cuillère de confiture. Après vingt minutes, un tracteur descend la rue, c’est le voisin. Il me regarde inspecter les branches basses en passant puis disparait au-delà du portail de la ferme. Quelques minutes plus tard il revient et arrête son tracteur devant l’arbre, je m’attends à de légères remontrances mais il ne dit rien, monte sur son tracteur et commence à cueillir des figues en hauteur. Puis il me les tend toutes avec un grand sourire.

(- Mais tu voulais pas conclure en parlant d’opium ?
– Oh, tout compte fait je garde ça pour amorcer l’article suivant…)

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4 commentaires

  1. Ah les figues découvertes sous l’arbre et par inadvertance … Ça me rappelle un autre figuier de circonstance découvert lors d’une pause en village pyrénéen, on ne pensait pas qu’au début août il y en aurait et tous deux attirés par l’odeur et l’ombre avons eu la surprise d’en découvrir de plus en plus et des mûres bien mûres encore plus mûres à force de les ramasser … Cadeau d’été débutant pour randonneurs affamés …. Bonheur de figue inoubliable … Les doigts qui collent et embaument longtemps apres te rappellent que ce n’était pas un rêve ! Merci Olivier

    1. Merci de partager cet épisode ! je voudrais que chaque lecteur en fasse autant. Ce blog abriterait le figuier le plus chargé du monde !
      Je viens d’arriver sur la Caspienne, les figues y sont prêtes aussi (:

  2. Comme toujours magnifique récit, magnifique voyage, merci, je fais suivre! Bonne chance pour la frontière Turkmène… Sylvie

  3. Il est tout doux ce billet 🙂 Je n’ai jamais somnolé sous un figuier mais souvent quand j’étais petite et que je grimpais au noisetier je me suis fait la réflexion que je pourrais vivre dans le jardin de mon grand-père, à me nourrir de groseilles, de pommes et de framboises. Cela dit, ce n’est pas très mobile, comme voyage, en plus d’être limité à l’été. Mais bon ! J’en garde de beaux souvenirs.

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