Triste temps et Iseut

Les giboulées balaient les champs. Le vent nous colle aux mollets un pantalon déjà bon à essorer. Ça souffle fort, ça fait vaciller le marcheur le long de la départementale, on se déséquilibre, on pose un pied dans la boue, on est projeté un instant en pleine chaussée, ballotté par les bourrasques. Les voitures font de grands écarts pour nous éviter, sans ralentir l’allure, battant furieusement de l’essuie-glaces.

Ce matin il ne pleuvait pas. J’ai pu démonter tranquillement la tente derrière l’église d’Elliant et prendre la route en chantant des trucs et en recensant les victimes de la circulation (crapauds, mésange, grenouille, chat, salamandre, rapace). Mes affaires étaient sèches, mes vêtements, mon moral.

Jusqu’à Coadry le temps s’est maintenu. Un soleil incertain tombait sur les jonquilles, trainait sur les bas-côtés couverts de pétales de camélias. Coadry, c’est simple, c’est un petit bled sur la D50 entre Coray et Scaër, à la jonction de la route de Tourch. Le carrefour est nimbé du halo rouge d’une discothèque, « La Feria », où pas une âme ne vit à onze heures du matin. Un peu plus loin sur la départementale apparait un bar-tabac au parking encore animé d’un timide ballet de voitures, on est dimanche et ça y est, il pleuviote.

Ensuite : la pluie froide, le vent qui l’amène à grandes rafales penchées, le pantalon tout juste déperlant qui se plaque aux jambes en bisous avides. Il reste encore quatre kilomètres jusqu’à Scaër où, peut-être, on trouvera une bibliothèque… un abribus… un recoin…

Scaër. J’achète une baguette au supermarché miraculeusement ouvert un dimanche à 12 h 50. Ça fait longtemps que je n’ai pas mangé. La housse rajustée sur le sac, le pain planqué sous l’imper, je chemine jusqu’au centre du bourg où se dresse une belle église close. Je dépose mes affaires sous le porche et grignote debout en jetant un œil aux annonces de la paroisse et à la lettre de l’évêque qui exhorte ses ouailles à voter aux européennes. Il y a un PMU presque en face. En partant, je m’approche des vitres, c’est bien ouvert, avec des gens attablés à l’intérieur. Mais qu’est-ce que j’irais amener là-dedans mes kilos de flotte et mon portemonnaie pas rempli.

J’ai cru que le temps s’améliorait mais la pluie reprend de plus belle en passant le pont sur l’Isole.
Ça se calme plusieurs fois au cours de la journée, le pantalon s’allège, sèche ; les jambes fatiguées, les tongues crucifiées de gravillons, je cherche un coin où camper. Mais entre Scaër et Le Faouët il n’y a rien de tout ça : la déclivité des champs, des sous-bois nous ferait invariablement glisser au fond du sac de couchage dès le début de la nuit froide, pour nous tasser dans un fond de tente humide. Les rares terrains plats sont aussi plein-phares et tout près de la route. Il y a eu un petit panneau tout à l’heure : on n’est plus au Finistère. Ça ne change pas grand-chose. Le mauvais temps entre au Morbihan comme dans un moulin.

Une autre fois, après avoir dépassé une de ces maisons abandonnées qui ponctuent les routes bretonnes, j’emprunte un sentier qui me mène à un petit coin de champ plat, abrité du vent. Je pose mon sac, prêt à désangler mes arceaux de tente. Un claquement retentit non loin, puis un autre. Repartons alors, c’est clairement le pire endroit du monde.
Je suis peut-être une âme sensible, un angoissé, un paranoïaque, mais à camper à deux pas d’une maison abandonnée je sais que je passerais une mauvaise nuit. Les persiennes qui claquent, le vent dans les carreaux cassés, et puis toutes les images qui redonnent du pouls aux étages éteints : squatteurs, seringues, trafics. Il y a tout ça qui grandit au moindre bruit, quand on est séparé des paumes de la nuit par une simple toile de tente. En regagnant la route, sous la pluie revenue, je suis un peu réconforté à l’idée d’avoir eu la présence d’esprit de me préserver de tout ce fatras insomniaque.

Les bourrasques, le ciel plombé, les villages aux églises closes campent une ambiance dont la lourdeur me rappelle bizarrement Gracq et le Château d’Argol. C’est comme si, au coin des champs, les rafales en passant ébouriffaient les herbes jusqu’à leur faire changer de nature, jusqu’à ce qu’elles deviennent italiques. Ça, il le fait bien, Gracq. Faire s’épanouir le surnaturel par la mise en italique.
Enfin, la pluie a repris de plus belle, ça doit faire déjà trente bornes aujourd’hui et j’aurais tendance à dire qu’elles comptent double sous cette flotte, si bien qu’au bout du compte, le moral aussi est tout mouillé.

Sous-bois. Accalmie. A chaque coup de vent, les cimes essaiment encore de la pluie à tout-va. Les branches craquent. Monter la tente. La housse imperméable de mon sac en laissait une petite superficie découverte et la plupart de mes affaires sont mouillées. Isolés dans des housses étanches ont survécu à la tempête : 1° mon carnet, 2° la liseuse, 3° mes vêtements pour la nuit. Quant au reste, à l’instant où je me glisse sous la tente il n’est pas du tout opportun d’en tenir la liste.
Moral engageant comme du pain mouillé. Si au moins j’avais un smartphone, je pourrais me balader sur internet, parler à des copains, accueillir sous la tente la chaleur des gens. « Si seulement j’avais un smartphone » est un signe assez indubitable d’une baisse de moral critique et une partie de moi s’en amuse, du fond de la grisaille. S’ensuivent quelques réflexions désabusées sur le sens à donner à ma vie, l’absurdité de l’errance solitaire qui n’a d’égale que l’absurdité de n’importe quelle autre existence. Bref, la panade. Pluies éparses sur ta gueule, crie Cioran dans un coin de ma tête.

Duvet passablement épargné par la pluie. Vêtements secs. Mains glacées. Mâcher un morceau de pain humide puis se laisser engloutir dans la chaleur naissante du duvet, allumer sa liseuse. Lire Tristan et Iseut. Accepter que l’une de ses mains reste glacée à tenir la liseuse, tandis que l’autre se réchauffe dans un recoin du duvet. La Reine d’Irlande fabrique des potions. En Cornouailles, dans un nid d’hirondelles, on retrouve un fin cheveu d’or. Le toucher de la pluie sur la toile de tente. La fatigue commence à m’éloigner des phrases.
Je ne crois plus être prêt pour un printemps sur des routes si tempérées.

Quimper – Elliant (2 mars), Elliant – Le Faouët (3 mars), Le Faouët – Comper (4 mars)

Le jour suivant, un rayon de soleil matinal perce les nuages, sur les façades du Faouët c’est comme un onguent qui s’étale. L’église possède un joli clocher d’ardoises. Moi je passe dans les rues désertes avec mon sac et mes pieds lourds, je me sens comme un joueur de flute, il me redore le moral ce tendre soleil-là, j’ai envie d’annoncer l’embellie à tous les habitants calfeutrés dans les chaumines. En Inde, bringuebalant dans les wagons bondés de seconde classe, le vendeur de thé se fraie un chemin, sa bouilloire de cinq litres à bout de bras, en psalmodiant « chaï-chaï-chaï-chaï-chaï… » Alors à travers le silence du Faouët on commence à entendre un imbécile heureux déclamer d’une voix grave et monocorde : « Soleil-soleil-soleil-soleil-soleil… »

Après midi, alors que les nuages s’amoncèlent à nouveau, je commence à tendre le pouce.

Guéméné, Pontivy, Mauron, Concoret. Églises, jonquilles et crachin.

Aux abords du château de Comper, un pépé dans son potager s’enquiert du poids de mon sac, un brin de paille aux lèvres. Ciel plombé, bois épais, étangs immobiles dont on voudrait se méfier. Un panneau flèche le tombeau de Merlin. Une aigrette blanche prend son envol.
Brocéliande se cerne difficilement. C’est comme si Gracq était là encore, enchainé, contraint par des ravisseurs chimériques de composer des haïkus.

Je campe un peu plus loin, après l’énième accalmie d’une énième averse. Demain j’atteindrai Treffendel, on parlera de livres inconnus, de vagabondages, d’éditeurs au travail. Lecture au fond du duvet, au loin sonne l’angélus. Mes affaires sont sèches ce soir et le moral goutte moins. Le roi Marc offre Iseut aux lépreux, Tristan traverse des vitraux. Troisième nuit sous la tente. Je réfléchis aux mois qui s’annoncent, de nouvelles idées poussent lentement. Il me faudrait un printemps moins austère, moins humide. Tristan a chassé les lépreux et s’est enfui avec Iseut. ils vivent au fond des bois, ils donnent l’impression d’être heureux mais je sais bien que ça ne durera pas : le texte ne le dit pas mais les atours du preux Tristan et d’Iseut la Blonde suintent, sentent le moisi. Je ferme les yeux en mélangeant tout, le printemps au soleil, Iseut aux cheveux d’or, les jonquilles.

12 réflexions sur « Triste temps et Iseut »

  1. Ici, le soleil a attendu que je rentre pour pointer son nez, c’est chouette de le sentir enfin. Bise mouillée. La suite de ton périple printannier est déjà programmée ?

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    1. Ah oui, t’étais en Norvège, tu me raconteras. Probablement Noirmoutier (: Mais pour les mois qui viennent, rien de programmé, tout à reprogrammer peut-être. En cours de chargement dans ma tête ! Merci d’être passée, bise !

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  2. You can’t imagine the happiness my mailbox gave me when i saw you had a new post ! 🙂
    Si jamais, je serai vers La Roche Sur Yon en juin… 🙂

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  3. Oli, te lire c’est comme manger du caramel au beurre salé a la petite cuillère avec un thé chaud lors d’une journée pluvieuse. Et puis après étalé sur des crêpes fumantes et beurrées.
    Quand je lis tes mots, ça fait cet effet sucré et réconfortant.
    Merci beaucoup d’écrire, ça fait plein de sensations agréables dans mon corps (#Goenka)

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    1. J’espère que la prochaine fois il y aura sur la crêpe des amandes effilées légèrement grillées avec huile d’olive et romarin
      Merci de passer par ici. We’re born to be successful, born to be successful. Go back to meditation. : D

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  4. Bonsoir cher Olivier

    Merci pour ce très beau reportage …

    Et tous nos voeux pour une belle année en ce jour de ton anniversaire

    Avec toute notre affection

    Isabelle et Denis

    >

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  5. #ToujoursEnRetard
    Je rattrape la lecture de ton billet breton tout constellé de flotte. C’est un bon kif te retrouver tes mots de route ! Merci de partager o/ T’as eu raison pour la maison abandonnée, c’est sans doute pas très fiable comme voisinage nocturne. A tantôt :o)

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  6. Dommage ! Je bossais à Douarnenez, vue sur l’île Tristan, à la même époque. Bises et voeux de revoyure.

    Tristan « d’Aube Noire », le vrai

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