Sous tous les feux

Minaret sur la colline, marc au fond de la tasse et deux routiers qui fument tranquillement à l’intérieur du café. Bihać. Commence avec Nadim la traversée de la lande de Bosnie, écrasée de brume.
Après des heures de brouillard surgit Jajce, perchée sur ses rochers, dominant ses cascades. A la tombée du jour Nadim gare la fourgonnette sur un parking et m’invite dans une bonne auberge de Travnik où l’on dine d’une généreuse portion de feuilleté de pomme de terre et d’un bol de yaourt. En regagnant la voiture le ventre est plein mais le corps se réchauffe difficilement ; Nadim semble excité, il me parle d’une surprise qui m’attend avant d’arriver à Sarajevo, veut que je devine mais ne me donnerait pas d’indice pour un sou. La route se poursuit, le trafic s’intensifie, on a dû rejoindre l’axe principal mais après ces premières heures désertes et brumeuses j’ai l’impression que la Bosnie est le pays d’une espèce nocturne qui ne s’éveille qu’à la lueur des phares.
La surprise mesure quelques mètres carrés planqués en contrebas de la route, au bord d’un sentier sur lequel la fourgonnette s’est engagée en cahotant. On s’est déshabillé dans le froid persistant, au-dessus de l’herbe flottait ce que j’ai d’abord pris pour du brouillard. Mais c’était bien mieux que ça. Vapeurs. Bientôt les froidures des vallées bosniaques se mêlent à l’eau brulante, descendent tout au fond des boues sulfureuses pour n’en plus jamais revenir. Nadim a l’air satisfait de son petit effet. Je crois lui avoir dit que c’était la plus belle des surprises, que ça valait tous les feuilletés de pommes de terre du monde (je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai l’habitude de peser mes mots quand il s’agit de nourriture et à y repenser c’est surement l’addition des deux cadeaux, la pomme de terre et l’eau brulante, qui m’a rendu fou d’aise). Quand on a repris la route de Sarajevo, le froid n’existait plus.

La vendeuse de journaux, le portier du grand hôtel, le serveur du resto lounge, tout le monde sur Maršala Tita a été mis à l’épreuve de ma méconnaissance du bosniaque. Heureusement l’artère est très animée un samedi à 23 heures et tous ensemble on finit par la trouver, cette auberge à sept balles dont j’avais l’adresse et nichée au premier étage d’un théâtre qui lui interdit toute enseigne. C’est un grand appartement chaleureux, tenu par Amra et une poignée de volontaires. Sous le feu de son regard (il pétille comme le ciel envahi de dragons de Dubrovnik) la conversation s’engage facilement. Dans la cuisine un routard se fait couper les cheveux, d’autres fument sur le petit balcon surplombant l’arrière d’une boite de nuit.

Au matin, Ajdin est là dans la cuisine et me raconte plein d’histoires, c’est comme ça que je me réveille lentement, dans les méandres de ses mésaventures urbaines, dessinées à gros traits de mauvais anglais entrecoupé d’allemand. Il a erré de boite en boite et de banc en banc, sous l’effet des pilules qu’il a passé son samedi à dégoter à travers Sarajevo et qui ne l’ont pas encore laissé dormir. Ses histoires bousculent comme un texte de Fante ou de Cucurto, il faudra les écrire un jour. Peut-être pas sur cet ordinateur albanais, mais un jour ; si possible en trouvant la manière de triturer la nightlife bosnienne de même que les bouches yougoslaves triturent l’anglais, avec cet accent fluide qui depuis la Slovénie roule les r, approfondit les voyelles et prend chaque h à rebrousse-poil ; comme Ajdin il faudra les raconter à rebrousse-poil, les nuits de Sarajevo.

Il y a beaucoup d’histoires ici. En arrivant dans la capitale, Nadim me parlait du grand-père au bazouka artisanal dont les sept décharges avaient terrassé sept tanks serbes, en 1995, au bout de quatre ans de siège. La fourgonnette remontait un boulevard, « Il était là. Les tanks étaient là-bas », il s’est borné à dire en me montrant un carrefour animé. Grandpa Bazooka.
En se promenant par les rues, les passages, les volées de marches, on sent la guerre qui se retire, lentement, comme la mer au fond des lagunes adriatiques. Trous dans les pierres, moignons de façades, éclats de grenades érigés en stèles.
Les rues sont frisquettes et, dans les mosquées, les tapis tièdes sous les pieds. Je passe par une supérette avant de rentrer à l’auberge pour dépenser mes premiers marks, parce que les Balkans m’ont appris il y a longtemps la couleur la plus sainte : un vermillon huileux que les grands-mères yougoslaves confectionnent chaque automne pour en repeindre les portes du Paradis, c’est après la récolte des poivrons. Une trentaine de kilos fera l’affaire pour faire durer l’ajvar tout l’hiver, iconique caviar de poivrons qui pour l’estomac est l’équivalent d’une source chaude après une journée de brumes. A la cuillère c’est formidable ; tartiné sur du pain ça se savoure aussi. A l’auberge, une Italienne fraichement arrivée en a mélangé à du cream cheese pour assaisonner ses pâtes, sans prendre conscience du sacrilège ; Amra a pincé les lèvres, le feu de son regard soudain éteint, noyé dans un marc de pupilles désabusées ; et puis elle m’a vu crispé aussi, au fond du marc la lueur s’est ranimée, elle m’a adressé un regard pétillant avant de s’enfermer dans sa chambre.

3 réflexions sur « Sous tous les feux »

  1. J’aimerais vraiment que tu me glisses dans ton sac un jour, mais j’ignore à quel point ça te parasiterait… J’espère suffisamment peu pour tenir un bout de route.

    T.

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    1. Avec plaisir !
      Je me suis rendu compte il y a cinq secondes que tu contiens [tr]Istanbul[t] c’est incroyable et vous devez pas etre nombreux sur terre dans ce cas. Je t’en envoie le soleil et les miettes de baklava !

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