Zorba prend les commandes

Aller au nord. C’est bien étrange.
J’avais atteint le sud albanais, j’allais en Grèce, en Crète même, d’ailleurs je lisais Nikos Kazantzakis. Mais justement Zorba s’en est mêlé.
A peine redescendu du plateau de Nivica, tendant le pouce sans prêter attention au trafic, je me disais que Shkodër me manquait. La Grèce m’a cueilli avant que j’atteigne une station-service : Ilia baisse la vitre du campingcar, acquiesce, Kati me fait monter par la porte arrière, Kinikos démarre. Les heures passent. Partis la veille de Corinthe, ils vont passer quelques jours au Monténégro. Ils me conseillent des auteurs grecs, dont les textes de Kavvadias, notamment son roman déjà recommandé par Emilia, et des plages aux quatre coins de la Grèce continentale où le camping sauvage est toléré. C’est le weekend de la Pâque orthodoxe et les plastiques débordent de sablés aux raisins et de couronnes à l’anis.
Kinikos n’est pas encore habitué à la conduite albanaise, une fois il pile, tout valse, table, carte routière et ouzo koulouri – et l’autostoppeur, le nez dans les sablés. A treize heures je suis au pied du fort de Shkodër et ils m’ont donné un petit baluchon de pâtisseries pascales.
Pendant ces nouveaux jours d’auberge je finis Alexis Zorba.

« Au matin, la mer embaumait comme une pastèque ; à midi elle fumait, figée, avec de légères ondulations comme des seins à peine dessinés. Le soir, elle soupirait, couleur de rose, de vin, d’aubergine, bleu sombre. » (page 57)

« Non, tu n’es pas libre, dit-il. La corde avec laquelle tu es attaché est un peu plus longue que celle des autres. (…) Mais la ficelle tu ne la coupes pas. (…) Pour ça, il faut un brin de folie ; de folie, tu entends ? Risquer tout ! Mais toi, tu as un cerveau solide et il viendra à bout de toi. Le cerveau est un épicier, il tient des registres, j’ai payé tant, j’ai encaissé tant, voilà mes pertes ! C’est un prudent petit boutiquier ; il ne met pas tout en jeu, il garde toujours des réserves, il ne casse pas la ficelle, non ! Il la tient soidement dans sa main, la fripouille. Si elle lui échappe, il est foutu, foutu le pauvre ! » (page 247)

Je recopiais cette citation à une table de l’auberge, J-Lo passant dans les enceintes a savoureusement conclu : « No matter where I go I know where I came from – FROM THE BRONX! »

Le sud albanais n’est pas remis à bien longtemps ; Eric et Cecile viennent d’arriver sur la lagune de Nartë, ils m’ont envoyé un mail pour me le dire ; ils y restent tant qu’ils ont de l’eau. Maintenant ils sont à la baignade. Moi je suis aux tulumbas (ah ! j’en avais parlé dans un lointain article égyptien… Farine, sirop de sucre et pointe de citron ; là-bas ils s’appelaient balah al-sham), aux camaraderies de dortoir, aux après-midis de rédaction, aux flirts printaniers. Voilà pour le voyage.
Le retour à Shkodër est une étape plus importante qu’il n’y parait. 400 bornes en arrière soudain. On n’est pas libre tant qu’on s’entête à suivre un point cardinal, acquiescerait Zorba en épongeant d’un revers de manche ses lèvres assombries de vin.

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