#3, L’Ardoukôba

assal ardoukoba 2

6 décembre. Je me suis réveillé à la fraiche, le souvenir des étoiles de l’Assal encore aux paupières. Le soleil vient de dépasser la crête des volcans et illumine la dépression. Je range lentement mes affaires, mon pull roulé en boule, un bouquin qui traine, le sac de couchage, la bouteille d’eau, le tapis de sol. Et puis, sac au dos, je rejoins la route. Vers sept heures il fait toujours bon, le soleil chauffe doucement ; ajoutez à ça une goulée de vent frais, une poignée de volcans, un grand lac en contrebas dont le guide vend « les eaux aigue-marine » ; du blanc pour le sel, du noir pour la lave ; et puis de l’orange partout ailleurs, désert, rocaille, poussière.

Et puis, puisqu’on est à -150m, je passe la matinée à grimper vers la mer.

plage du ghoubbet

C’est ici que j’arrive, au Ghoubbet. A Djibouti, en ville, il se prononce souvent à la française, c’est assez drôle, vous le dites comme ça : « Ce weekend on est allés au Goubet », comme si vous disiez « on est allés au Ferret ». Au bout de l’océan Indien, il y a le golfe d’Aden. Au bout du golfe d’Aden, il y a le golfe de Tadjourah. Au bout du golfe de Tadjoura, il y a le Ghoubbet. (Et au bout du Ghoubbet, coupé de la mer par un volcan, il y a le lac Assal.)

On trouve souvent, à Djibouti, des campements touristiques au bord de la plage. Des baraquements parfois délaissés. Des bungalows dont on ne sait pas s’ils font partie d’un complexe en construction ou à l’abandon. Une fois tous les deux jours, un quatquatre atteint la plage, un touriste prend quelques photos et le quatquatre s’en va. Un ou deux locaux dorment sur le terrain. J’ai un livre, j’ai recopié à Djibouti des bouts de la carte routière du pays, encore de l’eau pour un jour ou deux, et deux paquets de biscuits ; je ne sais pas vraiment sur quelle plage je serai le lendemain et ça me plait de ne pas le savoir. Je profite des dernières journées de chaleur, parce que d’ici quinze jours ce sera Paris… ce sera Noël… Sur la gauche de la plage, une petite ile aride, ronde comme une bosse de dromadaire. J’apprendrai son nom à Tadjoura : c’est Guini Kôma, l’ile du Diable. Les superstitieux ne se risquent pas dans les alentours. Et puis la nuit tombe et Orion monte lentement de l’horizon. Je m’endors encore les yeux dans les étoiles. Le vent souffle, c’est bien, pas de tente à monter, les moustiques ne sortiront pas.

guinni koma

Le lendemain, je marche quelques kilomètres. La route fend le désert ; du sable, de la rocaille, un ou deux épineux écrasés au sol. Et puis des pierres de lave, parfois un kilomètre de littoral entièrement noir, une plaque basaltique qui finit dans les vagues. A cheminer le long d’une route déserte (trois voitures en une heure et demie ? toutes en sens inverse, évidemment), on a parfois de bonnes surprises, La Route ouvre un œil, t’aperçoit, elle trouve ça mignon ce que tu fais alors elle murmure un truc au Désert qui pianote sur son appli Faune-et-flore. Et soudain une gazelle s’élance à corps perdu sur la sente poussiéreuse qui longe la nationale, elle vient de loin, elle sautille, se rapproche, me dépasse, et je la suis des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse entre les rochers. « C’est pour le petit, c’est cadeau », a murmuré La Route à son pote Le Désert.

Ce jour-là, 7 décembre, se passe encore au Ghoubbet. Je croyais marcher en attendant qu’un automobiliste s’arrête et me fasse monter jusqu’à Tadjoura. Mais finalement, après deux heures, il y a eu ce panneau en bois sur la route, fléchant un campement touristique, et je l’ai suivi, parce que l’eau commençait à manquer. Là-bas, le type est adorable, le rivage superbe ; quand je tends un billet pour la bouteille d’eau, il me répond : « Non, pas toi. Pas les voyageurs », en montrant mon sac à dos. Je lui demande si je peux dormir sur la plage à la belle étoile, ce soir. Il acquiesce et m’apporte une plâtrée de riz aux légumes.

Les huttes sont construites sur une petite avancée qui domine l’extrémité ouest de la baie. De part et d’autre, en contrebas, s’étirent de petites plages auxquelles succède la plaque de lave. Le campement touristique s’appelle l’Ardoukoba, du nom du volcan qui sépare le lac Assal de la baie du Ghoubbet. L’Ardoukoba. J’ai toujours été fasciné par le lexique qui tourne autour des volcans, à commencer par leur nom. Celui-ci s’ajoute à la liste de mes préférés, ces toponymes étranges, quadrisyllabiques, à des continents de distance… Le Cotopaxi en Equateur, son cratère à la lèvre neigeuse. Le terrible Krakatoa, en Indonésie, un gros badass dont l’éruption de 1883 a provoqué un gigantesque tsunami. Le Pinatubo, aux Philippines, et son panache de fou furieux qui l’emplit de doutes : « suis-je un volcan ou suis-je un nuage ? », d’ailleurs les vulcanologues l’appellent stratovolcan. Pi+na+tu+bo : cette combinaison de syllabes simples a toujours été pour moi un synonyme d’apocalypse. Et voilà, l’Ardoukôba s’ajoute maintenant à la liste.

sables blancs

Le lendemain, après une petite heure à bouquiner Absalon, Absalon ! sous l’ombre maigre d’un épineux, j’ai fini par attraper une voiture allant sur Tadjoura et j’ai longé la plage en direction du nord. Quelques pêcheurs au filet, qui attendent la marée haute. Puis des criques désertes. Le deuxième soir, j’ai fini par me décider à monter la tente, parce qu’au crépuscule les vipères sortent profiter de la fraicheur. Ne pas voir Orion au-dessus de moi me rend un peu triste. Je crois que c’est presque devenu une sorte de doudou.

Sur le golfe de Tadjoura, comme sur l’Aden, comme au Sinaï, le cordon d’algues et de fragments de coraux est doublé par des cordons de plastique. Tongs, bouteilles, bouchons de bouteilles, sacs. Voilà. En plus d’être de gros dégueulasses, on est des débiles, et on salope notre terre dans l’insouciance jusqu’à crever d’une plasticalgie quelconque. On est des débiles. C’est bien triste. On déclenche des guerres pour s’accaparer tout le pétrole qu’on peut, comme ça on fabrique des mégatonnes de plastique qui empoisonnent la vie marine, qu’on surpêche afin de crever plus vite. Et le requiem de tout ça, c’est une partition de plastique sur le front de jolies plages.

Un jour, heureusement, l’Organisation des Volcans Unis tiendra un Conseil extraordinaire et chacun prendra ses responsabilités. Nuées ardentes et vieilles dentelles. Le Mont St. Helens dynamitera les Etats-Unis, le Cotopaxi coupera en deux l’Amérique du sud ; l’Europe sera défigurée par le Vésuve, l’Ardoukôba enverra l’Afrique en enfer et le grand Pinatubo maitre-des-ténèbres-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom transformera ce qu’il reste de l’humanité en poudre de fossile. Ensuite il n’existera plus rien du tout sur la planète et on pourra prendre du temps pour soi, petite manucure du cratère, traitement gastrique contre les remontées acides, tac, et le Grand Pinatubo pourra enfin réfléchir à froid, et peut-être réintroduire les dinosaures, ou les blattes géantes, ou les pissenlits, bref, ce sera pas compliqué de trouver moins con que les primates.

ghoubbet tadjoura