#4, Obock, Obock !

Aden me regarde avec des yeux ronds. « T’as dormi sur la plage, tout seul ? à Ghoubbet-el-Kharab ?
Il y a des diables là-bas.
– Des diables ?
– Oui. Il y a une ile au Ghoubbet. On l’appelle l’Ile des Diables, Guinni Kôma.
– Celle en face du port en construction, là où les Chinois embarqueront le sel extrait du lac Assal ? Celle toute ronde, déserte ?
– Oui. Il s’y passe toujours des choses. Sur le chantier du port, par exemple. Un jour, les ouvriers avaient entreposé des sacs de ciment dans un hangar. Ils en avaient rempli le hangar. Quand ils sont venus travailler le lendemain matin, il n’y avait plus rien. L’ile est juste en face. Ils sont partis en courant.
– Ouais c’est là que j’ai passé la nuit. Sur la plage, pas très loin. On la voit bien, l’ile, de là-bas. Mais j’ai bien dormi.
– Peut-être parce que tu n’es pas musulman. Les diables ne s’en prendront pas à toi.
– Ce sont des djinns ?
– Oui, des djinns. »

guinni koma

On en vient à parler de choses plus légères, pendant que j’étale mon tapis de sol et que je me glisse dans mon sac de couchage. J’ai rencontré Aden par hasard, c’est un jeune Obockois qui passe son bac cette année. Il dort dans la Maison des Jeunes, un bâtiment sur deux niveaux, en plein centre (il faut dire qu’Obock c’est petit), qui est censé accueillir une bibliothèque et des tables de pingpong. Mais tout est un peu à l’abandon. « Il y a plein de choses qui sont faites pour nous. Mais on n’en profite jamais. C’est toujours détourné. Il y a toujours des gens haut placés qui se servent. Ils ramènent ça chez eux ou le gardent dans leur bureau, à la préfecture, au lycée, à la brigade de gendarmerie… C’est Djibouti. C’est la corruption. Même si des choses sont prévues pour nous, on ne les aura jamais. »
Hyper gentiment, Aden m’a proposé de dormir dans l’une des salles, pour les trois nuits que je vais passer à Obock, en attendant le ferry bihebdomadaire pour Djibouti. On discute encore un peu en essayant de se cacher des moustiques, qui nous tournent autour malgré les ventilateurs ; les voix sortent des duvets. Et puis on se souhaite bonne nuit.

Ce premier jour, à la brigade de gendarmerie, on m’a retenu trois heures. Pour tous, j’ai la tête d’un réfugié yéménite. Me savoir français fait seulement naitre d’autres inquiétudes. Parce qu’un Français, un touriste, c’est quelqu’un qui a de l’argent. Pas quelqu’un qui dort sur les plages. Ça cache probablement quelque chose, une appartenance à Daech par exemple. Ils apprennent mon passeport par cœur, ils fouillent chaque poche de mon sac. Après avoir pris en note chacun de mes visas en remontant jusqu’à 2012, après avoir pris de moi des photos anthropométriques (mes premières ! j’aurais bien voulu en garder. Ils ont même commencé à les faire sans me dire de retirer mon bonnet, ces bolosses), bref, après s’être donné l’impression de travailler même s’ils ont passé l’après-midi à khater, ils m’ont relâché. L’adjudant a même fini par croire aux nuits à la belle étoile et aux journées de stop, en concluant : « Il est ridicule, ton voyage ! », en le disant deux fois parce qu’après trois heures j’étais à bout alors je le lui ai fait répéter et puis j’ai rigolé, j’ai dit « Oui, probablement, et gendarme c’est mieux ? ».
Je ne pense pas que mon voyage ait beaucoup de sens, je suis à peu près convaincu de l’absurdité de chacune de nos vies, mais convaincu aussi que travailler toute l’année jusqu’à temps de fonder une famille pour avoir une raison définitive de travailler toute l’année, c’est tout aussi absurde. Après tout, l’absurde réside dans notre capacité à penser. Dès qu’on est capable de se penser, on est foutu. Adam et Eve voient qu’ils sont nus et s’empressent de se faire un pagne en feuilles de figuier. La conscience est née et c’est foutu. Ensuite ils se rendent compte que Dieu n’existe pas, que le jardin d’Eden est plutôt un marais, que leur existence n’a absolument aucun sens. Perte du paradis originel, qui n’existait que dans la mesure où ils ne savaient pas qu’il n’existait pas. Ensuite : errance, Déluge, l’absurdité dévore tout.

obock

Le lendemain, c’est un jour notable dans ma vie de lecteur. J’ai fini Absalon, Absalon ! dans la matinée, adossé à l’ombre de la maison aux arcades blanches, une maison à fleur de vagues qui tombe lentement en ruine, où je prends l’habitude de venir me réveiller, aux dernières heures de marée haute. Maintenant il devait être dix heures et demi, la mer se retirait. Ce bouquin, je l’avais commencé au printemps 2012, derrière le stand de brocante de mes parents, je m’en souviens bien parce qu’il n’y a pas tant de livres qui m’ont submergé d’enthousiasme dès les premières lignes, dès la première lecture. Adhésion immédiate, totale, « Bonjour tu me commences à peine mais permets-moi de me présenter, je suis ta nouvelle définition de la littérature. » Il a dû y avoir Amers de Saint-John Perse, Sur La Route de Kerouac, et ensuite Molloy de Beckett, Enig Marcheur de Russell Hoban, L’Ombilic des limbes d’Artaud, Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey. Et donc au milieu de tout ça Absalon, Absalon ! de Faulkner.
Je me rappelle de la première empreinte qu’a laissée le livre en moi, celle des grains de poussière dans la maison aux persiennes closes et de la glycine fleurissant pour la seconde fois, de Rosa close elle aussi, dans sa virginité, dans ses quarante-trois ans de ressentiment ; j’ai passé des années à lire autre chose avec le livre dans un coin de la pièce, parfois j’en relisais les premières pages et c’était toujours aussi bien mais, pour une raison ou une autre, je le reposais. Maintenant il est avec moi, je l’ai repris, j’ai avancé, j’ai fendu les passages un peu alambiqués, je me suis enthousiasmé sur de nouveaux et j’ai fini par atteindre la dernière page, les dernières phrases de Quentin (le personnage qu’on retrouve dans Le Bruit et la fureur).

absalon

Depuis un peu après 2 heures jusqu’au déclin du long et torride après-midi de septembre, immobile torpide et mort, ils restèrent assis dans ce que Miss Coldfield continuait d’appeler le bureau parce qu’autrefois son père l’appelait ainsi – pièce obscure torride et sans air dont les persiennes demeuraient verrouillées depuis quarante-trois étés parce que du temps où elle était petite fille quelqu’un avait cru que la lumière et le déplacement de l’air véhiculaient la chaleur et que l’obscurité était toujours plus fraiche, et que traversaient (à mesure que le soleil frappait de plus en plus directement ce côté de la maison) des rais jaunes chargés de grains de poussière que Quentin prenait pour des particules de la vieille peinture morte et desséchée, détachées des persiennes écaillées comme si le vent les eût projetées à l’intérieur. Sur un treillage de bois devant l’une des fenêtres fleurissait pour la deuxième fois de l’été une glycine où de temps en temps s’abattaient fortuitement des volées de moineaux qui l’emplissaient de leur bruissement sec et poussiéreux avant de s’envoler ; et en face de Quentin, Miss Coldfield, dans l’éternel noir qu’elle portait depuis quarante-trois étés pour sa sœur, son père ou son absence de mari, nul ne le savait, assise tellement raide sur la dure chaise au dossier droit si haute pour elle que ses jambes pendaient aussi droites et rigides que si elle avait eu des tibias et des chevilles de fer, sans toucher le plancher, avec cet air d’immobile et impuissante fureur qu’ont les pieds d’enfants, et parlant de cette voix sévère effarée étonnée jusqu’à ce qu’enfin l’écoute cessât et que la faculté d’entendre se troublât, et que l’objet depuis longtemps défunt de son impuissante et insurmontable frustration apparût, comme évoqué par la répétition scandalisée, paisible distrait et inoffensif, surgi de la patiente rêveuse et victorieuse poussière.

Sa voix ne cessait pas, simplement elle disparaissait. Il y avait cette vague obscurité à odeur de cercueil, saturée et sursaturée du parfum sucré de la glycine pour la seconde fois en fleur sur le mur extérieur, pressurée distillée et quintessenciée par la violence tranquille du soleil de septembre, envahie de temps en temps par la bruyante turbulance d’une nuée de moineaux comme une souple badine qu’eût fait siffler un gamin désœuvré, et cette rance odeur de vieille chair féminine depuis longtemps embastillée dans sa virginité (…) (p.29-30)