#5, L’état des péninsules

Obock. 11, 12, 13 décembre.

Je passe beaucoup de temps sur la plage, à réfléchir. Je pense à Misou. Aussi à un texte à écrire à ce sujet. Et à l’endroit où elle est maintenant : toujours à Ras Sheitan ? ou au Costa Rica, comme dans ses plans ? ou ailleurs ? Je sais qu’un jour viendra, un bref instant où je prendrai enfin la décision de la rejoindre, quand la destination du voyage ne sera plus un pays mais une personne. La décision ne viendra pas si tard. Et je réfléchis aussi aux instants parisiens qui arrivent. En début d’après-midi, je flâne dans les rues en quête d’un peu d’ombre. Ça sent la biquette, exactement comme dans les villes du Sinaï. Je m’arrête sur un banc et je demande un thé au lait. Le temps de vider le verre, j’ai un peu discuté avec Ahmed, un Afar de la région. Il m’a dit, sans méchanceté, que porter les cheveux longs quand on est un homme c’est interdit par le Coran. Qu’il faut mourir avec les cheveux courts, pour se présenter ainsi aux portes du paradis. Il ne m’a pas cru quand je lui ai rétorqué avec amusement que les cheveux, comme les ongles, continuent de pousser après la mort. « Tu en as vu un ? un cadavre avec les cheveux plus longs qu’à l’heure de sa mort ? » Non. Non, bien sûr. Je crois les médecins. Surtout, j’essayais de ne pas prêter attention à la main gauche d’Ahmed, deux uniques doigts énormes rivés à son poignet, comme une pince de crabe. Il m’a appris quelques mots d’afar ; un, deux, trois : ‘eneki, namec, saddux

J’ai quitté Ahmed pour aller flâner dans d’autres ombres. Je me sens heureux. C’est ce qu’il m’a dit, cette injonction de saint Thomas : comment peux-tu savoir qu’un mort a les cheveux qui poussent alors que tu n’es pas allé visiter son caveau ? Et je comprends vite ce qui me rend heureux là-dedans : c’est que j’y reconnais une partie de mon enthousiasme au voyage. Et l’Ethiopie, c’est comment ? bien sûr, ce livre en dit ça ; bien sûr, tel touriste raconte que… tel forum de voyages parle de… mais moi, qu’est-ce que j’y trouverais ? Et une fois en Ethiopie, je commence à me dire : Et le Mozambique, c’est comment ? Et dans les rues obockies écrasées de soleil, pleines de l’odeur des chèvres, je repense à cette phrase de Bouvier explicitant sa nécessité de voyager : « J’ai trop besoin de cet appoint concret qu’est le déplacement dans l’espace. » Je laisse aux médecins le soin de vérifier ces histoires d’extensions posthumes. En revanche, je ne peux pas laisser à d’autres le soin de témoigner du monde, de vérifier les étranges contours qu’on trouve dans les atlas. J’ai besoin d’aller jusqu’à Shalatin. J’ai besoin de tendre les doigts jusqu’à pouvoir toucher le golfe d’Aden. Il faut savoir si les atlas dessinent vrai, savoir ce que ça fait à l’âme d’être là-bas, au bout de ces péninsules bizarres ou à la confluence de ces fleuves immenses, et trouver leur vrai visage, derrière le maquillage de la cartographie.

Le soir, je passe souvent du temps avec Ali Yusuf, l’instit qui a sa maison en face de la ruine aux arcades blanches. Il installe quelques chaises et passe la soirée devant chez lui. Il me parle de la « belle époque », quand Obock était un peu plus rutilante. Il m’indique de la main les maisons de Monfreid, de Rimbaud. Me dit que les Afars se disent descendants des Pharaons, ce qui me fait repenser aux pierres sculptées aperçues à Hargeisa. De temps en temps, Omar se joint à nous ; c’est un pêcheur qui, il y a longtemps, a navigué sur la mer Rouge jusqu’à Hurghada. Maintenant, faute de contrat, il est à Obock et il pêche ce qu’il peut : carangues, mulets, mérous. Il deale aussi, me dit Aden lorsque je finis par le retrouver devant la Maison des Jeunes.

cimetière marin

Il y a aussi le Cimetière marin, à l’extérieur de la ville. Je suis allé y profiter du calme et de la mer. Au milieu des tombes blanches se dresse un haut pilier blanc arborant une croix peinte. Je bouquine en suivant son ombre qui tourne au fil de la matinée. Il me semble exactement orienté est/ouest : finalement c’est un cadran solaire pour les marins enterrés là (des militaires français ralliant l’Indochine à la fin du XIXe), ou juste pour celui qui bouquine par une chaude matinée de décembre. Le livre, c’est Le Chercheur d’or, de Le Clézio. Jules me l’avait envoyé au Caire en mars, pour mon anniversaire. J’ai quitté le pays début juillet sans rien avoir reçu, un peu peiné de lui avoir dit de faire confiance à la Poste égyptienne. Début décembre, à la librairie francophone de Djibouti, j’allais pour acheter le premier tome de Guerre et Paix, histoire d’être sûr de ne pas manquer de lecture pour mes journées littorales, quand j’ai vu sur un présentoir quelques exemplaires du Chercheur d’or. C’était le moment. Alors ici je suis entré dans son style simple et lumineux, à travers les paysages de lave noire, avec le murmure du vent dans les filaos. Pages bien apaisantes dans la chaleur de la fin de l’automne, à Obock, ma dernière étape avant le Noël parisien, avant l’après-Paris aussi et les nouveaux chapitres du voyage. Dans les miroitements de la marée basse, les gamins partent aux crabes.

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