#11, En stop sur la rive sud (2)

20 mai.

A cinq heures le soleil passe au-dessus de l’horizon. Tout est tranquille sur la plage. Je me redresse lentement et je reste quelques minutes sur mon banc, le bout des yeux encore plein de sommeil, laissant au clapotis des vagues, au soleil déjà entreprenant et à la quiétude du front de mer le soin de me réveiller en douceur. Un plongeon bien frais plus tard, je m’habille, endosse mes sacs et pars en reconnaissance.blog quseir 2

Des villes égyptiennes que j’ai eu l’occasion de connaitre, Quseir est l’une des plus douces. Elle a l’indolence des métropoles qui n’en sont plus… Elle ne fait pas partie des circuits organisés mais, à bien y regarder, c’est l’une des villes contemporaines à être apparues le plus tôt sur la carte : elle a été fondée à l’époque pharaonique (ah, ce rapport fluctuant qu’on entretient avec la chronologie… je pourrais vous dire « fondée à un moment compris entre Périclès et Mitterrand » que la durée mise en jeu serait la même) et répondait alors au petit nom de Tjau. La géographie était de son côté : c’est l’endroit du littoral le plus proche de la vallée du Nil et il permettait à la Haute-Egypte un accès aux échanges commerciaux de la mer Rouge, vers ces contrées qui, depuis, ont quitté les ouvrages d’histoire pour se réfugier sous le chatoyant manteau du mythe : le royaume de Saba… le pays de Pount… celui des mines d’or du roi Salomon… C’est de Tjau/Quseir qu’appareillaient les navires égyptiens.

La géographie est restée sa bonne étoile à l’émergence de l’islam, puisque Quseir est alors devenu, pour les pays méditerranéens, le port le plus proche de La Mecque. Pèlerins et tributs céréaliers y transitent. La ville se dote d’un grenier gigantesque et s’encoupole de lieux saints.

Et puis… l’homme finit par trafiquer la géographie ; il construit le canal de Suez, qui bouleverse l’itinéraire des pèlerins. L’étoile de Quseir éteinte, la ville amorce son déclin ; elle vivote aujourd’hui de l’exploitation du phosphate, à quelques kilomètres au nord.

qusseir-2Alors il suffit de se promener pour que la ville raconte son histoire. Les mosquées dédiées à des saints de l’islam s’égrènent, on passe un œil par les grilles de l’ancien grenier à blé. La mine originelle de phosphate étale en plein centre-ville ses hectares de hangars désaffectés parcourus d’aboiements : une ville de chiens au milieu de la ville. Le reste de la promenade s’effectue entre les échoppes du souk et de vieilles bâtisses aux façades colorées pourvues de balcons de bois peint.

Je me souviens d’une phrase du Routard de la Grèce (ah c’est super sexy placé comme ça, on croirait presque que du Nerval va suivre), qui expédiait en ces termes une bourgade de Thessalie : « Pas grand-chose à faire, sinon siroter un ouzo en regardant les figuiers pousser ». Moi, quand je lis ce genre de choses, je corne la page et je trace une petite croix sur ma carte… Quseir fait partie de ces endroits. Une fois la promenade achevée, pas grand-chose à faire, sinon fumer sa chicha en regardant les lézardes courir sur les façades colorées. Quelques cafés débordent sur la plage et les vagues viennent de temps en temps lécher les pieds de la table la plus proche. Belle halte pour le voyageur.

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Et comment suis-je arrivé là, hein ? J’avais raconté Shalatin et le stop vers le nord, j’avais fait mon intéressant à parler de la mangrove et du sable blanc, j’avais dit bonjour à mes petits potes en sac à dos mais ça ne préparait en rien à l’arrivée à Quseir.

La veille (19 mai), en fin d’après-midi, je marchais au bord de la route ; le soleil déclinait et la chaleur avec lui. Des hommes m’ont hélé depuis la margelle sur laquelle ils s’étaient fait du thé. Je me suis approché, on a échangé quelques phrases ; ils étaient routiers et prendraient la route pour Quseir une fois les verres vides. Le ton de Mostafa ne laissait pas vraiment place au doute : je serais du voyage…!

Les 130km m’ont permis de fluidifier mes abominables rudiments d’arabe, à défaut de les enrichir (si, j’ai quand même appris à dire « camion » et « baignade »…). Le soleil s’était couché et j’ai retrouvé les agréables sensations de la route de nuit en camion : le halo des phares en-dessous de nous, l’habitacle accueillant au milieu des montagnes obscures, le vent qui s’engouffre par les vitres ouvertes sans chasser l’odeur de cigarette, le grondement de vieux fauve dompté qui s’échappe du camion, la chaleur du moteur sous nos pieds et les générosités sans fin du chauffeur… On s’est arrêté une fois, pour prendre un thé avec l’autre équipage. Les camions laissés au bord de la route, on a sorti le réchaud de sous mon siège et Mostafa a préparé le thé. Arrivé aux abords de Quseir, on a bien diné dans une gargote et j’ai gagné la plage pour une bonne nuit de sommeil.

Le lendemain matin, le 20 mai, donc, après avoir profité de la ville, je reprends la route en direction du sud : vers Marsa Alam où je voudrais faire un peu de snorkelling (masque et tuba), puis cap à l’ouest par la route d’Edfou, pour rejoindre la vallée du Nil. Et c’est le même Mostafa que je retrouve à la sortie de Quseir, qui aujourd’hui fait le trajet inverse…

abu dababUne journée riche en baignade, puisqu’au plongeon matinal suivent deux explorations d’une belle crique à 40km au nord de Marsa Alam (vous en avez ci-contre la vue du ciel). Le massif corallien sert de coloc paradisiaque à une faune bien fournie. Les poissons ont des couleurs à vous faire perdre votre tuba. Des jaunes. Des rouges. Les couleurs ne sont pas imaginaires mais leur éclat ne se rencontre généralement que lorsque vous ouvrez un pot de peinture.

Pendant la troisième baignade de la journée, j’ai nagé avec une tortue… grande comme ça…! (Oui, hm, ce genre de détails ne vaut que sur Skype…) Bref, très grande, très calme, assez majestueuse. Arrachant quelques algues du fond de la crique avant de remonter lentement, paisiblement, pointer le bec à la surface et, lentement, paisiblement, amorcer une redescente. La seule fois où j’ai vu quelqu’un se déplacer avec cette aisance, cette noble décontraction, c’était à Amsterdam ; c’était moi, d’une manière ou d’une autre ; c’étaient ces belles heures pendant lesquelles j’ai eu l’honneur de m’incarner en roi-singe. Mais c’est une autre histoire, et une autre manière de voyager.

L’article 12, ce sera Assouan. Et ce sera peut-être l’occase d’avoir un blog à jour pour la première fois de son histoire (au bout d’un an, il serait temps)… Mais ne crions pas victoire trop vite, hein. En ces temps de ramadan, les mains abritent quelques poils.

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