#2, Cairote

Tuuuuut.

Un mois au Caire.

Tut-tuuut. Tut-tut-tuuut yabn il wiskha tuuuuuut

Une petite radio des poumons s’impose.

Savoir traverser un boulevard, c’est la première chose que j’ai apprise ici. Au Caire, donc : au milieu d’une poignée de millions d’habitants, genre 16, mais peut-etre 17. (« Ha ha ! 16 millions. Non mais vous voyez déjà ce que ça fait 1 million, Larmina ? »)

C’est très gris, y a plein de bruit, meme la nuit, avec au fond trois immeubles triangulaires, énormes.

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On les appelle les Pyramides et quand au fond de la purée de pollution et du ronflement des moteurs on aperçoit leur silhouette massive, on reconsidère Le Caire, ça ne peut plus etre n’importe quelle ville, il y a cet héritage gigantesque endormi à ses portes. Le quartier de Giza gagne du terrain sur le site et les photos utilisées comme cartes postales privilégient un angle sud-ouest, pour faire croire au désert : les pyramides et puis les dunes, plus rien que ça. Mais les abords des pyramides c’est d’abord Le Caire, les immeubles en construction, la rumeur des klaxons, la chape grise. Et cette pollution qui lèche les flancs des pyramides me semble presque aussi nécessaire qu’elles à l’élaboration du mythe : je voudrais bien que des gargotes s’adossent aux pierres de taille et qu’on boive son café ou sa chicha (le verbe est le meme en arabe) les pieds sur le grès, je voudrais que chaque allée et venue et chaque repos alentour soit si empreint de la négligence du quotidien qu’on oublie que ces terrasses de bistrots aux marches démesurées ont un pavement de Haute-Egypte et que leur arrière-cuisine donne sur une planète de grès, donne sur des millions de tonnes de pierre convoyées là il y a 4500 ans, je voudrais qu’on s’assoie, qu’on s’en aille, qu’on regarde ici et là sans rien voir. Et puis, fatigué par la fumée ou l’odeur de friture, il y en aurait un pour s’éloigner de l’animation, il ferait mine de rentrer chez lui puis, au fond d’une ruelle, levant la tete vers la lune, il contemplerait soudain l’édifice immense et obscur et se souviendrait ce que c’est que sa ville : Le Caire.

Outre les Pyramides, l’un des éléments de langage majeurs sur Le Caire en ce moment c’est : les attentats. Donc parlons des attentats. Oui, il y en a chaque semaine, revendications multiples, cibles variées, un mort, des blessés, à chaque fois.

Pourtant, quand je vois ces attentats à la une, je suis gené. A la mi-février, à l’occasion d’un match de foot, une vingtaine de personnes sont mortes dans ce qu’on a eu la douce pudeur d’appeler un « mouvement de foule » (bizarrement embrumé de gaz lacrymogènes). Pas de une pour eux, pas de retentissement particulier, et en conséquence pas de mails « tout va bien au Caire malgré ce qui se passe ? ».

Alors les attentats, qui au total ont fait moins de victimes que ce « mouvement de foule », je n’ai pas l’impression qu’ils soient le sujet majeur de l’actualité égyptienne, ni le mal principal dont souffre le pays, et pour tout dire en entendre parler autant me donne l’impression qu’on se trompe de sujet et qu’on accuse les chichas d’etre responsables de la pollution du Caire…

Quelques nouvelles de mon petit corps au mois de février. Il s’est bien porté (poumons probablement exceptés) et a évolué dans une température de 20 à 25 degrés, nuits fraiches à 10. A la mi-février une tempete de sable nous a rendu visite. Le soleil s’est limité à un rond pale et diffus, le ciel était gris beige, nuance smecta. Il faisait froid, du sable entrait dans le nez et dans les toilettes dont la fenetre avait été laissée inconsciemment entrouverte. Sur l’émail maquillé de sable du lavabo, un verre à dents posé à l’envers a laissé un rond tout blanc.

Cette salle de bains, c’est celle de l’appartement que me cède Mahmoud en échange de quelques heures de discussion en français par jour. C’est à Muqattam (prononcer Mou’attam), perché sur un mont de roche et de sable qui domine la ville.

Des minibus (mikrobus) sillonnent l’artère principale en direction du centre, on en hèle un en trente secondes à tout casser. Minibus bleu et blanc dans lesquels on peut tenir à 13 ou 14. Les fenetres coulissantes, le vent dans la descente, les billets et les pièces qui circulent depuis le fond jusqu’au chauffeur, puis la monnaie en sens inverse. Quelques slaloms, quelques embouteillages à l’approche de Sayeda Aisha, terminus, à 45min à pied de Tahrir (ou une dizaine en changeant de mikrobus) en passant par ma boulangerie attitrée pour quelques petits chaussons au fromage. Dans la rue passent à vélo (et en contresens) des employés de boulangerie superposant sur la tete trois ou quatre cagettes d’osier longues comme trois fois le vélo et chargées de galettes de pain.

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Je vous épargne les visites de circonstance : pyramides (allez, une photo quand meme, avec deux autres intéressés rencontrés sur CouchSurfing), musée du Caire, mosquée Ibn Tulun, mosquées diverses (no offence), citadelle, quartier fatimide. Chicha pastèque, chicha citron (la meilleure et de loin), café turc, falafels à tire-larigot (qu’on appelle ta3meya par ici – le 3 c’est un son dans la gorge que je ne sais pas vous expliquer par écrit), galettes fourrées aux aubergines à foison, humus shem (une boisson chaude, pimentée, pleine de pois chiches entiers), denses ramequins de koshery (du riz, des pates, des ognons frits, de la sauce tomate). Quelques bières, aussi, achetées dans l’une des quelques boutiques vendant de l’alcool ; avec David, mon pote mexicain rencontré par CouchSurfing, on s’est mis d’accord sur la suprématie de la Saqqara Weizen.

Quelques adresses tranquilles où siroter une pinte, parfois dans des recoins inattendus : sur Talaat Harb, l’une des rues principales du centre, à deux pas de la place Tahrir, engouffrez-vous dans une galerie déserte puis dans un petit hall où appeler un ascenseur (celui de gauche ne fonctionne plus), appuyez sur le bouton du neuvième et dernier étage et, après une lente ascension que quelques graffitis hasardeux et surtout l’absence de porte dans la cabine en contreplaqué rendent divertissante, vous arriverez dans un petit dédale de pièces articulées autour de la cage d’escalier ; au fil des salles on trouve un comptoir par ci, une terrasse par là, une cuisine, des toilettes, une dizaine de tables sans compter quelques tables basses. Un serveur en livrée presque aussi désuète que la décoration vous apportera votre Stella. Rondelles de carotte et de concombre en guise de cacahouètes. Petite assiette de frites si désirée.

Bien sur, rien ne vaut la cuisine familiale, j’ai mangé comme un pacha chez Anwar, mon premier couchsurfeur qui m’a appris à prononcer un mot imprononçable (c’était du zoulou et ils ont quelques sons très inhabituels, comme ce « t aspiré » qu’en français comme en arabe on utilise uniquement pour signifier une insatisfaction). De petites courgettes farcies à la viande… Bon bref c’est bien déjà, comme article, non ? on peut s’arreter là je pense.

J’ai un numéro local aussi, si vous voulez. Composez le +201 suivi de 002-Niort-Epinal-Poitiers. Ca c’est pour vous faire travailler un peu vos départements (ou m’assurer, dans une pulsion de destruction, que personne ne prendra jamais de mes nouvelles) (non mais envoyez-moi des mails, ça me fait plaisir vous savez) (enfin des textos aussi. Niort c’est le 79).

Vu : un documentaire sur les conditions de travail dans les carrières de calcaire en Moyenne-Egypte. Pas joli-joli. Journées de dix heures, parfois la scie mécanique dérape, l’hopital est à des heures de la carrière.

Vu : beaucoup de street art aux alentours de la place Tahrir.

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Vu : un match de foot dans un café du centre. Chaises en plastique jaunes, tout le monde assis dehors en cercles de moins en moins circulaires autour des petites tables rondes qui finissent par servir essentiellement de délimitation entre les rangs de supporters, les yeux braqués sur l’écran placé au bout du café, les lèvres pincées sur l’embout de leur chicha. C’était Al-Ahly (l’un des deux gros clubs de foot du Caire avec le Zamalek, cf. « mouvement de foule ») contre les Algériens de Sétif.

Vu : les entrailles administratives de l’Egypte, dans l’énorme batiment en arc de cercle qui clot (pourquoi clore n’a pas de participe présent ? quel académiplégique aigri a décidé que closant ne serait pas français ? J’envoie une carte postale à celui ou celle qui me donne une belle idée de mot pour contrer cette supercherie) le sud de la place Tahrir. De guichet en guichet, de timbres fiscaux en interlocuteurs plus ou moins anglophones armés de dossiers dégorgeant de formulaires, j’ai fini par renouveler mon visa, c’est un visa de trois mois, je n’ai pas sué pour rien.

Vu : une expo photo sur Chefchaouen, que du bleu et quelques souvenirs.

Lu : chez les bouquinistes d’Attaba, une série de titres qui se sont révélés familiers. Marrant de voir émerger Hamlet et Roméo de l’alphabet arabe.

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Oui voilà je disais donc, ça suffit, l’article est fait, pour plus de renseignements contactez-moi aux heures de bureau…

C’est que je dois me ménager. Faut que je vous parle un peu (Lazem atkallemu chouaia) d’Alexandrie, beaucoup (ketiir) de Siwa, et après on ira (wa ba3d ehna hanruh) au Sinai…

Oui oui, j’essaie d’apprendre un peu d’égyptien, j’essaie, clopin-clopant.

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