#1, Premiers jours

23 novembre. Après deux heures de route embarrassées de multiples checkpoints, le quatquatre arrive à Hargeisa. Je descends boire un jus à la terrasse d’un café, un jus de mangue que le patron me laisse gentiment payer en monnaie éthiopienne. Je dois trouver un endroit où faire du change. Mais tout ça attendra bien un peu, je vais profiter de mon jus tranquillement, d’ailleurs la terrasse est presque vide, je ne sais pas vraiment quelle heure il est, entre midi et quatre heures, il fait chaud, les boutiques sont fermées : c’est la longue pause de la mi-journée qui me rappelle l’Egypte, le Soudan ; ce n’est pas pour me déplaire. Ici Hargeisa, capitale du Somaliland. C’est un pays qui suscite des états d’esprit assez divergents, il y a notamment celui-ci :

« Le Somaliland c’est un pays qui commence par Somali, voisin de la Somalie, la Somalie le pays le plus dangereux de la planète, 25 ans de guerre civile et une partie du pays aux mains de fous furieux de la trempe de Boko Haram ; le Somaliland n’est pas un Etat reconnu internationalement, il est entièrement en rouge sur la carte du Quai d’Orsay, les assurances ne nous y couvrent pas, les gens sont pauvres et, comme si ça ne leur suffisait pas, ils sont musulmans. »

hargeisa

J’ai été tenté par d’autres discours, qui se sont vérifiés dans la suite de mon court séjour. Le Somaliland s’est déclaré indépendant en 1991. Le pays est en paix, il organise des élections de temps en temps, les gens que j’ai rencontrés étaient bien accueillants, je ne me suis jamais senti en danger. La communauté internationale a peur d’une balkanisation de la corne de l’Afrique. Alors le Somaliland reste un Etat souverain de facto. Ces dernières années, des gisements pétroliers ont été découvert dans l’est du pays. Ça, ça pourrait peut-être changer la donne, défroisser la communauté internationale. Davantage que ces arguments de seconde main que sont la stabilité, la sécurité, la démocratie.

somaliland-shillings

Je me suis promené dans le centre-ville, le long des terrasses où chacun boit son thé au lait, parfois accompagné d’une pâtisserie ou de samossas. Ici les samossas sont à peine frits et fourrés à la viande et aux petits légumes. Entre les terrasses et la chaussée, sur des cageots recyclés en transats, sont installés les faiseurs de change, des piles de billets devant eux ou dans des boites grillagées. Il y a trois sortes de billets ici : billets de 500, de 1000 et de 5000. Sachant qu’un dollar vaut 7500 shillings somalilandais, on a vite des liasses dans les poches.

La ville a été reconstruite après 1991 et la guerre civile qui a contraint le pays a déclarer son indépendance. Si vous voulez voir un monument à Hargeisa, ce sera donc un peu compliqué. Tout ce qu’il y a à voir, c’est… un Mig. Un Mig des forces aériennes de Mogadiscio, qui a été abattu par les Somalilandais pendant la guerre et qui trône maintenant en plein centre-ville.

Hargeisa mig

A Hargeisa, j’ai rencontré le ministre du Tourisme. J’avais besoin d’un laisser-passer pour visiter quelques endroits à l’extérieur de la capitale. Alors c’est le ministre qui m’a reçu. Normal. Hahaha ! Après les tampons d’usage, il a délégué un assistant pour me faire visiter une salle du rez-de-chaussée, à l’écart du bâtiment principal, où ils conservent un certain nombre de pièces archéologiques, probablement dans l’attente d’édifier un musée en ville. Sous les vitrines s’éparpillent des lames de silex, de la céramique, un peu de verrerie, et aux murs des photos des principaux sites du pays. Il y a, à une soixantaine de kilomètres de Hargeisa, un site d’art rupestre en plein air du nom de Las Geel, étudié scientifiquement à partir de 2003. Je regrette de pas avoir eu assez de cash sur moi (il n’y a pas de distributeurs ici) pour me payer la visite, parce que je peux vous dire que Las Geel ça a vraiment l’air d’envoyer du pâté.

las geel

En revanche, ce que j’ai vu dans la salle du ministère, c’est une série de roches plates sculptées à l’effigie de bonshommes avec une grande coiffe aux allures de crinières et une longue et fine barbe postiche. Bref de jolies petites gueules de pharaons. On les a apparemment trouvés dans la région de Hargeisa. Les mauvais scientifiques sauteront sur l’occasion pour crier au pays de Pount. D’ailleurs c’est ça, le nom de la province limitrophe du Somaliland, perchée sur la corne de l’Afrique : le Puntland.

somali map

C’est tout ça, la terre des Somalis. Ensuite l’Europe a pointé son nez et découpé les parts du gâteau : Somalie française (Djibouti), Somalie britannique (Somaliland), Somalie italienne (Puntland et Somalie). La Somalie n’a déclaré son indépendance qu’en 1960, unifiant alors les anciennes colonies italienne et britannique. Alors la peur d’une « balkanisation de la corne de l’Afrique » qu’invoque la communauté internationale, c’est d’une ironie dérangeante.