#10, Derviches

Il commence à tourner. Percussions dans un coin de la foule massée en cercle. Il porte une djallabeya blanche qui s’épanouit autour de lui, malgré quelques objets restés au fond de ses poches. A clochepied il tourne, de plus en plus vite, les mains tenant sa canne calée derrière la nuque, sans trop lever de poussière, il tourne et partout, partout sur sa figure, partout sur son grand sourire extatique et dans les coins de ses yeux clos, dans les rides de sa peau sombre partout s’étale une paix éclatante, une joie douce et chaude qui vous embaume. Alors vous souriez aussi, vous ne vous en rendez pas compte tout de suite mais votre tête se fend d’un large sourire qui, venu de lui-même, doit bien avoir attrapé un peu de la paix et de la générosité qui rayonnent du derviche.

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C’est le vendredi après-midi, à Hamed el-Nil. Vers cinq heures, un cercle commence à se former et les derviches, qui trainaient là depuis déjà une heure ou deux, se mettent à sillonner l’espace avec une certaine ardeur, apostrophant joyeusement les visiteurs et esquissant quelques sautillements. Les premières minutes donnent souvent l’impression de débarquer en pleine cour des miracles. Quelques mendiants passent dans la petite foule, l’un d’eux a l’expression bête et bave franchement. Quant aux derviches, la plupart dynamitent les codes vestimentaires du tout-Khartoum : cape léopard, rubans multicolores cousus aux vêtements, chapeaux ou parfois simples cônes coiffés d’un pompon fait d’un bout de guirlande de Noël. Comme les sadhus, ils porte leurs longs chapelets en colliers. Ajoutez à ça les musiciens tambourinants qui débarquent en camion et vous commencerez à chercher des yeux les trapézistes, la cage de l’éléphant et le dresseur de fauves. Des clowns ? des Sioux ? des ascètes indiens ? Le dénominateur commun de toute cette extravagance, c’est le vert religieux d’une partie de leur habillement et l’enthousiasme sincère qui circule sur les visages.

« They’re mad people hm! » me crie à l’oreille Assir, au-dessus du joyeux tumulte, et j’ai le sentiment qu’il cherche mon approbation. Moi, je me méfie toujours quand quelqu’un en juge fou un autre. S’il doit y avoir un fou, c’est plutôt celui qui voit des fous. Mais peut-être n’y a-t-il rien de négatif dans son commentaire et peut-être les trouve-t-il simplement agréablement délirants, alors je réponds juste par une approbation pleine d’amusement. Le derviche à la cape léopard tourne quelque temps, dreads au vent. « It’s the first time I come here! » me crie encore Assir. Je cherche à savoir pourquoi : on est à une petite demi-heure de marche de la maison et c’est un rendez-vous assez connu. « I don’t like them at all. They’re mad people! »

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Plus tard, au café, j’essaie de le faire parler. Il ne peut pas s’agir d’une simple histoire de folie et je me doute que, plus que son allure de toupie comanche, c’est son cœur de Soufi qui dérange.

« They say they’re religious men. They pretend they’re religous men but they’re actually not. They’re bad men. » La chicha ronfle un peu. « They drink wine and mix with girls. »

Nous y voilà.

hamed-el-nil-dervishes04La nuit tombe et on finit par reprendre la route de la maison. En longeant les cafés obscurs, Assir me donne un coup de coude : « You see? the derwish there. You saw him? » Non, je l’ai loupé. « He’s having a shisha! » Et toi, je lui demande en rigolant, qu’est-ce que tu viens de faire ? « Mais c’est pas pareil. I’m a humble man. I follow the religion but sometimes it’s difficult. But this guy he pretends he’s a religious man. But he’s not. »
Tandis qu’on rentre à la maison, j’argumente avec douceur, petit branchage par petit branchage tel le patient castor, parlant de cerner l’essentiel dans la religion, lui demandant de choisir entre un homme généreux cédant à la chicha et un ascète à la porte close. Mais parfois la foi se substitue à l’esprit critique. Bref, les castors ont du mal à travailler efficacement le long des canaux en béton. Mais je ne perds pas espoir…

Ni Daech, ni soufi. Je crois que mon hôte s’estime au juste milieu de sa religion. Il condamne Daech, pour lui ce sont des fous qui ne comprennent rien à l’islam ou qui l’utilisent à leurs fins. Mais à l’autre bout du spectre, les Soufis n’ont pas ses faveurs non plus.
They drink wine and mix with girls. (Wine, dans l’anglais soudanais, est souvent employé dans le sens général d’alcohol. Quant à mix, c’est à comprendre dans son sens le plus physique.) A la bonne heure… Si la bière, interdite par le gouvernement, ne pavoisait pas au marché noir à quinze dollars le litre (!) (cela dit, je vous expliquerai dans un prochain article comment s’alcooliser à Khartoum sans risque ni dépenses), je boirais à votre santé, derviches.

En attendant, il a longtemps, longtemps tourné en moi, le derviche, ce soir-là, comme un projecteur qui perpétuellement diffuserait de l’amour et de l’instant présent par centaines de mégawatts, je ne m’étais pas senti aussi pleinement présent depuis Ras Sheitan et la Slovénie. A votre santé, derviches ! Le tournis de la danse fait oublier celui du vin.

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