#12, Khartoumais (1)

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Il y a des champs, des allées de margousiers, la circulation n’est pas hystérique… D’une manière générale, la vie dans la rue est agréable. Il y a toujours au bord de la chaussée un ou deux vendeurs de boissons : pour une guinée (0,15€) il puisera dans l’une de ses cuves en plastique transparent pleines de glaçons de quoi remplir votre chope d’un liquide frais bien sucré. Couleur grenadine : c’est du carcadet (du jus d’hibiscus, qu’en Afrique de l’Ouest on appelle bissap et au Mexique agua de jamaica) ; couleur blanc-rosé : c’est du tebaldi (du jus de pain de singe, le fruit du baobab) ; couleur coca-cola : un bon aradib, du jus de tamarin ; couleur blanche : du chaïr, l’équivalent soudanais de l’orxata.

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Soit dit en passant : mes colocs et moi on a été invités à un mariage.

Une fois votre chope avalée, papilles ronronnantes et gosier rafraichi, vous n’avez plus qu’à aller vous poser pour un petit café à l’abri du soleil. Sur le trottoir, à l’ombre d’un vieux margousier ou d’une vaste tenture, une sittachaï (littéralement tea lady) s’est installée comme tous les jours ; elle a sorti de petits tabourets ronds à l’armature de fer, tressés de fils de couleurs vives (les sommiers sont faits de la même façon). Assise à son petit bureau, une théière et une cafetière constamment sur les braises à portée de sa main, elle pioche dans sa dizaine de bocaux en verre : café, thé, lait en poudre, sucre, cannelle, girofle, cardamome, gingembre… ainsi que de l’hibiscus en sachets, qu’elle sert chaud. Le café s’accompagne souvent de gingembre, tandis qu’on parfume plutôt le thé de girofle et d’un peu de cardamome. Inutile de préciser que la dose de sucre sera fort honnête (ce qui va très bien avec le gingembre. A Dahab une fois, à la ferme, je ne sais plus qui avait préparé des fraises, normalement, des fraises au sucre, et avait râpé un peu de gingembre par-dessus. MAIS C’EST COMME MANGER DU BONBON).

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Il n’est pas rare que votre sittachaï soit Éthiopienne. Quand j’habitais Omdurman, j’allais de temps en temps prendre un café avec Assir là où travaillait Taysir. Taysir, c’est le nom qu’elle s’est choisie une fois arrivée au Soudan, parce que son prénom éthiopien, Atkilt, était trop compliqué pour les Soudanais. Elle a quitté Gonder à dix-sept ans, partant de la maison comme si elle allait en cours, avec quelques affaires dans son sac. Son copain lui avait dit qu’au Soudan, ils vivraient bien tous les deux, qu’elle n’aurait pas de souci à se faire pour l’avenir, « tu vivras comme une princesse ». A Khartoum, elle a vite déchanté. Ils étaient des dizaines à s’entasser dans un appartement et à vivre comme ils pouvaient. C’est comme ça qu’elle a commencé à travailler. Depuis son arrivée au Soudan il y a trois ans, elle a trouvé ce boulot et ça lui convient, elle a déjà mis assez d’argent de côté pour se faire construire une maison en Ethiopie (les salaires semblent bien plus élevés au Soudan). D’ici quelque temps, elle y retournera pour s’y installer… Elle voudrait y ouvrir une boutique de vêtements… (PS : Le petit copain s’est fait larguer dans la bataille.) C’est avec elle que j’ai pu échanger en amharique pour la première fois, j’étais tout fou. (Sa vie, elle l’a racontée à Assir en arabe. Quand je dis que j’ai parlé avec elle en amharique, c’était un basique bonjour-ça-va-comment-tu-t’appelles-je-voudrais-un-café.) Bref, c’est ça, les rues de Khartoum.


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