#2, Le temple de Soleb

La route qui remonte la vallée du Nil est suffisamment éloignée du fleuve pour ne donner à voir que le désert. Des pistes rarement signalisées desservent les villages : vastes maisons ocres, construites de plain-pied, aux façades en partie peintes (bleu et blanc sont les couleurs les plus couramment utilisées), c’est le style nubien classique. Les maisons, dos à la route lointaine, font face aux jardins et aux champs. Eux-mêmes donnent sur le Nil.

Quand le camion qui m’a pris en stop me dépose à la hauteur de Wawa, il doit être aux environs de six heures. Le soleil a décliné mais trois quarts d’heure de marche et douze (douze ou quinze, le poids évoluant en fonction des litres d’eau à disposition… ce soir-là ça n’est définitivement que douze) kilos de sacs m’offrent une dernière suée. L’objectif à Wawa, c’est de trouver un embarcadère… car de l’autre côté du Nil se dressent les ruines du temple antique de Soleb qui est, parait-il, le mieux conservé du pays.

Dans Wawa, je rencontre Ismail, assis devant sa maison. Il parle plutôt bien anglais et finit par m’inviter à passer la nuit chez lui, tandis qu’il donne un coup de fil à Saïd, celui qui s’occupe des traversées : je conviens de le retrouver le lendemain matin à 7h. Je suis bien content ; le temple étant sur la rive Ouest, l’éclairage matinal est le plus approprié. Ces détails réglés, on se prépare à diner… ou plutôt à petit-déjeuner, puisque pendant le ramadan c’est, à cette heure-là, le premier repas de la journée. Falafels, haricots et salades de tomate et de concombre sont mangés avec du pain et accompagnés d’eau et de jus : citron, mangue, hibiscus. Ensuite vient la prière. (Pour le non-musulman, c’est le moment idéal pour saucer tranquillement un plat.) (Haha quel chien d’infidèle je fais. « Récits de voyage d’un chien d’infidèle » ça ferait un bon titre…)

Le soir, on sort les lits dans la cour de la maison. C’est plus agréable de dormir sous les étoiles que sous le ventilo.

Le lendemain matin, un peu après sept heures, je traverse les champs avec Saïd. Il n’y fait pas trop chaud et on aperçoit près du rivage quelques jolies chèvres. Puis on traverse le Nil, sur un petit bateau à moteur qui peut accueillir sur ses bancs une dizaine de touristes. Je suis seul avec Saïd. Cap à l’ouest. La lumière matinale vernit généreusement les berges brunes et fout un peu d’émeraude sur les palmiers.

Après avoir traversé un champ de maïs, on arrive en vue du village de Soleb. Saïd s’installe sur un banc sous un arbre pour une petite sieste pendant que je prends le chemin qui sépare maisons et plantations. Le temple reste invisible et ça sent la tomate fraichement cueillie. Pas la précieuse tomate d’un petit potager mais le kilo de tomates récolté dans la plantation déjà un peu trop mûr. C’est un odeur que j’associe aux cochons, parce qu’à Freixo on avait tellement de tomates qu’on finissait par arracher des plants entiers pour nourrir les cochons. On secouait les plants arrachés au-dessus des cageots pour en faire tomber les fruits, y avait pas mal d’enthousiasme parce qu’on était plusieurs bénévoles et parfois quelques lancers de tomates. Ensuite le quatre-quatre démarrait en direction des porcheries… Dans la chaleur du début du mois de septembre au Portugal on s’amusait bien (aussi à ramasser tous ces cadavres de dindes mortes d’une mauvaise grippe…). Bref, ça m’amène aussi à penser que le voyage commence à se nourrir de lui-même, à se faire son réseau de références à lui, de temps en temps une expérience dialogue avec une autre, c’est assez agréable.

soleb

Je sais qu’un jour, si je vis assez longtemps pour ça, quelqu’un me racontera sa découverte récente du Soudan et me parlera de Soleb, et qu’il faudra que je dise avec un peu de tristesse : « ah, moi quand j’y étais… non y avait pas de route… on traversait le Nil dans un petit bateau… y avait pas de ticket d’entrée non… non on traversait les champs et c’était tout ». Un diner et un lit à Wawa, et puis à Soleb ce temple tout nu au milieu des champs… Moins le pays s’est ouvert au tourisme, plus il s’ouvre au voyageur ? C’est un peu simpliste mais c’est la première pensée que j’ai eue. C’est chouette de découvrir des endroits où la machine touristique n’a pas laissé d’empreintes.

Alors voilà, c’est le temple de Soleb. Il n’y a pas de barrière, pas de guichet, pas de panneaux. On bondit au-dessus d’un canal d’irrigation et on y est. C’est juste un temple dans un petit nid de plants de tomates. De belles colonnes encore debout s’imbibent de la lumière du matin.

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