#8, Pickup sous les étoiles…

Sinkat, soir tombant. Salah et sa clique, revenant d’Arkawit, me déposent avec quelques réticences. Le stop n’est pas du tout répandu ici, excepté sur de courtes distances. Et l’idée qu’un « touriste » se déplace comme ça, au fil de son pouce, est souvent une grosse source de stress pour un hôte soudanais, que son instinct d’hospitalité pousse plutôt à vous accompagner jusqu’à votre siège de car en vous achetant barre chocolatée et bouteille de soda. Je les laisse après avoir essayé de les rassurer en riant. Sinkat est, avec quelques banlieues de Port-Soudan, l’endroit le plus pauvre que j’aie vu au Soudan (que j’aie vu ? que j’ai vu ? quelqu’un me poste la règle de grammaire en commentaire ?). Les abris sont constitués de bâches rapiécées ou de tentures parfois en haillons, qui courent entre quatre branches tordues. Et les enfants, ils ont les joues bien trop creuses, ils sont assez maigres pour que ça leur change le regard.

Khartoum, c’est là-bas, dans 700km. Un pickup s’arrête, je monte à l’arrière et on file dans la nuit sur cette route sans éclairage que, la semaine précédente, j’avais faite dans l’autre sens en poids-lourd. La vitesse et le vent, l’obscurité, partout la lourde dépouille pâle du désert. De temps en temps, après un nid-de-poule, la petite vitre en plexi qui fait communiquer l’arrière et l’intérieur coulisse et l’un de mes conducteurs me crie dans le vent : « I’m sorry for this » (roulez les r). Décidément, les chercheurs d’or (oui c’en sont encore. Ils s’appellent Salah, Ahmed et Tahir) sont les preneurs-en-stop les plus chouettes du monde.

Et puis on roule encore et encore, sous un ciel tout pointillé d’étoiles. Les pickups offrent tant de belles expériences de stop… et je me revois du côté d’Hamata, à regarder filer mangrove et grèves blanches. Les chapitres se succèdent…

On double quelques poids-lourds, dont les yeux aveuglants restent des heures à briller dans le lointain. Je suis à contre-phare alors je ne vois pas les chauffeurs qu’on double mais je leur fais quand même un signe amical de la main, et je me dis qu’on en trouve tant sur cette terre, de ces gens qu’on entrevoit dans un halo et qu’on laisse filer au fond de la route sombre avant d’avoir pu échanger une seule phrase, plus jamais je ne les croiserai, ces routiers qui m’ont vu un instant sans comprendre à l’arrière du pickup, d’ailleurs jamais je n’ai été censé les croiser, et voilà qu’ils ne sont que deux petits points brillants au fond du grand nulle part, je ne connais ni leur nom, ni leur visage, je n’ai pour les identifier que les ténèbres de leur cabine, la silhouette de leur camion et la certitude de leur présence ce soir-là sur les 200km entre Sinkat et Haya, le désert à leur gauche et le désert à leur droite, des étoiles par centaines au-dessus d’eux. Salut à toi, routier inconnu, je t’allume une flamme dans un coin de mon cerveau.
route portsoudan khartoum

Faites un signe de la main au désert, vous ne verrez plus ses couleurs sur les prochaines cartes…

 

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