2017 sans se retourner

(Gokarna, il est midi dix.)

Maintenant je voudrais voyager dans un plus grand dénuement. J’ai toujours eu dans un coin de la tête, le coin des rêves vagues et des modèles inavoués, la silhouette des saints partis au désert, nobles abandonnant leurs possessions pour vivre du simple monde. Je me souviens, quand j’étais petit j’avais entendu et mélangé les histoires de saint Antoine, saint François, ces types dingues qui se retrouvaient soudain face à l’évidence que les terres et les titres étaient la plus misérable des richesses, et qui laissaient tout dans le fossé, partant sur les routes ou dans une grotte, pour un ermitage parfois itinérant, types dingues qui jeûnaient, devenaient sales et commençaient à parler aux oiseaux. J’étais petit et ces gens me semblaient tout à fait intégrés à notre société. Les adultes les évoquaient avec respect on les célébrait même dans le calendrier. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais remis en question la démarche de ces gars-là. Leur exemple brillait toujours, perdu au fond de ma mémoire. Il se fondait à un autre, une histoire que me racontait ma mère de temps en temps, ce clochard qui vivait à Nantes et qui était clochard parce qu’il l’avait choisi. Je dois vous dire, peut-être qu’un jour je reviendrai à Paris parce que je voudrai y être clochard. En tout cas, peu à peu c’est ce que je réponds, quand des voyageurs me disent : ‘And what will you do back home?’ ou « T’as un projet ? ». Ils accusent le coup, me regardent un peu ahuris, et moi ça me dérange parfois, parce que ça mettrait trop de temps à tout bien leur expliquer mais au moins ma réponse est sincère… Voyager, être au clair avec moi-même, m’a fait prendre conscience que les saints mendiants, les ermites et les clochards, je les considère encore maintenant comme un exemple et que je n’en trouve pas de plus grand.

Alors je suis ce fil. Ca m’amuse de réaliser qu’il vient du fond de l’enfance. Les détails de la démarche, vous les avez eus peu à peu dans plein d’articles différents, au gré des derviches et des déserts, peut-être même que vous avez pressenti avant moi ce nouveau chapitre. L’idée c’est de naviguer sur le monde, un temps indéterminé (quelques mois ou années), sans passé ni avenir, avec peu de possessions.

L’autre chose, et pas des moindres, c’est de voyager sans en témoigner autrement que de vive voix. Je ne suis l’ambassadeur de personne et je ne peux plus vivre comme ça, à des milliers de kilomètres et pourtant constamment dans les phares de la France. Depuis que j’ai commencé à voyager je suis resté assez connecté, demandant des nouvelles, racontant des épisodes de voyage, et ç’a été absolument bénéfique pour des tas de raisons, mais maintenant je sens que ça ne le serait plus, parce que j’ai besoin de me jeter dans le présent, sans un regard en arrière, pour tout croquer, ici, maintenant.

Je ne peux pas vous manquer parce que je suis vivant et je vous aime chaque jour qui passe. Et chaque jour qui passe je suis en miniature dans votre cœur et vous pouvez me parler, rigoler avec moi, vous pouvez tout partager. Ayons nos proches présents au cœur, c’est tellement plus important que de les avoir présents dans le salon. Aujourd’hui il y a cette addiction à la mise à jour, à l’update constante, savoir où est chacun et ce qu’il fait, même au bout du monde. Et si je disparais pour un temps indéterminé, ça fait quoi ? Kiffez ! Kiffez le vertige !  Au début peut-être qu’on se sentira un peu ballotté tout seul au milieu du grand océan, nos proches éparpillés par les vagues à des horizons entiers de nous, introuvables. Mais assez vite on les sent là, rives a notre cœur, comme une bouée, et plus rien ne peut arriver, la plus grosse houle sera bien incapable de nous séparer de cette bouée-là.

C’est quelqu’un, il y a quelques mois, qui m’a dit : « Pars sans te retouner. » Au début je n’ai pas compris la valeur de son conseil. J’aime la France, j’aime mes proches. Je ne suis pas parti pour fuir, alors pourquoi ne pas faire des signes de la main de temps en temps ? Maintenant j’ai compris, plein de gens m’ont fait comprendre cette année, par de beaux mails souvent, qu’une relation ça ne se construit pas uniquement sur nos présences physiques et nos messages, mais aussi beaucoup sur nos absences.

Papa, Maman, je vais vous envoyer des lettres. J’aimerais que vous me disiez que ce n’est pas la peine, que vous comprenez ma démarche et que vous pouvez vous passer de mes nouvelles pour un an ou deux, mais c’est peut-être encore un peu tôt pour vous demander ça. Pour tous les autres, je vous embrasse et je m’amuse avec chacun d’entre vous, parfois, au détour d’une histoire ou d’un rocher, je vous ai très souvent a l’esprit. Vous ne me manquez pas vraiment, du coup. Bise. Ou bien :

Love and light (comme on dit sur les plages hippies),

olivier

 

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