pourquoi (2016)

(février 2016)

Après en avoir discuté au Caire puis à Siwa, et surtout après mon séjour au Sinaï, je me suis dit que le voyage n’était plus le même. J’étais toujours en quête d’étonnement, d’heureux hasards, d’extrémités cartographiques, d’une route à peu de prix… Au-dessus de tout ça, au fil de ces discussions, je ressentais quelque chose de très fort que dans un de mes carnets j’avais raconté à chaud :

(Ras Sheitan, 18 mars.) Toute cette paix intérieure dont j’ai conscience depuis la Slovénie, puis au Caire en lisant cette phrase : « Dieu est en chacun de nous », puis à Siwa en discutant avec Faris, un matin sur la terrasse ensoleillée, toute cette paix dont je me sens comble et dépositaire, elle peut se partager sans cesse, je peux en témoigner sans cesse, dans mon comportement avec les autres. Et une fois que quelqu’un prend à son tour conscience de cette paix, de ce qu’il/elle est Dieu (en ce que Dieu n’est pas un vieux barbu « absolument bon » perché sur un nuage, mais qu’au contraire, et bien plus formidablement, Dieu est ce « tout ce qu’il y a d’absolument bon » qui réside à l’état brut en chacun de nous), il/elle peut à son tour la partager. C’est le principe d’une épidémie mais d’une épidémie de paix, de bonté. A chacun d’être apôtre. (…) A ce moment j’ai l’impression d’avoir créé une boule de vent dans mon dos, qui me pousse vers les routes (secondaires ! les chemins longeant la côte, les départementales…), vers les gens qui s’y égrènent, vers la liberté indéfectible, le voyage perpétuel et de nouvelles charges de bonté, dans l’essence du monde.

Mais les beautés aussi finissent par s’oublier et on a rarement dans notre entourage quelqu’un qui les discerne toutes et nous offre de les discerner. C’est pour ça que je pense faire deux choses dans le temps qui vient : la première, c’est commencer un carnet de beautés, dans l’esprit du journal que je tenais à Ras Sheitan, pour garder leur souvenir et ainsi entrainer mes sens à les percevoir de plus en plus. La seconde, bien sûr, c’est retrouver Misou, elle qui les discerne avec tant de facilité, qui en nomme à chaque pas. J’ai appris il y a quelques jours, d’un ami du Sinaï, qu’elle habitait toujours Ras Sheitan. Alors je vais en Turquie, dans le Caucase… en Iran ? mais en tous les cas, un aller-retour en Egypte sera logé quelque part au milieu de la route.

Et puis je veux aussi prendre plus régulièrement le temps, dans un coin, de me couper de l’hyperstimulation quotidienne, de m’assoir pour écouter ce que ma vie me dit, bien en-dessous des excitations passagères et des anxiétés de circonstance, juste écouter ce qu’elle me dit. Ce n’est pas toujours facile mais je pars avec Taisen Deshimaru dans le sac à dos, je sais que sa lecture me mettra en conditions… Et puis il arrive aussi qu’une décision s’impose : qu’au moment où on l’énonce, notre instinct l’entérine d’un ultrason joyeux. Ça m’est arrivé avant-hier ! en décidant de passer un peu de temps au Sinaï cette année aussi.

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Ce qu’il faut c’est marcher, rouler, pédaler, et ouvrir les yeux, apprécier l’ombre des tamarins, le vent du fleuve, la nuit lumineuse, mettre notre sincérité en commun avec ceux qu’on rencontre, accorder notre respiration au fracas des rouleaux, lire un écrivain génial, parler avec les chèvres, blaguer, se soumettre aux folles images d’un bon film, rire pour rien, faire tomber les figues ; se recentrer par la grâce d’une activité quelconque : écriture, méditation, musique, se recentrer jusqu’à ce qu’on se sente guidé par les beautés du monde puis les suivre assez pour qu’elles nous colonisent le cerveau et nous permettent de voir la beauté partout, n’importe où, sans plus avoir besoin de marcher des heures en quête du tamarin, du fleuve, de l’étoile ; la voir dans le moineau qui a un ventre rabelaisien, la voir dans les miettes qu’on lui a jetées et qui par hasard forment sur le sol la constellation des Gémeaux, et puis la voir dans ces Gémeaux qui s’appellent Castor et Pollux alors qu’on vient de rencontrer un couple s’appelant C*** et P***, et aussi la voir dans l’arrivée du chien qui fait fuir les moineaux et, dans la cavalcade, piétine la constellation, anéantit cette comédie. Faire le lien entre les choses. Voir la beauté partout et surtout dans les gens, dans les mauvais qui ne le sont pas tant que ça, dans les gentils qui seront un peu plus gentils demain, dans les petits cons qui tuent les étoiles à coups de projecteurs, dans les vieux merdeux qui ont encrassé le fleuve. N’être jamais dupe des laideurs facilement brandies. Collectionner la beauté et la voir communiquer entre les gens, beauté donnée, beauté reçue (c’est ça l’amour non ? un échange de beauté ? j’en suis là de la réflexion depuis qu’au Soudan j’ai vu tourner les derviches), et petit à petit (Slovénie à Sinaï) j’ai senti que c’était le chemin qui pour l’instant me convenait.

Certains vont se dire que j’ai connu une crise mystique hahaha. Mais non mais c’est simplement que je ne me suis pas trouvé de meilleur objectif pour l’instant : essayer de mieux distinguer les beautés du monde et les partager avec les gens, témoigner de la beauté. Je crois que s’il y a ce partage, plus rien d’autre ne compte. C’est peut-être d’ailleurs l’un des enjeux de la poésie. Alors c’est l’objectif, trouver la poésie en nous, en moi, en chacun, en chaque chose, la partager et que tout le monde se serve, que tout le monde soit conscient de vivre au sein de la poésie.

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