pourquoi (2014)

(juillet 2014)

Il y a sur ce blog des articles, des billets d’humeur et des pages recopiées qui répondront surement mieux aux questions principales (pourquoi partir, pourquoi longtemps, pourquoi sans plan…) que ne le fera la petite page paumée que j’écris ici.

Mais, très vite, quand même quelques lignes : tout part de l’angoisse du temps qui passe bien trop vite. J’ai 23 ans, ce qui veut dire que dans 13.000 petits jours je fêterai mes soixante ans. Y a plus trop de temps à perdre. Je me suis dit que l’objectif était d’avoir de ma vie le plus de souvenirs marquants, c’est la seule chose qui me donne l’illusion de contenir un peu la désagrégation des années, le souvenir c’est la seule chose qui me permet de convertir le présent en un passé tangible, alors pourvu qu’il y en ait plein, et des indélébiles, s’il vous plait. Et pour finir, si ça permet de m’écarter un peu de cette formidable, idéale, utopique société de consommation, pourquoi hésiter ?

Passer à côté de ma vie m’inquiète. Est-ce qu’on s’interroge assez ? est-ce qu’on rêve d’une vie différente ? est-ce que parfois on ne se dirait pas : « Si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais plutôt telle vie » ? parce que si c’est le cas, c’est maintenant que ça se passe, c’est maintenant. Tout est possible, il n’est pas trop tard mais ça se joue maintenant (un « maintenant » que je voudrais performatif, un « La vie commence… maintenant » à la Brigitte Fontaine dans L’Europe). Je nous supplie de bien vouloir considérer le fait que la vie est lentement en train de nous filer entre les doigts, et que ceci proscrit toute demi-mesure. En laissant de côté toute considération matérielle, de quelle vie rêverions-nous ? de quelle vie ?

Une fois que nous répondons à cette question, il est essentiel de nous jeter à corps perdu dans notre idéal, sans prêter attention aux considérations matérielles, qui périment très vite et se remplacement très facilement. On sera peut-être maladroit, trébuchant, on aura tout le temps de rectifier notre trajectoire, de conduire toutes les optimisations qu’on voudra ; l’essentiel est dans l’aveu puis dans le saut, ils nous donnent une force de colosse.

Je voudrais me souvenir de ma vie donc faire des choses marquantes, nouvelles, toujours ; je voudrais être libre de toutes les expériences, de tous les itinéraires, de toutes les rencontres, libre d’aller et venir, libre de donner à ma vie les inflexions les plus saugrenues. Je ne m’imagine pas vivre sans surprise. L’étonnement, c’est ce qui fait me sentir vivant. Je suis effrayé qu’on ait une seule vie, je ne veux pas la regarder passer, être frileux ça ne rime à rien, une fois enterré on aura bien tout le temps de se convaincre qu’on est mieux chez soi.

Une de mes motivations secondaires, c’est que c’est bien parfois de prendre un peu de distance. Il peut arriver qu’on atteigne l’âge adulte et qu’on se rende compte que l’environnement dans lequel on est programmé à vivre soit construit sur une série de postulats et qu’on nous assomme de mauvaises questions pour ne pas être conduit à poser les bonnes, qu’on capte notre attention sur du rien dans le seul but de la canaliser. Si on demande à un gamin « Je fais des pâtes ou du riz ? », il ne se demandera pas toujours s’il a faim. Voilà voilà hahaha. Moi je me suis posé plein de questions comme ça dont les réponses me satisfaisaient à court terme seulement, du genre de « qu’est-ce que tu veux étudier à la fac ? », avant de m’avouer (avec beaucoup de soulagement) que j’avais le droit de remettre en question le fait même de passer par la fac. Ensuite j’ai trouvé un CDI dont le salaire m’a surtout servi à couvrir les dépenses que le CDI (et la sédentarité imposée) entrainait : loyer, transports, oisiveté dans un environnement urbain où être oisif revient souvent cher ; j’ai fini par me dire que si j’abandonnais mon salaire, je n’en aurais plus besoin. Et j’ai aussi fini par penser que le confort n’apportait pas le bonheur et que l’argent, loin d’être une fin, était un moyen à utiliser avec parcimonie. Et peut-être que le confort détourne du bonheur et que l’argent rend frileux, c’est à vous de décider jusqu’où pousser le raisonnement.

Bref, c’est cool de patauger dans le petit bassin de nos vies prévues, c’est tiède et rassurant, y a la famille, des brassards, le carrelage est propre, les maitres-nageurs sont là et observent. L’océan ça peut être froid, dangereux. Moi je pars un petit moment vadrouiller dans les vagues et écouter ce que l’océan a à m’apprendre. Oubliez la piscine, venez aussi les gars ! c’est l’OCEAN.

Vous savez, ça ne vend peut-être pas du rêve mais je me sens tellement vivant, à marcher dans l’air frais sur une départementale à neuf heures du matin… Moi c’est le genre de matin, peut-être parce que je marche au-devant de l’inconnu/l’imprévu/l’étonnement, où je me sens vivant et à ma place (certains penseront que j’ai une idée de la vie consternante mais peu importe, qu’ils prennent un plan épargne-logement si ça les aide à se sentir vivant), et l’air frais du matin sur une départementale balaie en moi tout intérêt pour le jugement qu’on peut faire de mon style de vie, je me sens juste heureux d’exister et je souhaite à chacun d’avoir les pieds là où il se sent bien, et si c’est dans un appart qu’ils mettront trente ans à payer, pourquoi pas, l’essentiel c’est de savoir qu’on fait au moment présent ce qu’on pense être optimal pour vivre pleinement.

Tic, tac, tic, tac,

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8 commentaires

  1. Bravo Olivier, et sois heureux ! Et puis, si tu ne l’as déjà fait, ce dont je ne doute guère, lis ou relis Nicolas Bouvier.
    Tu n’ as sans doute que 23 ans,mais si mais si, que 23 ! Mais beaucoup de sagesse je trouve.
    Bon voyage !!!

  2. Le dernier paragraphe m’a fait penser à ce texte, que tu connais peut-être : l’épilogue de Juste la fin du monde, de Lagarce.

    « Après, ce que je fais,
    je pars.
    Je ne revins plus jamais. Je meurs quelques mois plus tard,
    une année tout au plus.

    Une chose dont je me souviens et que je raconte encore
    (après, j’en aurai fini) :
    c’est l’été, c’est pendant ces années où je suis absent,
    c’est dans le Sud de la France.
    Parce que je me suis perdu, la nuit dans la montagne,
    je décide de marcher le long de la voie ferrée.
    Elle m’évitera les méandres de la route, le chemin sera plus court et je sais qu’elle passe près de la maison où je vis.
    La nuit aucun train n’y circule, je ne risque rien
    et c’est ainsi que je me retrouverai.
    À un moment, je suis à l’entrée d’un viaduc immense,
    il domine la vallée que je devine sous la lune,
    et je marche seul dans la nuit,
    à égale distance du ciel et de la terre.
    Ce que je pense
    (et c’est cela que je voulais dire)
    c’est que je devrais pousser un grand et beau cri,
    un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée,
    que c’est ce bonheur-là que je devrais m’offrir,
    hurler une bonne fois,
    mais je ne le fais pas,
    je ne l’ai pas fait.
    Je me remets en route avec seul le bruit de mes pas sur le gravier.

    Ce sont des oublis comme celui-là que je regretterai. »

    Alors marche… mais n’oublie pas de crier !

    J’ai parcouru ton blog avec plaisir. Je te souhaite énormément de joie, et espère te revoir d’ici moins d’un an.

  3. Joyeux anniversaire Oli !! :))
    Je ne voulais pas passer par le mail habituel, alors j espère que tu verras ce commentaire pas trop tard.
    Je suis toujours tes aventures, et tu me fais toujours rêver. Je ne me lasse jamais de cette page « pourquoi » , et surtout du passage sur les bonnes questions, les pates et l océan.

    J y suis d ailleurs dans cet océan froid – les eaux de Cape Town sont vraiment vraiment fraiches. Et je ne peux que te souhaiter de continuer a vivre ta vie comme ca, de profiter et de te laisser couler. Parce que c est le mieux, THE dream.

    Encore bon anniversaire, et au si jamais tes routes te mènent vers mon sud, ce sera la parfaite occasion de trouver les bonnes adresses de bière.

    Jt’embrasse, happy trip ! X

  4. Très beau texte Olivier. Je partage ta pensée confiné dans mon âge, ma vie de famille je voyage en bourgeois light plus comme toi. J’ai plus tendance a voyager dans l’immobile comme tu sais, toi tu fais les deux c’est magnifique. ce vieux Sénèque dans « sur la brièveté de la vie » me parle aussi mais avec ton blog je ressens les odeurs, les bruits, les lumières, le froid, la pluie et tu ramène mes souvenirs des rencontres que j’ai pu faire sur les routes quand je voyageais comme toi même si c’était moins loin, plus court et moins solitaire.

    1. oh salut Jedi, ça me fait super plaisir de te voir trainer ici. Et ta réflexion. Merci du passage et je te réponds plus en détail par mail !

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