vers les dragons

(Où l’on parle de Tolkien et d’Ispahan, où on remercie Benjamin et où on aime vraiment Bilbo.)

Je suis parti vers l’est, il parait qu’à l’est vivent les Elfes, c’est ce que j’ai lu dans mon guide de la Terre du Milieu, et même un dragon endormi dans une montagne. Après quelques recoupements, je pense avoir déterminé la localisation du nid du dragon ; il faut suivre les routes orientales jusqu’au lac de Van, au Kurdistan turc, où je devrais facilement trouver les ruines de la cité d’Esgaroth, puis mettre le cap au nord et chercher une montagne solitaire quelque part dans les contreforts du Caucase, probablement en Géorgie. Certains auteurs prétendent que le nid du dragon n’est autre que le mont Ararat, mais les postulats à la source de ces affirmations me semblent erronés. Rendre visite au dragon est important pour moi. Je crois qu’il est très beau, très puissant. Une grande bête assoupie, à l’origine de ses braises.

Au-delà du nid du dragon, qu’y a-t-il ? dans le guide c’était le dernier chapitre. On ne sait pas ce qu’ensuite recèlent les lointaines étendues, ce pays de Rhûn et au-delà, où les Mages bleus partirent sans retour, ces cultures qu’on aperçoit tout juste dans les cohortes d’Orientaux confluant vers la bataille. Dans les livres de fiction on appelle ça l’Iran, l’Asie centrale ; on se permet de dire « route de la soie » et d’autres jolies nomenclatures de ce genre qui n’auraient jamais cours dans le monde réel. Les écrivains fantastiques les parsèment de cités et de vallées aux noms invraisemblables : Samarcande, Ferghana, Ürümqi… se contentant de jeter sur le papier tout un bazar de lettres, pour le dépaysement.

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I have crossed many mountains and many rivers, and trodden many plains, even into the far countries of Rhûn and Harad where the stars are strange. (Le Seigneur des Anneaux, II, 2)

Parfois, au milieu du quotidien de stop et de rando, de couchsurfing, de terrasses et de bénévolat, j’aime réfléchir au dragon, aux Elfes, au ciel ignoré, et je m’amuse à me dire que c’est mon cap. Aujourd’hui j’ai pensé à Bilbo, à toute la beauté qu’il y a dans ce livre, dans son invitation au voyage, dans la géographie de son continent, dans les noms des peuples et des villes, et surtout dans la fraicheur de son enthousiasme, cette beauté je me suis rendu compte qu’elle voulait se transmettre, la chaleur de Bilbo a spontanément envahi l’email que j’envoyais à Benjamin, ça m’a plu et je me suis dit qu’il fallait la laisser se propager sur le blog, que peut-être comme une rivière souterraine elle était en train de se faufiler le long des failles pour atteindre ceux qui n’avaient encore jamais bu de son eau. Ce sacré petit Bilbo, qui abandonne les doux flutiaux de son pays pour aller rendre visite aux Elfes et prononcer le mot « dragon ».

Un jour, quand je rentrais du Maroc je crois, en prenant de mes nouvelles Benjamin m’a dit quelque chose, que je lui faisais penser à Bilbo. J’ai toujours gardé ce message, déjà parce qu’il me faisait beaucoup rire (ça commençait par « T’es un peu le Bilbo du monde réel » et finissait par « mec », enfin quelque chose de stylistiquement très audacieux) et puis je le trouvais gentil et réconfortant. Mais finalement je le trouve bien plus poétique qu’il ne m’avait d’abord paru. C’est qu’en invitant Bilbo sous notre soleil pour l’après-midi, on laisse notre monde réel s’imprégner de la beauté de sa fiction. Merci Bilbo, merci Benjamin ; j’ai fait mon sac, je pars vers l’est, il parait qu’à l’est vivent les Elfes… que plus loin il y a un dragon ! il parait même qu’au-delà du dragon on ne sait pas ce qu’il y a !

Ou penchés à l’avant des blanches caravelles, / Ils regardaient monter en un ciel ignoré / Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles. (Heredia, Les Trophées, dernière strophe des « Conquérants »)

La poésie de Bilbo, il n’y a pas d’extravagance à l’utiliser. Certaines parties du monde se dissimulent derrière les paravents de l’imaginaire, comme s’ils s’appelaient Atlantide, Cocagne ou Lórien. J’ai envie de savoir à quoi ressemblent Erevan et Ispahan, et puis toutes les villes et les paysages sans nom qui leur succèdent, parce que je sais qu’Ispahan n’est pas Ispahan, que l’Ispahan qu’on se crée dès qu’on apprend son nom n’a rien à voir, rien à sentir, rien à émouvoir avec la vraie Ispahan, celle dont on atteint le périph après des heures d’autoroute ; et je suis curieux de voir quels charmes celle-ci subtitue à la première, une fois qu’elle a les flancs bien à l’air, avec toutes les parures du fantasme sur les pieds. Mettre le cap sur les régions du dragon, des Elfes et des Orientaux n’est pas plus extravagant que de mettre le cap sur le fantasme que j’ai d’Erevan, sur ceux de Tabriz, d’Ispahan… de Kashgar…

Mais elle est longue, la route vers tous ces endroits à libérer de la fiction… Et je ne peux pas me promettre de ne pas rencontrer, à mi-chemin, un écovillage adepte de pensée positive ou un soudain amour kurde, qui me feraient oublier ces lointains horizons…

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