Iran #11, Voyageurs de la soie

Retour à Téhéran. C’est la troisième fois et l’emploi du temps a peu changé. Retour à Khayyâm House, agréable cave bien équipée, tapissée d’affiches et de cartes, où dorment gratuitement les voyageurs de passage. Il y a Lee, l’Ecossais de retour de Chine, qui drague autant d’Iraniennes que possible, souvent avec succès. (Je vous ai raconté la fois où on nous a tous les deux conviés à un plan à quatre ? Elles étaient très jolies en plus. Je crois que Lee m’en a un peu voulu que je décline l’invitation.) Il y a Wenyuan, du Gansu, avec qui j’essaie d’apprendre quelques mots de chinois. Je prononce la plupart des tons de travers, à son grand amusement. Il me corrige toujours mais je n’entends jamais la différence. Il est super sympathique, ce gars. De temps en temps, il passe l’après-midi verrouillé, parce qu’il fait sa lessive et qu’il n’a qu’un pantalon (long). Et comme pourrait dire un dicton de république islamique, quand on n’a qu’un bermuda, on reste chez soi !

Capture d'écran - 08302016 - 11:47:10 AM

Wenyuan est parti, il a obtenu le visa afghan. Puriya, de Téhéran, me fait découvrir, au fond du bazar, un bon bar à chicha où l’on peut même se connecter. Je partage rapidement l’adresse avec Tamas, le Hongrois, que j’ai rencontré au bureau d’extension des visas. Finalement, leur paperasse a du bon ! Il y a aussi les deux Thomas, qui se débattent avec l’obtention des visas pour l’Asie centrale et qui finiront par se faire bêtement refouler par l’ambassade turkmène. Croiser quelques voyageurs français (il y en a énormément en Iran, même s’ils font pour la plupart partie de circuits organisés) est bien agréable. Avec les Thomas on parle un peu de notre petit Paris, de la rue Myrha… ils me laissent un précieux cadeau, un livre en français qu’ils ont tous les deux fini, et pas n’importe lequel : Siddhartha, de Hermann Hesse ! J’ai croisé Pierre et Lucie à l’ambassade turkmène, ils pédalent vers l’Asie centrale aussi. Et puis il y a Simon, le grand Tchèque à la grosse barbe, qui parle tout bas et sourit beaucoup. Lui préfère marcher que faire du stop. En moi aussi ce sentiment couve. Simon a de bonnes basses en lui, j’aime bien comme il pulse en silence. Il a son visa pakistanais en poche, il y part bientôt. L’Iran est un carrefour. Téhéran, à cause des visas, on y passe souvent plusieurs fois. On se retrouve, on se dit adieu, ou à une prochaine en Thaïlande… Combien en recroiserai-je ? Peut-être un ou deux… J’ai eu de rapides nouvelles de Wenyuan, bien arrivé à Kaboul. Un après-midi, je faisais la route en camion au Golestan quand j’ai reçu un texto d’un des Thomas. Il passait la frontière arménienne et voulait connaitre le taux de change. J’ai demandé à Lee, dont la réponse relayée une minute plus tard a surement fait un heureux, là-bas au nord-ouest, à mille bornes déjà de la Khayyâm House…

81c148YHxpL

C’est pour ça que j’ai souvent eu l’impression, à ma grande surprise, de faire partie d’un genre de promo. La promo 2016 des voyageurs de la soie. L’Eurasie est à nous ! Tous ceux croisés quelques jours à Téhéran ou ailleurs, sur la Caspienne et à Yazd. C’est un voyage solitaire et c’est agréable de se dire que quelques autres progressent parallèlement à nous, et parfois, au détour d’une demande de visa ou d’un hébergement gratuit, on se croise, on voit son propre itinéraire sur les cartes de l’autre.
Pour chacun d’entre nous se pose la question chinoise. Le visa chinois n’est plus délivrable à Téhéran. En Asie centrale non plus. Comme certains autres, après avoir essuyé un refus cuisant à l’ambassade (par le chauve du guichet 1 puis, deux matins plus tard, par le petit à lunettes du guichet 3), j’ai regagné le métro un peu déconfit, un peu amusé, en me demandant à quoi ma route allait bien pouvoir ressembler. Pendant vingt-quatre heures, je me suis convaincu de passer en force. Je passerais mes deux semaines kazakhes à obtenir les visas nécessaires : visa de transit russe, visa mongol, puis je foncerais sur Oulan-Bator pour y redemander le visa chinois, où il est, dit-on, facile à obtenir. Puis je fuirais cette Mongolie de la mi-octobre où déferlent déjà les températures négatives. L’enthousiasme de la nouveauté a fait tenir ce plan un jour et demi. Puis Tamas est rentré sur Téhéran, on s’est retrouvé à ma station de métro pour aller partager une chicha. Tout s’est rapidement dénoué en lui décrivant la situation, dans un nuage de fumée menthe-orange. J’aime le voyage au jour le jour. J’aime passer un long moment dans les régions que je traverse. La course aux visas, c’est fini. Si la Chine fait des manières, alors je ne vais pas en Chine. L’automne sera tout entier centralasiatique et lorsqu’il faudra rejoindre l’Asie du sud-est, il y aura bien un Almaty-Bangkok à un prix raisonnable. Je suis rentré à la Khayyâm House, jubilant sur le boulevard, pensant au Tadjikistan que j’aurais le temps d’arpenter un peu, bien heureux d’avoir pris la bonne décision.

Il y a aussi eu ce soir où Simon se préparait du riz au lait dans la cuisine ; il est revenu dans le salon, le salon ou disons la pièce principale de la Khayyâm House, grande salle où chacun passe le plus clair de son temps à discuter assis ou sur les tapis, sur les matelas, dans son sac de couchage (mais il fait chaud), et aux murs et au plafond recouverts de posters de monuments et de paysages iraniens, turcs et afghans. Simon sorti de la cuisine s’est mis à farfouiller dans ses affaires et a fini par en sortir deux précieux petits sachets. “It’s from my home”, il a dit en me les montrant, et leur aspect m’a rappelé le rayon pâtisserie des supermarchés de Skopje, quand j’achetais de quoi faire des crêpes à l’auberge de jeunesse. Du sucre vanillé, de la cannelle. “Il ne m’en reste plus beaucoup”, il m’avoue. Plus tard, le riz au lait en sera tout saupoudré.
Je suis toujours ému de voir un voyageur sortir son petit pays du fond de son sac.

Iran #10, Crépuscules

La nuit tombe au-dehors. On a préféré diner dans la cabine, devant les reflets du parebrise. J’ai pris la poêle sur les genoux et je finis le riz et les kebabs à cuillérées tranquilles. Mohammad a posé l’une des baguettes métalliques sur le feu du réchaud. A l’extrémité de l’autre, qu’il garde en main, il a piqué une boulette foncée et roule un prospectus en entonnoir. J’en termine avec les restes du diner. La boulette brune, contre laquelle il est en train de passer la baguette chauffée à blanc, dégage une forte fumée, qu’il aspire régulièrement par l’entonnoir en papier.
Bonsoir, opium.
“Ca permet de rester éveillé”, il me dit. Mieux que des cafés, pour les heures de route de nuit à venir.
Je faisais du stop après Gonbad lorsqu’une voiture de police s’était arrêtée ; les policiers ont vite fait signe aux camions à ma place. Après quelques échecs, Mohammad, routier chirazi, a immobilisé son camion et accepté de me prendre. “Quand ils m’ont fait signe, j’ai eu si peur ! j’ai jeté le sachet d’opium au fond de la cabine”, il me fait comprendre au-dessus du réchaud. L’Iran partage près d’un millier de kilomètres de frontières avec l’Afghanistan alors l’opium n’est pas difficile à trouver.
Le Golestan s’échappe dans la nuit, la route est sinueuse jusque tard. Lorsqu’enfin on atteint Shahroud, Mohammed trouve vite l’endroit parfait où me déposer : un petit parc où s’entassent des dizaines de familles, toutes tentes dehors. Je saute du camion, je saute de la route W. Elle s’achève ici à Shahroud et ça tombe bien, l’anniversaire de Wanda c’est aujourd’hui !

unnamed

Le lendemain, un peu après quinze heures, après avoir laissé mon sac à la buvette en contrebas, je grimpais une colline, mi-figue mi-raisin. J’étais censé être parvenu à Badab-e Surt, la version miniature iranienne de Pamukkale. Pas trace de bassins en travertin, pourtant.
Les plaques de calcaire réfractaient la chaleur sur le corps des randonneurs. C’est en sueur qu’arrivé presque au sommet de la colline on voit enfin les premiers bassins s’étager, altiers, larges et plats comme des feuilles de nénufar, caparaçonnés de cuivre, ruisselant d’une eau transparente.

Badab-e-Surt-large-rectangle

Au retour il fait encore chaud. Je progresse tranquillement sur le sentier, lorgnant le champ qui s’allonge sur la droite ; il devrait bien y avoir quelques concombres à croquer… Des vrombissements s’élèvent derrière moi, c’est Milad et ses copains à moto, je les ai croisés à la buvette. Je leur dis que je suis bien trop lourd mais rien n’y fait et ils finissent par m’embarquer, grosse brochette à trois sur la moto avec mes quinze kilos de sacs… On regagne la route sans heurts, j’ai des souvenirs lyciens en tête et Milad me crie par-dessus son épaule “Tu viens boire le thé à la maison !”

La maison est celle de ses parents, au village voisin d’Orost. Le thé s’accompagne d’un vrai gouter, avec du bon pain, de la confiture et une motte de beurre légèrement aillé dont vous m’auriez dit des nouvelles ! Milad est un type enthousiaste qui nous fait faire un petit tour du village avant d’autres verres de thé et, tandis que le soleil flirte avec les montagnes, on monte dans la voiture : il rentre à Semnan avec un ami à lui et je les accompagne bien volontiers, c’est la route de Téhéran.
Quel grand souvenir que ce trajet d’Orost à Semnan. Le soleil a disparu derrière les crètes. La voiture passe le long des vallées qui s’éveillent à la nuit, la route est libre et l’énorme sono qui occupe le coffre diffuse à pleines basses un remix de “Ne me quitte pas”. La route s’étale, se délie, de virage en virage s’étire la voix de Brel soutenue par les basses, Brel sépulcral tout au long du crépuscule, entre les flancs déserts ; chacun finit sa glace le corps traversé par les basses, Brel résonnant de fond en comble au fond de la cage thoracique, des perles de pluie… dehors les montagnes apprennent la pénombre, je goute au soir comme il se présente, désert, assombri, mouvant, venues de pays où il… rythmé par les apparitions régulières de Brel prononçant ses vieux mots …ne pleut pas… sur la nuit iranienne…
Je me souviens m’être dit que c’est ça que je voulais. Permettre à cette énergie positive, qui résonne en nous et qui s’épanche, de gagner en puissance et de s’affirmer, comme si l’on avait un soleil d’été en dedans, ou comme si pulsaient des basses en nous, à plein volume.

Le soir, à Semnan, on a bien diné chez les parents de l’ami de Milad. On y a aussi bu du sirop de safran bien trop peu dilué, j’en suis resté écoeuré une heure, pourtant le sucre, ça me connait ; mes petits potes-collègues de Virgin se souviennent probablement qu’aux derniers temps, lorsque le chiffre du magasin était inversement proportionnel au nombre de paquets de biscuits au fond des tiroirs de la librairie, je pouvais m’avaler avec enthousiasme un demi-paquet de Chamonix. Ca n’est rien en comparaison d’un grand verre de sirop de safran peu dilué !

On passe la fin de la soirée chez un autre ami de Milad, qui a la gentillesse de nous héberger. D’autres thés, autour d’un blockbuster américain signé Luc Besson dont on rit beaucoup de la grosseur des ficelles, des gentils très gentils et des méchants très méchants. On déplie les matelas en regardant quelques clips de J-Lo. Ses postures et ses fourrures nous font aussi bien marrer. Ah, “l’Amérique”…

Iran #9, Un jour au Golestan

21 aout. Trois jours ont passé depuis que j’ai quitté Yazd. En chemin j’ai récolté un tas de beaux sentiments. Ceux de Reza le routier kurde avec qui j’ai déjeuné, puis mangé des pâtisseries yazdies en roulant à travers le désert ; il m’a paternellement embrassé sur la tempe à ma descente du camion et a pris de mes nouvelles dans la soirée, pendant qu’il continuait sa route vers Bandar Abbas. Ceux de Mohammad, que j’ai aidé tant bien que mal à charger sous la remorque l’un des pneus du poids-lourd qui venait de se déchiqueter et s’étendait sur la chaussée, son caoutchouc bouillant nous noircissant les mains ; on a atteint Kerman sous un mémorable lever de pleine lune et Mohammad m’a offert le gîte pour la nuit puis, par l’entremise de ses anciens collègues chauffeurs de bus, m’a obtenu un ticket gratuit pour rallier Mechhed… Il m’a donné pour le voyage un gros sachet rempli de dattes de Bam, les meilleures du pays, dit-on… et c’est vrai qu’elles sont aussi bonnes que celles de Zagora.

Le lendemain au lever du jour, après seize heures de route, le bus est entré dans Mechhed, où j’ai visité le mausolée d’Imam Reza (le plus vaste lieu de culte musulman au monde, devant La Mecque) avant de reprendre le stop. L’un de mes conducteurs m’a offert une boite à chaussures remplie de jujubes séchées, redémarrant sans écouter mes protestations. C’est gentil mais trois kilos de jujubes séchées c’est vraiment trop. C’est très encombrant. Heureusement à la fin de la journée j’ai eu l’occasion de les offrir avec le reste de dattes à Omid, le routier turkmène avec qui j’ai roulé quelques heures, partagé une bonne omelette, parlé de tout et de rien dans un mélange claudicant de turc et de farsi qui n’a rien entamé de sa camaraderie. Il m’a commenté les montagnes, les sangliers, la forêt, avec l’œil qui pétille. Le soleil était bas quand il m’a déposé à l’entrée de Kalaleh, devant l’hôpital, où j’ai monté la tente sous le regard curieux et bienveillant des gardiens de nuit.

khaled nabi

Je suis parti pour Khaled Nabi, un mausolée retiré que j’avais par hasard vu en photo il y a quelques mois et que je m’étais juré de venir voir de près. (Il figure sur la carte sous le nom de Halit Peygamber Mezari.) La route est facile, je suis rapidement ramassé par Qassem, un Turkmène iranien qui m’invite à prendre le petit-déjeuner chez lui. Il n’avait pas prévu de pousser jusqu’à Khaled Nabi mais m’y emmène volontiers, ça fait une balade pour le petit dernier, Soliman, deux ans, un Minion cousu sur son short à carreaux.

Le mausolée domine le désert, posé sur la crête, comme la figure de proue d’une épave. Le site est majestueux, quelques grillons chantent, un nuage de libellules s’affaire près de nous et à l’aplomb des pentes poussent quelques concombres bien croquants. Au loin, quelque part au milieu des monts désertiques, commence le Turkménistan… Après avoir gouté à l’hospitalité et la gentillesse d’Omid et de Qassem, et maintenant que le pays offre à l’horizon ses brumes de chaleur, je me sens prêt pour un petit coup de fil. Je compose le numéro plusieurs fois pour finalement tomber sur un type assez laconique qui me dit de venir à l’ambassade turkmène de Téhéran dans deux jours. Je raccroche un peu sonné, le désert turkmène devant moi. J’avais envisagé plein d’itinéraires de rechange pour le cas probable où le visa turkmène ne me serait pas accordé. Quelques jours en Azerbaïdjan à attendre un ferry pour le Kazakhstan ? Un vol Téhéran-Aktau, l’un des ports kazakhs de la mer Caspienne ? Je m’étais même renseigné du côté de Bandar-e Anzali, le grand port du nord de l’Iran, pour tenter en vain de trouver une place sur un cargo en direction d’Aktau. Dix jours ont passé et, au milieu de la beauté rude du Golestan, j’apprends que je rejoins le petit groupe des joyeux détenteurs d’un visa de transit pour le Turkménistan, avec Jean, Adriano, Steffi, Pierre, Lucie… tous ces autres petits voyageurs de la soie croisés depuis quelques semaines.

Dans l’après-midi, le soleil tape et l’estomac marmonne ; je fais une pause à l’ombre d’un arbre et, par habitude plus que par espoir, je jette un œil au feuillage au-dessus de moi… Survient alors la seconde grande nouvelle de la journée : il y a du violet entre les feuilles ! Yiiiippee ! Le Golestan a l’honneur de m’informer de l’ouverture de la saison des figues ! Quel merveilleux cadeau ! Les gamins du village regardent, amusés, ce curieux voyageur transpirant, trop chargé, qui chipe des figues sur la pointe des pieds.
Un festin passe.
Merci, grande-sœur nature, d’être si généreuse et si attentive aux humeurs de mon ventre. Certaines figues ont la peau encore épaisse, d’autres l’ont déjà très fine et recèlent un petit cervelas foncé aussi sucré qu’une cuillère de confiture. Après vingt minutes, un tracteur descend la rue, c’est le voisin. Il me regarde inspecter les branches basses en passant puis disparait au-delà du portail de la ferme. Quelques minutes plus tard il revient et arrête son tracteur devant l’arbre, je m’attends à de légères remontrances mais il ne dit rien, monte sur son tracteur et commence à cueillir des figues en hauteur. Puis il me les tend toutes avec un grand sourire.

(- Mais tu voulais pas conclure en parlant d’opium ?
– Oh, tout compte fait je garde ça pour amorcer l’article suivant…)

Iran #8, Gouteur à Yazd

yazd

Après une demi-journée de stop pas si éprouvante, j’ai rallié Chiraz à Yazd. A Yazd, le fantasme qu’a tout voyageur de la route de la soie se fait plus pressant. J’ai remonté le boulevard principal dans la chaleur de l’après-midi. Arrivé à l’hôtel qui me proposait un bénévolat et après une douche bienvenue, j’ai rejoint Ali, le gérant, à une table du patio.

Ce que je voudrais que tu fasses, aux heures douces, c’est te balader en ville et distribuer la carte de visite de l’hôtel aux touristes que tu rencontres et leur parler des excursions dans le désert qu’on organise. Je veux aussi améliorer la carte du restaurant. Il faudrait que tu ailles dans les cafés et les restaurants du centre-ville et compares leur menu au nôtre. S’ils proposent des plats ou des boissons que tu estimes intéressants, originaux, des choses qui ne figurent pas sur notre carte, tu les commandes. Si tu trouves ça bon, on pourra les ajouter au menu. Bien sûr, tu demandes le ticket de caisse pour que je puisse te rembourser. Est-ce que ça te convient ? Je note les consignes dans mon carnet, consciencieux, essayant de ne rien montrer de ma stupéfaction. Je crois que le job me convient, ouais.

Vous baroudez des semaines, sans bus, sans hôtel, vous vous préoccupez à peine d’acheter à manger et dormez dans les parcs municipaux. Vous arrivez dans cette ville où vous aviez cette adresse de bénévolat, heureux de l’atteindre, pensant à ces douches innombrables qu’il vous offrira. Et on vous propose le travail suivant : entrer dans un café, voir un milkshake au parfum inconnu, le boire à l’œil. Entrer dans un restaurant, voir le nom d’un plat qui sent bon, le manger à l’œil. Tous les jours de la semaine. J’accepte de bon cœur la route et son dénuement, et le premier saut dans la sédentarité qu’on m’offre, c’est celui-ci. C’est donc ça, la loi de l’abondance ?

La glace rose-vanille est très bonne. La glace au cookie est très bonne. Le milkshake au melon est très bon. Le kashk o bademjun (ragout d’aubergines) est très bon. Le jus de concombre est très bon. Deux jours passent.

Au bout de ces deux jours, le dénuement vient me titiller. Trois repas par jour, c’est trop pour moi. Tout est bon. Je suis heureux d’avoir gouté à cette opulence ; ça suffit, merci, je sais ce que ça fait de céder au moindre désir gustatif, et ça me fait beaucoup rire de constater à quel point… ça n’a aucun intérêt. L’opulence assomme, tout juste ressent-on un peu de surprise à la première gorgée. Le plaisir sort exsangue de l’expérience.
A l’hôtel les repas se suivent, le wifi abonde. J’ai l’impression me transformer en caramel mou. Je note un peu de vocabulaire kazakh, ouzbek, je rattrape mon retard dans le récit de mes épisodes iraniens. Je discute avec les touristes de passage. L’Iran semble submergé de vacanciers français. Un jour je suis monté étendre ma lessive sur le toit de l’hôtel et une charmante vue s’est offerte à moi : celle de la photo ci-contre…

Au milieu de ma semaine et demie de bénévolat, je file quelques jours à Téhéran récupérer mon visa ouzbek, demander le turkmène et, pour ces nuits, retrouver le charme de la Khayyâm House. Ca et le millier de kilomètres de stop me font le plus grand bien.

Jean, que j’avais rencontré à Téhéran devant l’ambassade de Chine, vient passer quelques jours à Yazd. On ne croit pas une seconde décrocher notre visa turkmène alors on écume Caravanistan, on étudie la carte, on liste nos plans B, C, D. Rejoindre l’Ouzbékistan par le Kazakhstan occidental… prendre un vol Téhéran-Aktau (la ville kazakhe sur la Caspienne) ? demander un visa de transit pour l’Azerbaïdjan et attraper un ferry à Bakou ? ou tout simplement se coller aux semelles des ressorts surpuissants pour sauter par-dessus ce damné Turkménistan ?

Yazd est magnifique. Je n’ai pas à me plaindre, malgré cette indigestion de confort. D’ailleurs je suis très heureux de l’avoir vécue. Elle me conforte dans mes choix. Et puis je ne regrette rien de mes balades quotidiennes dans la vieille ville, ce labyrinthe de terre crue parfois coiffé d’un badgir ou d’une coupole ancienne, parfois percé d’escaliers descendant, au cœur de la terre semble-t-il, vers les frais parages d’un aqueduc souterrain… Toutes ces marches, au frais sous les arcades des passages couverts ou rasant le mur offrant un peu d’ombre et d’où dégoulinent parfois quelques branches de vigne, m’ont permis de réfléchir à quelques idées de scénarios pour un texte éventuel, ce sera pour novembre, probablement… Et puis à Yazd la fin d’après-midi est si belle, le soleil frappe Amir Chakhmaq et fait briller la céramique à petites touches. Au loin les montagnes ressemblent à celles du Sinaï.

yazd amir chaghmakh

Pour conclure, Jean pédale en ce moment-même au Turkménistan, vent de face ; courage gros ! Un visa turkmène ça se mérite, avant et pendant !

Quant à moi, demain je reprends la route, pour continuer le W, pour regagner le chaleureux cocon du présent à temps-plein. Tout en haut de la carte, il y a le Golestan…
Adieu l’opulence, bonjour l’abondance !

Iran #7, Plein sud ! (Ispahan, Persépolis, Chiraz)

ispahan dome

Voilà ce qu’on gagne, un jour de stop après l’autre, en prenant la route du sud. Sortir de Téhéran est un jeu d’enfant, l’avant-dernière station de la ligne de métro nord-sud nous laisse à une demi-heure à pied du péage de l’autoroute du golfe Persique. Ensuite on se laisse aux bons soins de ses conducteurs, de la clim souvent, des snacks imprévus toujours. J’ai fini par monter la tente sur un vaste rondpoint… si vaste, répartissant le trafic d’une ville entière, le roi des rondpoints, Anlor si tu l’avais vu tu l’aurais appelé rondpoint giratoire et t’aurais eu raison, c’était un badass de rondpoint giratoire ultra-ciculaire avec des tas de poids-lourds qui lui tournent autour ! A l’entrée de la rocade d’Ispahan, donc, dissimulé par les arbres j’ai avalé la moitié de l’énorme cantaloup offert par un épicier. Le lendemain, après avoir pris l’autre moitié au petit-déjeuner (l’homme-fructose est de retour), je rejoins le centre-ville pour que mes yeux puissent engloutir un peu des splendeurs de Naqsh-e Jahan, la grande place safavide d’Ispahan, que se disputent la mosquée de l’Imam et la mosquée Lotfallah. La plus grande place sur Terre après Tian’anmen !

ispahan neqsh e jahan

Après Ispahan, je goute à la générosité des routiers chirazis. On déjeune d’énormes assiettes de riz et de poulet avant de prendre la direction des montagnes de Semirom où ils ont rendez-vous à la carrière pour charger sur la remorque deux ou trois blocs de calcaire. Le soleil décline lorsqu’on longe le lac Hanna.

C’est drôle comme les réminiscences sont parfois réglées comme du papier à musique. L’an dernier, à cette période de l’été aussi, mon amie Julie m’envoyait une photo, exhumée d’on ne sait où, datant de cette insouciante et formidable période du début de la fac. Sur la photo il y avait Julie, Hanna et moi. Je me rappelle avoir été assez bouleversé de retomber sur cette photo, là-bas (à des vies de là, semblait-il) dans ce cybercafé d’Omdurman, et que j’avais erré une heure dans la nuit, vraiment transfiguré par le souvenir de cette époque. Alors un an passe et un camion s’arrête et me ramasse, il me fait faire un détour et soudain longe un lac qui porte ton prénom. (J’ai passé une partie de mes années d’archéo en compagnie d’Hanna. On buvait des coups dans le minuscule appartement de Julie rue Jean-Pierre Timbaud, il y avait Clément aussi, fine équipe se moquant des clips d’Inna ou regardant hilares une énième fois Les Visiteurs en vidant un cubi (et des scènes de Kuzco parfois : Un lama ?! mais… il devrait être mort !)…) Mes petits potes rencontrés à Hattuša, confirmés aux fouilles d’Alésia et consacrés à Jean-Pierre Timbaud ! je vous embrasse bien fort et je remercie la vie pour tous ses clins d’œil… Elle se marre tellement, la vie, à nous préparer ce genre de gentils guet-apens.

Peu après le lac, mes conducteurs, l’air contrarié, immobilisent le camion pour un moment. Alors dans l’heure qui suit, couché sur l’asphalte, le plus âgé de mes compagnons farfouille sec, le nez dans le cambouis, se fait passer les outils, fait tousser le moteur, s’éponge le front, reprend, accepte de bonne grâce la lampe frontale que je lui prête une fois que la nuit nous entoure. Le berger a rentré ses chèvres depuis longtemps lorsqu’on reprend la route, moi je suis content d’avoir pu leur être d’une utilité quelconque, j’ai même eu le temps de leur tresser un cendrier avec une canette abandonnée sur le bas-côté. La nuit la route passe plus vite, des morceaux de pop chirazie emplissent la cabine. Ce petit détour par Semirom changera un peu la forme du W, je me dis en m’assoupissant.

persepolis entree

Je saute du camion vers quatre heures du matin aux abords de Chiraz, après les derniers remerciements, et file finir ma nuit sur une charmante pelouse. Nous sommes le 31 juillet, c’est l’anniversaire d’Harry Potter (joyeux anniversaire Harry ! joyeux anniversaire Neville !) et il fait vite légèrement transpirant sur la route qui mène à Persépolis. J’achète pour trente-mille rials de sablés (plutôt bons) avant d’affronter le site, ses lions-taureaux colossaux, ses fins bas-reliefs, ses tombeaux dans la montagne.

persepolis ensemble
Plus tard, dans les rues de Chiraz, impossible de me défaire d’un air de Polnareff, mais finalement ça me fait rire de chantonner son espièglerie par ici… Femmes que j’aime mais tatatata…
Enfin j’y suis, à Chiraz, petite fiancée de faïence, les mosquées se couvrent d’oisillons bleus et pourpres, à l’endroit, à l’envers, vivant entre les tiges, les pétales, se mordillant les plumes au-dessus de bouquets d’iris, les iris qui s’ouvrent, charnus, vaginaux, entre les rosiers obscurs. Leurs roses, généreuses comme des pivoines. Et un oiseau s’est posé ici, et là, entre deux épines ou sur une tige à la poussée paradoxale… Moi je suis là, à l’entrée de la mosquée Vakil, perdu au milieu de la nature que raconte la faïence, et cet homme en bleu surgit de la galerie, sort peut-être tout droit des briques et des céramiques peintes, et me lâche quelques mots coincés dans un accent allemand : paradis, paradoxe, l’islam, Garten, moi je n’ai pas eu le temps de me composer une expression adéquate, je le regarde de ma figure béate, déjà il s’éloigne et je reviens à la contemplation des motifs, sans en rien décrire mais avec les quelques mots de l’Allemand à l’esprit, bouche ouverte, tête nue et sueur aux épaules. Au-dessus de moi les couleurs et les dimensions s’amusent comme jamais. A cinq mètres, au sommet d’une colline verdoyante, s’enracinent deux tentacules rubiconds qui ondulent dans un ciel blanc et lui jettent leur floraison en aumône, des tas de pétales en rosace dont le poids fait courber leur tige… Cela se passe très loin au-dessus de la colline, et à des dimensions des iris. Au sommet de la porte les plantes ont achevé leur transformation, se prélassent, méandrent, jaune soleil, tandis que derrière leurs tourbillons le bleu a gagné en intensité. Les roses s’y épanouissent à l’asphyxie, leurs pétales soyeux, leurs pétales caressés par quelques coups de pinceau fins et pâles, les seuls à les avoir jamais caressés.

shiraz khan school

Sous une coupole, à Chiraz…

Iran #6, Au Paperastan

(Où l’on parle de paperasse. Amateurs de grands espaces, cet article n’est peut-être pas pour vous…)

Téhéran, 26 juillet. Arrivé en fin d’après-midi, je découvre le métro téhéranais et rejoins la Khayyâm House pour quelques nuits. La Khayyâm House c’est un sous-sol poussiéreux mis à la disposition des voyageurs de tout poil (mais de préférence ceux qui ne sont pas trop tatillons sur la propreté des lieux). On y passe, on y reste, on y dort, on y cuisine, c’est gratuit et c’est l’œuvre d’un couchsurfeur de Téhéran. Quelques jeunes Iraniens encadrent tout ça mais pas trop. Tout ça nous mène, via une courte nuit de sommeil, à :
Téhéran, 27 juillet. L’échiquier est en place. Les cors sonnent.
Le plan de bataille est le suivant :
– vous présenter de bon matin à l’ambassade de France et demander à la dame des lettres de recommandation pour les pays qui la demandent (Turkménistan, Ouzbékistan, Chine).
– répondre aux réticences de la dame (pourquoi vous ne vous en êtes pas occupé en France ? pourquoi toutes à Téhéran et pas plus tard ? pourquoi en urgence ?) avec naturel, de toute façon pour vous Téhéran depuis des mois c’est La Ville Sainte des Visas alors vous connaissez le dossier sur le bout des doigts.
– doublé à vos arguments implacables, ne jamais vous départir 1° d’un sourire optimiste, constant et naturel, 2° de vos yeux pleins d’espoir, 3° d’un ton dans lequel la dame peut aisément entendre a) que sans elle vous n’êtes rien, b) que vous la savez assez compréhensive et professionnelle pour expédier cette histoire en un claquement de doigts.
– connaitre les fondamentaux du métro de Téhéran. (« Si je m’occupe en priorité et en urgence de la lettre pour l’Ouzbékistan, vous l’aurez demain midi. » Leur consulat ferme à 10h30… « Bon. Très bien, venez à 10h. » Leur consulat il est à la station Nobonyad… « BON. Vous l’aurez à 8h. »)
– la saluer en répétant, dans sa version ultrarapide, le rituel précédent (le sourire, les yeux, le ton) avant d’aller fêter ça sur le boulevard avec une glace.

Le lendemain, 8h, à l’entrée de l’ambassade de France, le type au guichet vous dit : « Voilà vos trois lettres » (oui, les trois !) et vous n’êtes qu’amour. Ensuite vous courez au métro, vous manquez de le rater parce qu’il est là quand vous arrivez sur le quai mais c’est un wagon women-only. Vous entrez au consulat d’Ouzbékistan à 10h32 mais le portier ne vous dit rien, au bout d’une demi-heure l’affaire est pliée et votre visa à récupérer huit jours plus tard. Oh non non non pardon je voulais dire huit jours ouvrés. Vous êtes plein d’entrain, dites bise-à-bientôt aux fonctionnaires et, puisqu’elle est à 500m, tentez votre chance à l’ambassade de Chine.
Vous avez lu plein de choses sur les forums de voyageurs, en particulier que vous adresser à la gentille Iranienne du guichet 2 augmente significativement vos chances de réussite, et que si seul le Chinois chauve du guichet 1 est disponible, alors autant tenter un autre jour. J’adore les forums de voyageurs pour ça… et le must, c’est Caravanistan. C’est Caravanistan qui vous apprend qu’obtenir un visa chinois c’est facile à Téhéran et compliqué à Bichkek, qui vous dit comment remplir les formulaires, qui applique un code couleur à tous les postes-frontières d’Asie centrale (vert c’est fonce !, jaune c’est ça dépend c’est compliqué et pourpre on sait pas personne passe jamais par là). Caravanistan ça devient vite votre page d’accueil, à vous et toute la joyeuse communauté des voyageurs de la soie.
Bref, vous entrez dans la salle, repérez aisément le Chinois chauve du guichet 1 et faites la queue au guichet 2. La gentille Iranienne vous dit d’emblée ce qu’elle avait déjà dit à Adriano et Steffi (qui ont quelques jours d’avance dans ce fabuleux marathon) : nous ne délivrons plus que des visas d’un mois de validité. (Ca veut dire : vous aurez sans problème votre visa chinois ici, simplement vous aurez trente jours pour entrer en Chine et pas un de plus. Amis vélos, courage.) Désormais, vous pouvez dire à la dame « dac, du coup déso mais je reviendrai plutôt m’en occuper fin aout, bisou-bisou » et aller débriefer dehors avec Jean, qui lui pédale depuis la Belgique.

Téhéran, il faudra y revenir, pour récupérer le visa ouzbek, pièce nécessaire à la demande du visa turkmène… Le visa turkmène, on a une chance sur deux de l’obtenir, c’est comme ça au Turkménistan, c’est la roulette ! ils sont bien plus occupés à dorer à la feuille d’or l’une des statues géantes de leur dictateur en se regardant mourir de faim. Et Téhéran, il faudra encore y revenir, à la toute fin du séjour iranien, pour demander ce damné visa chinois qui périme après un mois.
Mais assez de tout ça, on pense avec Jean ; une limonade au bazar s’impose.

Iran #5, Au départ de la route W

A vrai dire, ma traversée du Gilan pourrait déjà en faire partie. Quand la route W a-t-elle commencé ?
Peut-être à Abbas Abad, sur les bords de la Caspienne, où j’ai aidé Mohammad pendant quelques jours à nettoyer sa propriété ? Tailler les buis, dégager les gravats qui encombraient l’annexe au fond du jardin, balayer la coursive… Profiter de la fin d’après-midi pour aller faire un plongeon dans la Caspienne, une fois avec un groupe de jeunes Téhéranais venus chez Mohammad pour le weekend, une autre avec Adriano et Steffi, deux Suisses qui pédalent vers l’Asie du sud-est… La Caspienne est tiède lorsqu’il a fait beau et parfaitement rafraichissante après un jour de pluie. Les Iraniennes s’y baignent tout habillées, charia oblige, et gare aux impudiques qui voudraient braver la loi et nager en manches courtes… En fac de lettres, on est parfois tenté de balancer toutes ces interprétations sorbonnardes qui tirent par les cheveux le moindre vers de Rimbaud, et de le réveiller pour qu’il puisse crier : « Non mais c’est pas ça que j’ai voulu dire… » Quand je vois les Iraniennes avancer dans les vagues en manches longues, j’ai envie d’aller chercher Dieu pour qu’il puisse crier la même chose.
Les vagues de la Caspienne sont assez vivifiantes et lorsqu’elles se forment et commencent à se coiffer d’écume on s’y jette à corps perdu, on les accueille à bras ouverts en criant : celle-ci arrive du Kazakhstan ! celle-ci de la Tchétchénie ! et celle-ci, celle-ci elle est pour moi, c’est d’Astrakhan qu’elle arrive !

Mohammad héberge quotidiennement des amis à lui et des cyclistes en route pour le grand est, alors chaque soir il faut bien participer à l’ambiance. Mohammad a la soixantaine, une grosse moustache, de nombreux tubes de Shakira sur sa playlist favorite et beaucoup d’amis d’un peu partout. Parmi eux, un autre Mohammad, de Bandar Abbas (le grand port du détroit d’Ormuz), qui il y a quelques années a rallié l’Iran à Oman à vélo.
A vélo !
Une semaine à pédaler, équipé de flotteurs, au milieu du golfe d’Oman. En guise d’escorte, des dauphins par centaines. Tout le monde a les yeux qui brillent lorsqu’il le raconte, et même vous aussi un peu, j’en suis sûr, derrière votre écran. Pédaler au milieu de l’océan. Pédaler au milieu des dauphins…

Ou alors elle n’a commencé qu’à Téhéran, cette route W, lorsque j’y ai passé quelques jours à la fin juillet pour (bande-annonce du prochain article) commencer le grand marathon des consulats d’Asie centrale. Ce que je sais avec certitude, c’est que depuis la Macédoine j’avais dans un coin de l’œil la position inhabituelle de certaines grandes villes iraniennes, comme une constellation qu’on se dessine peu à peu. A Ishak Pasha, la veille de mon passage en Iran, j’étais sous la tente, je me souviens qu’il faisait nuit, j’ai repensé à ce drôle de W formé par Téhéran, Chiraz, Yazd, Kerman et Mashhad, et je me suis décidé à les relier, parce que fin aout ce sera l’anniversaire de Wanda et que y a pas de raison, je voyage mais pourquoi ça m’empêcherait de te faire un cadeau, alors voilà c’est la wandyssée je vais tracer ton initiale en stop sur 2600 kilomètres. J’espère que ça te plaira Wandi (:

Iran #4, Vers la Caspienne

21 juillet, Tonekabon.

La fatigue me tombe dessus. Il y a la rumeur de la rivière, sur l’autre rive une pelouse ombragée qui s’étire jusqu’à la mer (la Caspienne !) où j’irai surement faire un somme.
Morteza l’épicier m’a permis de remplir mes bouteilles d’eau dans la cour voisine. J’ai mangé deux biscuits. La route depuis Ardabil n’a pas été de tout repos et la nuit un peu trop courte.

Ce matin-là, à Ardabil, j’étais revenu au parc un peu après dix heures, pour récupérer le sac à dos que me gardait gentiment mes voisins de tente kurdes. Le patriarche de la famille m’a fait signe de m’assoir avec eux pour un thé. J’ai refusé poliment le petit-déjeuner qu’il m’a proposé plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il saisisse des œufs et me demande en arabe : « un ou deux ? »…
De tous les pays traversés, c’est dans ceux de culture musulmane que j’ai été accueilli le plus généreusement. Mais il faut savoir mesurer la générosité dont on fait preuve à votre égard, et ce qui, en France, passerait pour une offre sans équivoque relève souvent, au Soudan comme en Iran, d’une politesse exacerbée. Qu’il s’agisse de nourriture, de boisson ou même d’hébergement, je me contente généralement de refuser poliment. La réaction de mon interlocuteur me conforte d’ailleurs souvent dans ce choix. S’il désire réellement m’offrir quelque chose, il agira plutôt de la façon que je viens de décrire : me montrant le sachet rempli d’œufs et me demandant, l’huile déjà chaude dans la poêle : « un ou deux ? ».

Cet œuf m’a réchauffé toute la longue journée de stop qui a suivi. Manger dans la poêle, avec le jaune encore un peu coulant, la douceur de l’huile chaude, la feuille de pain que j’y vautrais… C’est avec cette délicatesse dans l’estomac que j’ai traversé le sud de la ville en direction de la route de Khalkhal. Après quelques minutes, un Iranien aux cheveux blancs s’est mis à marcher à mes côtés et a engagé la conversation. Il s’appelle Hussein. Je lui ai expliqué brièvement, dans le farsi que je peux, les premières étapes de mon voyage en Iran. Parvenus à l’angle du boulevard, il a attrapé un énorme paquet de biscuits (un genre de Prince à l’orange) de l’étalage d’une épicerie, l’a fourré dans mon sac et s’en est allé régler, dans un dernier geste d’adieu. Je suis resté les bras ballants.

gilan

La route entre Ardabil et Rasht

A la fin de la journée, je suis entré dans la province du Gilan, petite riviéra iranienne prisée pour la douceur de son climat. Je traverse la banlieue est de Rasht, faisant un peu trop l’expérience de ce qui nuit au stop en Iran : les taxis non signalisés. Chaque minute un conducteur pile à ma hauteur, puis redémarre agacé après mon « taxi nah, pul nedarem » (approximativement : taxi non, j’ai pas d’argent). C’est peut-être la forte présence azérie, leur plus grande familiarité avec le stop, dans les régions que j’avais jusqu’ici traversées, qui m’avait épargné ces petites misères. Ce qui est sûr, c’est que le soleil décline et que le trafic à Rasht ne promet pas de miracle.
Je ressens une certaine lassitude. Il n’y a nulle part où camper sur cet axe sans âme remparé de garagistes. Je suis fatigué. Je voudrais être dans un parc, dans l’herbe, à écrire ma journée et bouquiner. Mais la voie rapide, disent les garagistes, n’est pas prête de traverser la campagne. Alors je ne sais pas, est-ce qu’inconsciemment je me suis laissé guider par cette phrase que Misou me disait ? toujours est-il que lorsque deux types discutant devant une boutique me font de grands signes, je m’approche d’eux ; l’un me laisse sa chaise, je l’accepte. L’autre fourre dans la main d’un troisième un petit billet et on le voit revenir un instant plus tard avec des limonades ; je ne refuse pas celle qu’on me tend. Ils ont un enthousiasme de forain, se tapent sur la cuisse en gloussant, s’extasient de mon voyage, s’horrifient du poids de mes sacs. Ils sont écarquillés, nerveux, électriques, s’esclaffent, on les dirait tout droit sortis d’un album de Franquin. C’est juste ce dont j’avais besoin. L’un d’eux a 73 ans et deux garçons, je lui dis que mon père aussi et il jubile comme si c’était le hasard le plus ouf dont il ait jamais fait l’expérience. Il est libraire et sort de la poche de sa chemise un poème qu’il a écrit aujourd’hui, m’en traduit laborieusement une ligne. Lorsqu’à la fin des limonades et des esclaffements je finis par les quitter et qu’à nouveau je chemine le long de la route embouteillée, je me sens plein d’entrain et presque hilare.
Si tu souffres de la solitude, Olivier, marche et pense : j’ai besoin qu’on me remplisse le cœur. Voilà ce que Misou me disait lorsque j’évoquais avec elle mon manque d’aptitude à la contemplation, mon intranquillité latente qui avait ressurgi à Imbros en avril. Pour tout dire, depuis que je suis revenu du Sinaï je me sens absolument tranquille. Plein d’enseignements, qui lentement deviennent des habitudes et me guident à travers des steppes de sérénité. Je ne sais pas si à Rasht le souvenir de sa phrase m’a secrètement poussé vers ces deux joyeux drilles ; quoi qu’il en soit, ce pas vers l’autre, qu’on se sente seul ou qu’on soit simplement las de la route, qu’on commence à se demander où dormir, bref, qu’on trouve soudain la route un peu intrusive et qu’on voudrait lui dire de nous laisser un peu d’intimité, ce pas est si naturel, si bénéfique. Ce soir-là, plein de confiance et de curiosité j’ai fini par décrocher un lift à une station-service, puis un autre, et j’ai monté la tente dans un joli parc de Lahijan. J’ai même bouquiné quelques chapitres à la frontale. Le lendemain, je saurais enfin si la Caspienne existe ou si elle n’est qu’un mythe de cartographe…

Capture d'écran - 08072016 - 12:30:25 PM

Aujourd’hui, nous apprenons à situer le Gilan (:

A Ardabil j’ai acquis un numéro iranien ! Vous pouvez me contacter au +98 904 14 Nancy 96.

Iran #3, Sources chaudes

Après toutes ces journées de route, de Kars à Babak, j’avais pris la route d’Ardabil pour y trouver une chambre d’hôtel bon marché et enfin profiter d’une douche. Je m’étais rapidement trouvé à voyager avec Tohit et ses parents en direction de Meshgin Shahr, partageant dans la voiture des sandwichs au foie (en voyage aussi il faut parfois se forcer…) puis parlant de leur destination : ils se rendaient dans la montagne, à Moïl, passer l’après-midi aux sources chaudes, et j’y étais le bienvenu.
La route est si simple.

On est entrés dans le grand vestiaire qui donne sur les douches. Des douches chaudes, à y rester dessous une demi-heure, à actionner le grand distributeur de shampoing à l’orange, à se savonner une, deux, trois fois, à la fin juste pour le plaisir, et pendant que je me frotte la tête des Iraniens en maillot de bain viennent me parler, me demander d’où je viens puis évoquer la finale de l’Euro. C’est une expérience assez déroutante, d’avoir à faire la conversation à des inconnus pendant son shampoing.
Quand j’estime que le savon va finir par irriter ma peau trop propre, je retourne à mon casier chercher ma brosse, les Iraniens à moitié savonnés regardent tous ces cheveux encore plus longs une fois démêlés, moi je rejoins Tohit et son père au bord du grand bassin d’eau chaude, en s’infusant les mollets. Pendant qu’on discute, l’un de ceux qui me posait des questions sous la douche revient vers moi pour me dire au revoir et m’offre une boite de pich angoshti, de délicieuses meringues plates. Une heure et demie passe ainsi, à profiter alternativement du bassin chaud et du bassin tiède en partageant des meringues.

Je ne crois pas que cet épisode relève de la chance. Selon moi, il découle uniquement d’une idée très simple : choisir le dénuement, c’est choisir l’abondance. Dans la situation qui m’intéresse (où l’on établit que les heures de liberté doivent prendre le pas sur l’accumulation d’un salaire), courir après un idéal de trois repas par jour complétés d’une douche chaude, d’une nuit climatisée et d’un accès à Skype, c’est courir à la déroute, à l’insatisfaction chronique et à un sentiment de dénuement. Mais si l’on ne court après rien, si l’on n’attend rien, la plus modeste expression de générosité à notre égard nous donne soudain un vif sentiment d’abondance, et avec lui une gratitude à toute épreuve. Je faisais du stop peu avant l’heure du diner, il s’est arrêté et m’a dit : « viens manger avec nous, personne ne paiera, le restaurant est à moi ». Je me préparais à être déposé sur une aire d’autoroute et y camper dans le givre et il m’a dit : « viens dormir à la maison, ma copine est d’accord ». Je cherchais où monter le camp sans me préoccuper de n’avoir rien à diner, et m’est apparu un grand verger aux pêches délicieuses. Aujourd’hui je m’étais résolu à payer pour une douche mais je les ai rencontrés et ils m’ont dit : « on va passer la journée dans un établissement thermal ». Depuis quelques semaines, mois, années, à petits pas, j’ai commencé à choisir le dénuement. Ce choix s’est réaffirmé depuis mon retour en Turquie et, presque chaque jour, je me sens pourri-gâté par le monde. Un verger de pommes, une nuit à la mosquée, du fromage maison pour le diner… Tenir un journal de cette vie de dénuement révèlerait une opulence presque gênante.
The Shaykh Ishaq Safi Shrine in the city of Ardabil, Iran, on June 6, 2010. Photo: document IRAN/Mohammad TajikLa journée s’est achevée dans un parc d’Ardabil, à côté d’une aimable famille kurde, bercé par les cris des enfants jouant jusque tard au ballon (do-pandj! cinq à deux !), sans encore avoir réalisé tout le confort que cette journée m’avait apporté. J’étais désormais propre comme un sou neuf et je bénéficiais aussi de ce confort psychologique de me savoir compris : en fin d’après-midi j’étais passé par un cybercafé du centre-ville pour souhaiter son anniversaire à mon père, et j’avais découvert par la même occasion les commentaires laissés à la suite de mon article sur mon retour en Turquie. Merci de commenter les articles qui comptent et d’accepter mes pensées comme elles sont, sans jugement, sans cynisme parigot, merci de vous ouvrir à ma vision quand je tente de la partager…

Le lendemain matin, enthousiaste et allégé (mes voisins kurdes ont accepté de garder mon sac à dos le temps de la visite), je me rends au mausolée de Sheikh Safi el-Din. Depuis Sivas et Erzurum, la route de la soie se murmurait sur certains vieux monuments, aux minarets doubles décorés de céramique turquoise. A Ardabil ce n’est plus un murmure.

ardabil2

Je n’ai finalement pas raconté grand-chose dans cet article… Et le prochain aussi sera une histoire de route et d’abondance… (mais vous y lirez le mot Caspienne !)

Iran #2, Le château perché

(Aujourd’hui, un article court, avec des photos, bref un machin récréatif pour bien signifier que la garde-à-vue c’est fini !)

*

Capture d'écran - 08042016 - 03:23:17 PM

Quelques bus et une ribambelle de taxis desservent la petite ville de Kaleybar, nichée au creux des montagnes près de la frontière azérie. Moi c’est par le gentil conducteur de 11h32 que j’y arrive, et sans lever le pouce je n’ai qu’à changer de trottoir pour qu’un autre m’embarque sur la route qui commence à sinuer gentiment. Un quart d’heure plus tard, à l’abord d’un camping-restaurant peu fréquenté, je gravis la première marche. Le large escalier semble conduire au sommet de la colline. L’ombre prodiguée par les noisetiers permet de me reposer du soleil écrasant, de poser les sacs trop lourds, de sentir le vent convertir mon teeshirt trempé de sueur en une compresse rafraichissante.
Arrivé laborieusement au sommet de la colline, il faut se rendre à l’évidence qu’elle n’a rien d’une colline. Paysage d’altitude : d’imposantes crêtes rases se lèvent vers le sud, maintenant la forêt à bonne distance. Je monte le camp à sa lisière, dissimulé derrière un bosquet de noisetiers infesté de punaises. J’aime bien les punaises. Les gens, n’aimant pas les mauvaises odeurs, détestent les punaises parce qu’ils les tuent et qu’ensuite elles sentent mauvais. J’appelle ça : se créer des problèmes.

Je passe le gros de l’après-midi à bouquiner, un peu déçu par ce sentier de randonnée qui semble ne mener sur rien. J’avais noté dans mon carnet le nom « Babak Castle », pêché quelque part sur une page internet recensant les sites dignes d’intérêt de l’Azerbaïdjan oriental, la province iranienne où se situe Kaleybar. Mais je dois avouer que je vois mal ce qui pourrait se dresser de significatif dans la suite du sentier, hormis peut-être un champ de vieilles pierres.

Vers dix-sept heures, je me décide à poursuivre la randonnée, n’emportant que mon petit sac à dos et mes bouteilles d’eau à moitié vides. J’y ai vu des gens aller et venir, preuve qu’il y a tout de même quelque chose à voir, au moins un beau panorama.
Une demi-heure passe, le sentier monte lentement à flanc de crête. Quelques groupes d’Iraniens et une petite buvette flanquée de panneaux en farsi confirment l’existence du château de Babak. La grimpette s’accentue jusqu’à un col doté d’une volée de marches conduisant à une terrasse en pierre. Dans le creux du col a été ménagé un étroit corridor présentant une nouvelle volée de marches… et arrivé au sommet des marches le panorama vous percute :

babak fin
Quel genre de fou furieux, de mégalomane ou de paranoïaque était Babak pour qu’il ordonne la construction de cette forteresse inaccessible, à 2300m d’altitude ?
Je suis prêt à parier que c’était le genre de type à écraser les punaises et enrager de l’odeur qu’il provoque.

babak stairs

La longue montée jusqu’au donjon. Un petit air de Cirith Ungol…

Le lendemain, je ne suis pas parti. Je me suis réveillé après neuf heures, je suis sorti apprécier l’air frais et manger un biscuit. J’avais envie de profiter du château une journée de plus. Je suis descendu au camping-restaurant boire un thé ; sur le chemin je me suis senti bien faible, aussi faible qu’un doux débile le lendemain d’une randonnée à jeun… Alors je passe une heure en bas, à plonger des morceaux de sucre dans mon verre de thé et bouquiner un peu La Reine des rêves. J’achète quelques provisions avant d’entamer la remontée.

babak sommet
En fin d’après-midi, je quitte à nouveau mon campement en direction du château. J’aime beaucoup marcher deux fois sur le même sentier. Ca me donne l’impression d’être un habitué, d’avoir le droit de dire « j’ai vécu à Babak »…

babak1Petite photo-souvenir au sommet du donjon, où une famille finit de piqueniquer et m’offre un verre de thé et quelques selfies… que l’anglophone de la famille aura l’attention de m’envoyer par mail une semaine plus tard !