#1, Garde-à-vue sur lac mourant

(Je viens de voir que presque tout l’article avait sauté à sa publication ! cette fois-ci il est complet. Quel odieux suspense !)

*

16 juillet, Kandovan.

En sortant carnet et stylo de la poche avant de mon sac à dos, je me dis que l’épisode de la journée a au moins eu le mérite de remettre de l’ordre dans mes affaires…
C’est à l’aventure de ce midi que je pense. Jusque là tout s’était déroulé à merveille, j’avais passé la frontière le 15, après ma nuit à Ishak Pasha. Au moment de faire tamponner mon visa iranien, j’avais entendu une voix dans la file dire : « oh, you’re French? I’m sorry for you ». J’avais demandé en riant à ce cycliste néerlandais pourquoi diable il serait désolé pour moi, s’il avait une rancune particulière envers la France or what. Non, il était très bien disposé vis-à-vis du confit de canard et de la tarte au maroilles, c’est juste qu’il y avait eu des morts à Nice. Ravi de l’apprendre. Je me souviens m’être dit : « Au moins je n’y connais personne, à part quelques archéologues qui n’auront pas quitté les hauteurs du Lazaret pour apprécier le feu d’artifice. » J’avais récupéré mon passeport et j’étais parti à la banque changer mon argent turc pour des rials. Au guichet, on m’avait répondu : « Adressez-vous au marché noir. » Ils sont marrants, les banquiers iraniens.
Plus tard, j’ai commencé à tendre le pouce, tous les taxis de la province s’arrêtaient à ma hauteur et repartaient en maugréant. Le stop semble ici une douce absurdité. Ca a fini par fonctionner pourtant, mon conducteur rentrait chez lui, à Orumiyeh, 300km au sud. Il y a un lac, là-bas, que je voulais voir, un lac qui fut le plus vaste du Moyen-Orient et qui maintenant se ratatine et purule de sel.
Capture d'écran - 08022016 - 05:27:13 PM

(On dirait un fantôme. Teint cireux, phase terminale.)

Si l’Iran n’a pas la culture de l’autostop, en revanche il a la culture du camping et c’est une très agréable surprise. Après m’avoir appris un peu de farsi au fil de la route (graines (de tournesol) se dit tokhmé, lac dariyâtché, vingt-cinq c’est bist-o-pandj), mon conducteur me dépose dans un grand parc où se dressent déjà de nombreuses tentes. Des papas en chemise jouent au ballon avec leurs enfants, des mamans les regardent installées au milieu des pelouses sur des tapis, un foulard leur dévoilant la naissance des cheveux. La plupart des regards suivent ce type arborant chignon et bermuda qui traverse les allées avec un sac plus épais que lui. Je commence à monter la tente et soudain plus personne ne fait attention à moi. L’étranger a enfin adopté un comportement compréhensible. C’est chouette. Je m’endors vite.
C’est en démontant la tente, le lendemain matin, que j’ai une pensée soudaine pour Wanda. J’avais oublié qu’elle était niçoise depuis six mois. Je quitte Orumiyeh un peu contrarié, sans me douter que la journée va généreusement m’apporter de quoi angoisser pour ma propre petite personne.

Je n’ai pas écrit dans mon carnet mes premières heures iraniennes. Maintenant le nom de mon conducteur est perdu. A Kandovan, le 16 au soir, c’est l’épisode du checkpoint qui occupe mon stylo. Aux six heures passées dans la baraque en préfabriqué, à mal contenir l’anxiété montante tandis que le flic s’acharnait à me dire que non, je n’étais pas un touriste, que j’étais un suppôt de Daech et que pour ça, il allait me passer les menottes.
Quel sentiment étrange de tout voir se retourner contre soi : le stop devient une ruse, mes chapelets se colorent de fanatisme et l’éclat de rétroviseur dont je me sers pour ma toilette une redoutable arme blanche. Et puis il y a dans mon passeport ce superbe visa soudanais, qui semble entériner ma radicalisation. J’en viens à compter ce qu’il ne remarque pas et achèverait de me compromettre à ses yeux : mon tampon de douane du Sinaï, mon visa du Somaliland… Et je me bénis d’avoir décidé, sur cette plage de Djibouti, de me défaire d’un coran de poche offert par un passant d’Hargeisa (c’est qu’à Djibouti aussi, on me soupçonnait de terrorisme ! mais c’était une version très édulcorée de l’interrogatoire iranien). Le faisceau de présomptions, ils appellent ça dans Faites Entrer L’Accusé.
Le flic me fait les poches et s’empare de mon bout de miroir. Il me jette un regard victorieux et le lance rageusement loin au-dehors, dans la poussière. C’est cette rage qui m’ébranle. Je me dis que cette fois, ce ne sera pas un banal contrôle.
Les minutes passent, le flic iranien feuillette assidument mes carnets, fouille les poches du jean fourré au fond de mon sac de linge sale. La rançon de sa gloire consiste en quelques emballages de bonbons et de vieux kleenex poussiéreux. Lorsqu’il a fini d’ausculter mes sacs, c’est mon corps qu’il décide de vérifier : il m’ordonne d’enlever mon teeshirt et de garder les bras levés. On leur tatoue les aisselles, chez Daech ?
Parfois il s’adoucit. Parfois j’essaie de nouer un lien. Il m’explique pourquoi le lac a cette couleur. Parce qu’on l’oublierait presque, nous sommes en plein milieu du lac d’Orumiyeh, sur la route surélevée qui le coupe en deux. Derrière les barreaux des fenêtres du préfabriqué, l’eau s’étend, un peu mauve, couleur tache de vinasse sur nappe blanche. Un ourlet de sel la sépare du rivage. Pendant que j’observe le lac, les cordons de sel qui surgissent parfois des vagues roses comme la graisse au milieu d’une entrecôte persillée pas assez cuite, le flic informe un type au téléphone du grandiose avancement de son enquête. J’essaie de garder mon calme, je me concentre sur la couleur de l’eau ou sur le livre que j’ai finalement eu la permission d’ouvrir. Je lis sans grande conviction.
Une fois, je m’emporte, parce qu’il passe un quart d’heure à tenter de me faire dire que je ne suis pas chrétien mais musulman, ce qui serait la consécration de son hypothèse terroriste, et que je n’en peux plus de ses soupçons, que je n’en peux plus de l’entendre hausser le ton lorsqu’il ne comprend pas mes réponses en trois mots de farsi, cinq de turc et le reste d’un anglais qu’il ignore, je n’en peux plus qu’il me mime les menottes et me parle de prison. Alors je retourne sur ma chaise en criant dans un farsi de vache arménienne « je suis chrétien ! je suis chrétien ! », et même si cette scène est complètement absurde, qu’enfant le seul intérêt que je trouvais à la messe c’était l’hostie et qu’en grandissant j’ai trouvé les Oréo bien meilleurs, je n’arrive plus à en rire, je me rassieds sur ma chaise et me désintéresse de l’interrogatoire, mon livre me donne à lire une suite de mots que j’essaie à peine de comprendre ; le flic ahane ses questions en farsi, je lui réponds en anglais des choses et d’autres. Bien sûr, il garde le pouvoir et après quelques phrases qu’il ne comprend pas il fait mine de se lever et mime les menottes. Alors je dois l’amadouer, lui faire comprendre que je ne peux pas comprendre le farsi après 24h en Iran, sortir les trémolos. C’est épuisant. Mais je me préfère encore avec des trémolos dans la voix que des menottes aux poings. La muraille linguistique me désespère et je me demande après combien de jours de détention on a droit à un traducteur.
Il arrive un moment où il tente de conclure un marché : il me laisse partir si j’avoue être musulman. Si je m’évertue à me prétendre chrétien, c’est la prison. Moi je m’acharne, d’abord par obstination et sincérité. Ensuite parce que son marché me semble un grossier stratagème visant à lui offrir une ultime confirmation de mon islamisme. Plusieurs fois, il répond par-dessus ma réponse. Non, tu n’es pas chrétien. Non, tu n’es pas un touriste. Il croise les poignets pour que je garde les menottes bien à l’esprit. Ca fait une heure que j’y crois, à cette histoire de prison.
Il finit par étudier avec minutie le contenu de mon sac de linge propre. Je replie rageusement mes fringues après son passage, jusqu’à ce que vienne le tour de mon écharpe d’hiver. Elle est brune d’un côté et noire de l’autre et elle est à mon père. Il me l’a donnée le matin de mon départ, quand il m’a accompagné sur la première aire d’autoroute de Seine-et-Marne. Elle sent son eau de toilette. Je me fourre le nez dedans. Le flic se distrait de son inspection stupide et me demande ce qui m’arrive. Il a l’air méfiant. Je lui souris au nez. Fais gaffe, le parfum de mon père c’est peut-être de la potion magique, connard.
Ca m’a réconforté un instant. Puis je me dis que l’anniversaire de mon père tombe dans trois jours et que ça me ferait vraiment de la peine d’être derrière des barreaux loin de tout moyen de le lui souhaiter. Et à la minute où je le pense, ça me semble l’avenir le plus envisageable.
Et puis un flic arrive en bagnole d’Orumiyeh (trente bornes rien que pour moi !), il a l’air important et m’adresse un salut cordial. Il parle turc, c’est déjà ça de gagné. Il se perd vite dans l’étude de mes carnets et je replonge dans mon bouquin avec un rayon d’espoir mais toujours anxieux. Au bout d’une demi-heure il nous quitte, après avoir pris en photo chaque page de mon passeport. Je regarde sa voiture faire demi-tour et s’éloigner. Je voudrais qu’il me regarde, qu’il m’envoie un message en morse en klaxonnant, n’importe quoi qui me permette d’être fixé sur mon sort. Je regarde le lac, qui n’a pas changé de couleur. Il fait partie des eaux en voie d’extinction. Dans vingt ans, ce sera peut-être une grande plaine de sel. En attendant des algues prolifèrent et lui donnent cette teinte violacée, c’est ce que j’ai cru comprendre du récit du flic.
Le flic me montre mes affaires éparpillées sur son bureau. Un vrai cataclysme ! je ne les avais pas embrassées comme ça toutes d’un seul regard depuis Paris. Il me les montre. Il me fait signe de remballer.
Je ne me le fais pas dire deux fois.
Cinq minutes plus tard, ils arrêtent un bus en direction de Tabriz et m’y font monter. On roule une heure. La tension se dissout lentement dans l’air climatisé. Je discute avec un Kurde irakien, qui m’apprend qu’il y a eu une tentative de coup d’Etat en Turquie dans la nuit. Il me confirme aussi ce que j’avais entendu la veille à la frontière au sujet de Nice. Je repense à Wanda. Je me souviens qu’elle a un balcon, duquel elle a surement choisi de regarder le feu d’artifice au lieu de se mêler à la foule (si tant est qu’elle en ait eu quelque chose à faire, du feu d’artifice). Assez d’anxiété pour aujourd’hui, voulez-vous ?
Il est 22h et j’écris ma journée sous la tente, à Kandovan, Cappadoce miniature en Iran. Je ne suis pas au mieux de ma plénitude mais ça va. Je m’inspecte un peu ; je me demande : cet épisode me laissera-t-il des séquelles ? Entamera-t-il cette précieuse confiance que j’ai fini par acquérir ? Camouflé à la lisière de ma conscience, j’observe prudemment, je guette d’éventuelles perturbations engendrées par ces six heures de pseudo-garde-à-vue. Tout me semble calme. Une bonne nuit de sommeil s’impose, puis la route vers l’est et le sud, toujours plus loin de cette frontière irakienne qui met les flics iraniens sur les nerfs.
Je suis revenu à mon bouquin ce soir, je l’ai lu à la frontale, c’était d’une simplicité délicieuse après toutes les pages qu’au checkpoint je n’ai lues que d’un œil. Ca parle du meilleur snack de Calcutta. Pour combler l’appétit qui grandit à la description des beignets à l’aubergine, je picore quelques orangettes gentiment laissées par Lise. J’ai un bon livre dans les mains, éclairé par une lampe qui ne faiblit pas. Le vent est tombé, seuls de lointains peupliers chantent leur rumeur d’océan. Et puis je suis libre…

kandovan

Allez, partons camper là-haut dans les collines de Kandovan, rien de mieux que le grand air…

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