#10, Crépuscules

La nuit tombe au-dehors. On a préféré diner dans la cabine, devant les reflets du parebrise. J’ai pris la poêle sur les genoux et je finis le riz et les kebabs à cuillérées tranquilles. Mohammad a posé l’une des baguettes métalliques sur le feu du réchaud. A l’extrémité de l’autre, qu’il garde en main, il a piqué une boulette foncée et roule un prospectus en entonnoir. J’en termine avec les restes du diner. La boulette brune, contre laquelle il est en train de passer la baguette chauffée à blanc, dégage une forte fumée, qu’il aspire régulièrement par l’entonnoir en papier.
Bonsoir, opium.
“Ca permet de rester éveillé”, il me dit. Mieux que des cafés, pour les heures de route de nuit à venir.
Je faisais du stop après Gonbad lorsqu’une voiture de police s’était arrêtée ; les policiers ont vite fait signe aux camions à ma place. Après quelques échecs, Mohammad, routier chirazi, a immobilisé son camion et accepté de me prendre. “Quand ils m’ont fait signe, j’ai eu si peur ! j’ai jeté le sachet d’opium au fond de la cabine”, il me fait comprendre au-dessus du réchaud. L’Iran partage près d’un millier de kilomètres de frontières avec l’Afghanistan alors l’opium n’est pas difficile à trouver.
Le Golestan s’échappe dans la nuit, la route est sinueuse jusque tard. Lorsqu’enfin on atteint Shahroud, Mohammed trouve vite l’endroit parfait où me déposer : un petit parc où s’entassent des dizaines de familles, toutes tentes dehors. Je saute du camion, je saute de la route W. Elle s’achève ici à Shahroud et ça tombe bien, l’anniversaire de Wanda c’est aujourd’hui !

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Le lendemain, un peu après quinze heures, après avoir laissé mon sac à la buvette en contrebas, je grimpais une colline, mi-figue mi-raisin. J’étais censé être parvenu à Badab-e Surt, la version miniature iranienne de Pamukkale. Pas trace de bassins en travertin, pourtant.
Les plaques de calcaire réfractaient la chaleur sur le corps des randonneurs. C’est en sueur qu’arrivé presque au sommet de la colline on voit enfin les premiers bassins s’étager, altiers, larges et plats comme des feuilles de nénufar, caparaçonnés de cuivre, ruisselant d’une eau transparente.

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Au retour il fait encore chaud. Je progresse tranquillement sur le sentier, lorgnant le champ qui s’allonge sur la droite ; il devrait bien y avoir quelques concombres à croquer… Des vrombissements s’élèvent derrière moi, c’est Milad et ses copains à moto, je les ai croisés à la buvette. Je leur dis que je suis bien trop lourd mais rien n’y fait et ils finissent par m’embarquer, grosse brochette à trois sur la moto avec mes quinze kilos de sacs… On regagne la route sans heurts, j’ai des souvenirs lyciens en tête et Milad me crie par-dessus son épaule “Tu viens boire le thé à la maison !”

La maison est celle de ses parents, au village voisin d’Orost. Le thé s’accompagne d’un vrai gouter, avec du bon pain, de la confiture et une motte de beurre légèrement aillé dont vous m’auriez dit des nouvelles ! Milad est un type enthousiaste qui nous fait faire un petit tour du village avant d’autres verres de thé et, tandis que le soleil flirte avec les montagnes, on monte dans la voiture : il rentre à Semnan avec un ami à lui et je les accompagne bien volontiers, c’est la route de Téhéran.
Quel grand souvenir que ce trajet d’Orost à Semnan. Le soleil a disparu derrière les crètes. La voiture passe le long des vallées qui s’éveillent à la nuit, la route est libre et l’énorme sono qui occupe le coffre diffuse à pleines basses un remix de “Ne me quitte pas”. La route s’étale, se délie, de virage en virage s’étire la voix de Brel soutenue par les basses, Brel sépulcral tout au long du crépuscule, entre les flancs déserts ; chacun finit sa glace le corps traversé par les basses, Brel résonnant de fond en comble au fond de la cage thoracique, des perles de pluie… dehors les montagnes apprennent la pénombre, je goute au soir comme il se présente, désert, assombri, mouvant, venues de pays où il… rythmé par les apparitions régulières de Brel prononçant ses vieux mots …ne pleut pas… sur la nuit iranienne…
Je me souviens m’être dit que c’est ça que je voulais. Permettre à cette énergie positive, qui résonne en nous et qui s’épanche, de gagner en puissance et de s’affirmer, comme si l’on avait un soleil d’été en dedans, ou comme si pulsaient des basses en nous, à plein volume.

Le soir, à Semnan, on a bien diné chez les parents de l’ami de Milad. On y a aussi bu du sirop de safran bien trop peu dilué, j’en suis resté écoeuré une heure, pourtant le sucre, ça me connait ; mes petits potes-collègues de Virgin se souviennent probablement qu’aux derniers temps, lorsque le chiffre du magasin était inversement proportionnel au nombre de paquets de biscuits au fond des tiroirs de la librairie, je pouvais m’avaler avec enthousiasme un demi-paquet de Chamonix. Ca n’est rien en comparaison d’un grand verre de sirop de safran peu dilué !

On passe la fin de la soirée chez un autre ami de Milad, qui a la gentillesse de nous héberger. D’autres thés, autour d’un blockbuster américain signé Luc Besson dont on rit beaucoup de la grosseur des ficelles, des gentils très gentils et des méchants très méchants. On déplie les matelas en regardant quelques clips de J-Lo. Ses postures et ses fourrures nous font aussi bien marrer. Ah, “l’Amérique”…