#11, Voyageurs de la soie

Retour à Téhéran. C’est la troisième fois et l’emploi du temps a peu changé. Retour à Khayyâm House, agréable cave bien équipée, tapissée d’affiches et de cartes, où dorment gratuitement les voyageurs de passage. Il y a Lee, l’Ecossais de retour de Chine, qui drague autant d’Iraniennes que possible, souvent avec succès. (Je vous ai raconté la fois où on nous a tous les deux conviés à un plan à quatre ? Elles étaient très jolies en plus. Je crois que Lee m’en a un peu voulu que je décline l’invitation.) Il y a Wenyuan, du Gansu, avec qui j’essaie d’apprendre quelques mots de chinois. Je prononce la plupart des tons de travers, à son grand amusement. Il me corrige toujours mais je n’entends jamais la différence. Il est super sympathique, ce gars. De temps en temps, il passe l’après-midi verrouillé, parce qu’il fait sa lessive et qu’il n’a qu’un pantalon (long). Et comme pourrait dire un dicton de république islamique, quand on n’a qu’un bermuda, on reste chez soi !

Capture d'écran - 08302016 - 11:47:10 AM

Wenyuan est parti, il a obtenu le visa afghan. Puriya, de Téhéran, me fait découvrir, au fond du bazar, un bon bar à chicha où l’on peut même se connecter. Je partage rapidement l’adresse avec Tamas, le Hongrois, que j’ai rencontré au bureau d’extension des visas. Finalement, leur paperasse a du bon ! Il y a aussi les deux Thomas, qui se débattent avec l’obtention des visas pour l’Asie centrale et qui finiront par se faire bêtement refouler par l’ambassade turkmène. Croiser quelques voyageurs français (il y en a énormément en Iran, même s’ils font pour la plupart partie de circuits organisés) est bien agréable. Avec les Thomas on parle un peu de notre petit Paris, de la rue Myrha… ils me laissent un précieux cadeau, un livre en français qu’ils ont tous les deux fini, et pas n’importe lequel : Siddhartha, de Hermann Hesse ! J’ai croisé Pierre et Lucie à l’ambassade turkmène, ils pédalent vers l’Asie centrale aussi. Et puis il y a Simon, le grand Tchèque à la grosse barbe, qui parle tout bas et sourit beaucoup. Lui préfère marcher que faire du stop. En moi aussi ce sentiment couve. Simon a de bonnes basses en lui, j’aime bien comme il pulse en silence. Il a son visa pakistanais en poche, il y part bientôt. L’Iran est un carrefour. Téhéran, à cause des visas, on y passe souvent plusieurs fois. On se retrouve, on se dit adieu, ou à une prochaine en Thaïlande… Combien en recroiserai-je ? Peut-être un ou deux… J’ai eu de rapides nouvelles de Wenyuan, bien arrivé à Kaboul. Un après-midi, je faisais la route en camion au Golestan quand j’ai reçu un texto d’un des Thomas. Il passait la frontière arménienne et voulait connaitre le taux de change. J’ai demandé à Lee, dont la réponse relayée une minute plus tard a surement fait un heureux, là-bas au nord-ouest, à mille bornes déjà de la Khayyâm House…

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C’est pour ça que j’ai souvent eu l’impression, à ma grande surprise, de faire partie d’un genre de promo. La promo 2016 des voyageurs de la soie. L’Eurasie est à nous ! Tous ceux croisés quelques jours à Téhéran ou ailleurs, sur la Caspienne et à Yazd. C’est un voyage solitaire et c’est agréable de se dire que quelques autres progressent parallèlement à nous, et parfois, au détour d’une demande de visa ou d’un hébergement gratuit, on se croise, on voit son propre itinéraire sur les cartes de l’autre.
Pour chacun d’entre nous se pose la question chinoise. Le visa chinois n’est plus délivrable à Téhéran. En Asie centrale non plus. Comme certains autres, après avoir essuyé un refus cuisant à l’ambassade (par le chauve du guichet 1 puis, deux matins plus tard, par le petit à lunettes du guichet 3), j’ai regagné le métro un peu déconfit, un peu amusé, en me demandant à quoi ma route allait bien pouvoir ressembler. Pendant vingt-quatre heures, je me suis convaincu de passer en force. Je passerais mes deux semaines kazakhes à obtenir les visas nécessaires : visa de transit russe, visa mongol, puis je foncerais sur Oulan-Bator pour y redemander le visa chinois, où il est, dit-on, facile à obtenir. Puis je fuirais cette Mongolie de la mi-octobre où déferlent déjà les températures négatives. L’enthousiasme de la nouveauté a fait tenir ce plan un jour et demi. Puis Tamas est rentré sur Téhéran, on s’est retrouvé à ma station de métro pour aller partager une chicha. Tout s’est rapidement dénoué en lui décrivant la situation, dans un nuage de fumée menthe-orange. J’aime le voyage au jour le jour. J’aime passer un long moment dans les régions que je traverse. La course aux visas, c’est fini. Si la Chine fait des manières, alors je ne vais pas en Chine. L’automne sera tout entier centralasiatique et lorsqu’il faudra rejoindre l’Asie du sud-est, il y aura bien un Almaty-Bangkok à un prix raisonnable. Je suis rentré à la Khayyâm House, jubilant sur le boulevard, pensant au Tadjikistan que j’aurais le temps d’arpenter un peu, bien heureux d’avoir pris la bonne décision.

Il y a aussi eu ce soir où Simon se préparait du riz au lait dans la cuisine ; il est revenu dans le salon, le salon ou disons la pièce principale de la Khayyâm House, grande salle où chacun passe le plus clair de son temps à discuter assis ou sur les tapis, sur les matelas, dans son sac de couchage (mais il fait chaud), et aux murs et au plafond recouverts de posters de monuments et de paysages iraniens, turcs et afghans. Simon sorti de la cuisine s’est mis à farfouiller dans ses affaires et a fini par en sortir deux précieux petits sachets. “It’s from my home”, il a dit en me les montrant, et leur aspect m’a rappelé le rayon pâtisserie des supermarchés de Skopje, quand j’achetais de quoi faire des crêpes à l’auberge de jeunesse. Du sucre vanillé, de la cannelle. “Il ne m’en reste plus beaucoup”, il m’avoue. Plus tard, le riz au lait en sera tout saupoudré.
Je suis toujours ému de voir un voyageur sortir son petit pays du fond de son sac.

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