#4, Vers la Caspienne

21 juillet, Tonekabon.

La fatigue me tombe dessus. Il y a la rumeur de la rivière, sur l’autre rive une pelouse ombragée qui s’étire jusqu’à la mer (la Caspienne !) où j’irai surement faire un somme.
Morteza l’épicier m’a permis de remplir mes bouteilles d’eau dans la cour voisine. J’ai mangé deux biscuits. La route depuis Ardabil n’a pas été de tout repos et la nuit un peu trop courte.

Ce matin-là, à Ardabil, j’étais revenu au parc un peu après dix heures, pour récupérer le sac à dos que me gardait gentiment mes voisins de tente kurdes. Le patriarche de la famille m’a fait signe de m’assoir avec eux pour un thé. J’ai refusé poliment le petit-déjeuner qu’il m’a proposé plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il saisisse des œufs et me demande en arabe : « un ou deux ? »…
De tous les pays traversés, c’est dans ceux de culture musulmane que j’ai été accueilli le plus généreusement. Mais il faut savoir mesurer la générosité dont on fait preuve à votre égard, et ce qui, en France, passerait pour une offre sans équivoque relève souvent, au Soudan comme en Iran, d’une politesse exacerbée. Qu’il s’agisse de nourriture, de boisson ou même d’hébergement, je me contente généralement de refuser poliment. La réaction de mon interlocuteur me conforte d’ailleurs souvent dans ce choix. S’il désire réellement m’offrir quelque chose, il agira plutôt de la façon que je viens de décrire : me montrant le sachet rempli d’œufs et me demandant, l’huile déjà chaude dans la poêle : « un ou deux ? ».

Cet œuf m’a réchauffé toute la longue journée de stop qui a suivi. Manger dans la poêle, avec le jaune encore un peu coulant, la douceur de l’huile chaude, la feuille de pain que j’y vautrais… C’est avec cette délicatesse dans l’estomac que j’ai traversé le sud de la ville en direction de la route de Khalkhal. Après quelques minutes, un Iranien aux cheveux blancs s’est mis à marcher à mes côtés et a engagé la conversation. Il s’appelle Hussein. Je lui ai expliqué brièvement, dans le farsi que je peux, les premières étapes de mon voyage en Iran. Parvenus à l’angle du boulevard, il a attrapé un énorme paquet de biscuits (un genre de Prince à l’orange) de l’étalage d’une épicerie, l’a fourré dans mon sac et s’en est allé régler, dans un dernier geste d’adieu. Je suis resté les bras ballants.

gilan

La route entre Ardabil et Rasht

A la fin de la journée, je suis entré dans la province du Gilan, petite riviéra iranienne prisée pour la douceur de son climat. Je traverse la banlieue est de Rasht, faisant un peu trop l’expérience de ce qui nuit au stop en Iran : les taxis non signalisés. Chaque minute un conducteur pile à ma hauteur, puis redémarre agacé après mon « taxi nah, pul nedarem » (approximativement : taxi non, j’ai pas d’argent). C’est peut-être la forte présence azérie, leur plus grande familiarité avec le stop, dans les régions que j’avais jusqu’ici traversées, qui m’avait épargné ces petites misères. Ce qui est sûr, c’est que le soleil décline et que le trafic à Rasht ne promet pas de miracle.
Je ressens une certaine lassitude. Il n’y a nulle part où camper sur cet axe sans âme remparé de garagistes. Je suis fatigué. Je voudrais être dans un parc, dans l’herbe, à écrire ma journée et bouquiner. Mais la voie rapide, disent les garagistes, n’est pas prête de traverser la campagne. Alors je ne sais pas, est-ce qu’inconsciemment je me suis laissé guider par cette phrase que Misou me disait ? toujours est-il que lorsque deux types discutant devant une boutique me font de grands signes, je m’approche d’eux ; l’un me laisse sa chaise, je l’accepte. L’autre fourre dans la main d’un troisième un petit billet et on le voit revenir un instant plus tard avec des limonades ; je ne refuse pas celle qu’on me tend. Ils ont un enthousiasme de forain, se tapent sur la cuisse en gloussant, s’extasient de mon voyage, s’horrifient du poids de mes sacs. Ils sont écarquillés, nerveux, électriques, s’esclaffent, on les dirait tout droit sortis d’un album de Franquin. C’est juste ce dont j’avais besoin. L’un d’eux a 73 ans et deux garçons, je lui dis que mon père aussi et il jubile comme si c’était le hasard le plus ouf dont il ait jamais fait l’expérience. Il est libraire et sort de la poche de sa chemise un poème qu’il a écrit aujourd’hui, m’en traduit laborieusement une ligne. Lorsqu’à la fin des limonades et des esclaffements je finis par les quitter et qu’à nouveau je chemine le long de la route embouteillée, je me sens plein d’entrain et presque hilare.
Si tu souffres de la solitude, Olivier, marche et pense : j’ai besoin qu’on me remplisse le cœur. Voilà ce que Misou me disait lorsque j’évoquais avec elle mon manque d’aptitude à la contemplation, mon intranquillité latente qui avait ressurgi à Imbros en avril. Pour tout dire, depuis que je suis revenu du Sinaï je me sens absolument tranquille. Plein d’enseignements, qui lentement deviennent des habitudes et me guident à travers des steppes de sérénité. Je ne sais pas si à Rasht le souvenir de sa phrase m’a secrètement poussé vers ces deux joyeux drilles ; quoi qu’il en soit, ce pas vers l’autre, qu’on se sente seul ou qu’on soit simplement las de la route, qu’on commence à se demander où dormir, bref, qu’on trouve soudain la route un peu intrusive et qu’on voudrait lui dire de nous laisser un peu d’intimité, ce pas est si naturel, si bénéfique. Ce soir-là, plein de confiance et de curiosité j’ai fini par décrocher un lift à une station-service, puis un autre, et j’ai monté la tente dans un joli parc de Lahijan. J’ai même bouquiné quelques chapitres à la frontale. Le lendemain, je saurais enfin si la Caspienne existe ou si elle n’est qu’un mythe de cartographe…

Capture d'écran - 08072016 - 12:30:25 PM

Aujourd’hui, nous apprenons à situer le Gilan (:

A Ardabil j’ai acquis un numéro iranien ! Vous pouvez me contacter au +98 904 14 Nancy 96.