#8, Gouteur à Yazd

yazd

Après une demi-journée de stop pas si éprouvante, j’ai rallié Chiraz à Yazd. A Yazd, le fantasme qu’a tout voyageur de la route de la soie se fait plus pressant. J’ai remonté le boulevard principal dans la chaleur de l’après-midi. Arrivé à l’hôtel qui me proposait un bénévolat et après une douche bienvenue, j’ai rejoint Ali, le gérant, à une table du patio.

Ce que je voudrais que tu fasses, aux heures douces, c’est te balader en ville et distribuer la carte de visite de l’hôtel aux touristes que tu rencontres et leur parler des excursions dans le désert qu’on organise. Je veux aussi améliorer la carte du restaurant. Il faudrait que tu ailles dans les cafés et les restaurants du centre-ville et compares leur menu au nôtre. S’ils proposent des plats ou des boissons que tu estimes intéressants, originaux, des choses qui ne figurent pas sur notre carte, tu les commandes. Si tu trouves ça bon, on pourra les ajouter au menu. Bien sûr, tu demandes le ticket de caisse pour que je puisse te rembourser. Est-ce que ça te convient ? Je note les consignes dans mon carnet, consciencieux, essayant de ne rien montrer de ma stupéfaction. Je crois que le job me convient, ouais.

Vous baroudez des semaines, sans bus, sans hôtel, vous vous préoccupez à peine d’acheter à manger et dormez dans les parcs municipaux. Vous arrivez dans cette ville où vous aviez cette adresse de bénévolat, heureux de l’atteindre, pensant à ces douches innombrables qu’il vous offrira. Et on vous propose le travail suivant : entrer dans un café, voir un milkshake au parfum inconnu, le boire à l’œil. Entrer dans un restaurant, voir le nom d’un plat qui sent bon, le manger à l’œil. Tous les jours de la semaine. J’accepte de bon cœur la route et son dénuement, et le premier saut dans la sédentarité qu’on m’offre, c’est celui-ci. C’est donc ça, la loi de l’abondance ?

La glace rose-vanille est très bonne. La glace au cookie est très bonne. Le milkshake au melon est très bon. Le kashk o bademjun (ragout d’aubergines) est très bon. Le jus de concombre est très bon. Deux jours passent.

Au bout de ces deux jours, le dénuement vient me titiller. Trois repas par jour, c’est trop pour moi. Tout est bon. Je suis heureux d’avoir gouté à cette opulence ; ça suffit, merci, je sais ce que ça fait de céder au moindre désir gustatif, et ça me fait beaucoup rire de constater à quel point… ça n’a aucun intérêt. L’opulence assomme, tout juste ressent-on un peu de surprise à la première gorgée. Le plaisir sort exsangue de l’expérience.
A l’hôtel les repas se suivent, le wifi abonde. J’ai l’impression me transformer en caramel mou. Je note un peu de vocabulaire kazakh, ouzbek, je rattrape mon retard dans le récit de mes épisodes iraniens. Je discute avec les touristes de passage. L’Iran semble submergé de vacanciers français. Un jour je suis monté étendre ma lessive sur le toit de l’hôtel et une charmante vue s’est offerte à moi : celle de la photo ci-contre…

Au milieu de ma semaine et demie de bénévolat, je file quelques jours à Téhéran récupérer mon visa ouzbek, demander le turkmène et, pour ces nuits, retrouver le charme de la Khayyâm House. Ca et le millier de kilomètres de stop me font le plus grand bien.

Jean, que j’avais rencontré à Téhéran devant l’ambassade de Chine, vient passer quelques jours à Yazd. On ne croit pas une seconde décrocher notre visa turkmène alors on écume Caravanistan, on étudie la carte, on liste nos plans B, C, D. Rejoindre l’Ouzbékistan par le Kazakhstan occidental… prendre un vol Téhéran-Aktau (la ville kazakhe sur la Caspienne) ? demander un visa de transit pour l’Azerbaïdjan et attraper un ferry à Bakou ? ou tout simplement se coller aux semelles des ressorts surpuissants pour sauter par-dessus ce damné Turkménistan ?

Yazd est magnifique. Je n’ai pas à me plaindre, malgré cette indigestion de confort. D’ailleurs je suis très heureux de l’avoir vécue. Elle me conforte dans mes choix. Et puis je ne regrette rien de mes balades quotidiennes dans la vieille ville, ce labyrinthe de terre crue parfois coiffé d’un badgir ou d’une coupole ancienne, parfois percé d’escaliers descendant, au cœur de la terre semble-t-il, vers les frais parages d’un aqueduc souterrain… Toutes ces marches, au frais sous les arcades des passages couverts ou rasant le mur offrant un peu d’ombre et d’où dégoulinent parfois quelques branches de vigne, m’ont permis de réfléchir à quelques idées de scénarios pour un texte éventuel, ce sera pour novembre, probablement… Et puis à Yazd la fin d’après-midi est si belle, le soleil frappe Amir Chakhmaq et fait briller la céramique à petites touches. Au loin les montagnes ressemblent à celles du Sinaï.

yazd amir chaghmakh

Pour conclure, Jean pédale en ce moment-même au Turkménistan, vent de face ; courage gros ! Un visa turkmène ça se mérite, avant et pendant !

Quant à moi, demain je reprends la route, pour continuer le W, pour regagner le chaleureux cocon du présent à temps-plein. Tout en haut de la carte, il y a le Golestan…
Adieu l’opulence, bonjour l’abondance !

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