#7, Splendeur tadjik-afghane

19 septembre

Ishkashim, petite ville à l’extrême-sud du Tadjikistan, dans la vallée du Pandj. De l’autre côté du fleuve, c’est l’Afghanistan. Je me suis assis à l’ombre d’un arbre, le long de la route qui quitte la ville et entre dans le Wakhan. Depuis ce matin je redécouvre la sensation de ne plus préférer l’ombre. Ici c’est le temps des moissons et il commence à faire frais.

J’aurais bien des souvenirs à partager. Ecrire sur le blog m’est difficile en ce moment. Je crois que je commence à le percevoir comme une contrainte. Une pause s’annonce, que mes projets pour l’année à venir auraient de toute manière provoquée… J’ai hâte de vous faire part de ce que j’envisage pour 2017 et cela fera bientôt l’objet d’un article. En attendant, il y a tout de même quelques scènes tadjikes que j’ai envie de décrire ici.

La première scène se dessine le soir de mon arrivée. J’ai passé la frontière il y a moins d’une heure, la lumière dore les champs, à un carrefour un policier contrôle mon passeport et m’indique la route à suivre. J’ai à l’oeil une belle pastèque, qui a dû rouler hors d’une remorque à la faveur du rond-point et qui a fini sa course sur une plate-bande. Le policier aussi la voit et m’intime de la prendre. Le soleil est en train de se coucher ; quant à la pleine lune, elle vient d’apparaitre à l’autre bord du monde et me voilà sur la route de Khodjent (Alexandrie Lointaine, de son nom antique), la pastèque sous le bras, troisième astre formidable à l’exact milieu des deux autres. Et si c’était elle, le fameux rayon vert qui célèbre parfois la venue du crépuscule ?

La deuxième scène a duré deux jours. Elle a commencé le 18 septembre ; la vallée du Pandj était pleine de splendeurs. Un camion-remorque a freiné dans la poussière et m’a ramassé, on a roulé dans les cahots. A notre droite coulait en tumulte le Pandj vert-de-gris, dont les flots torrentueux marquent la frontière avec l’Afghanistan. Côté afghan s’élève l’Hindu Kush, un rempart de roche qui s’élance vers le ciel et dont le pied, parfois, se tapisse d’une oasis. Alors la pierre laisse place à la verdure, champs et jardins s’épanouissent entre des haies de bouleaux, des maisons en pisé se posent sur les pitons rocheux qui dominent le fleuve. L’Afghanistan !
Je m’émerveillais de la beauté de la vallée, de l’énergie de ce fleuve qui, après mille kilomètres, s’évaporerait dans les derniers champs de coton précédant l’Aral. Nous étions le 18 septembre, les cyclistes croisés en Iran et en Ouzbékistan devaient être eux aussi sur les routes tadjikes, un peu en avance sur moi, à gravir des cols et dévorer des yeux les sommets des Pamirs ; moi je prenais en plein coeur la vallée du Pandj, et qui d’autre encore s’enthousiasmait ailleurs sur la planète, un gamin à Assouan, une randonneuse dans les Cévennes…
Les gamins accueillaient le passage du poids-lourd à grand cris joyeux, nous tendaient des grenades bien mûres. Lorsqu’il a fait nuit, la lune encore bien bombée a éclairé le fleuve et ses remous noirs, le fleuve s’est transformé en longues lames d’obsidienne.
Le lendemain, j’ai laissé mon routier chinois continuer sa route à travers les Pamirs. La mienne prenait le chemin du sud, toujours au fil du Pandj. Le soleil du matin éclairait les monts arides de la rive afghane mais laissait encore dans l’ombre le fleuve et ses berges. Alors le Pandj sans lumière se colorait des reflets dorés de l’Afghanistan, qu’il liserait de ses habituels remous vert-de-gris. J’ai pris du temps sur une de ses berges, où le sable a une couleur de ciment. J’ai fermé les yeux et imaginé être une pie, survoler le Pandj d’une rive à l’autre, sans me préoccuper des frontières, voyant tout de si haut !

D’autres étincelles :
Sur la route de Douchanbé on a fendu en voiture les flots d’un océan de chèvres, toutes mignonnes avec la queue en houppette.
A Vahdat, au cours d’une longue et chaude journée de stop, la vendeuse de beignets m’en a gentiment offert un, pommes de terre/aneth, chaud et parfumé qui m’a rappelé les samossas éthiopiens…
le long du Pandj, dans la remorque du chinois, je me suis réveillé à 4h30, il faisait nuit noire, j’ai juste ouvert les yeux et Orion s’était placé au-dessus de moi.
A Ishkashim, j’ai lu les dernières pages d’un livre offert par Julie (qui me rejoint bientôt en Inde), commencé à Yazd, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il s’harmonise à mes réflexions du moment ; j’ai noté cette phrase : “Nous devons découvrir par nous-mêmes qu’au fond de nous, un dieu ou ne déesse veut naitre afin que nous exprimions notre divinité.”

Ishkashim m’a offert un pied-à-terre. J‘ai proposé mes petits services de bénévole à l’auberge où confluent les voyageurs de tout poil ; la saison finissante ne leur permet pas de me confier grand-chose à faire mais ils m’ont invité à profiter du dortoir pour une semaine. C’est tout ce qu’il me fallait : j’y laisserais mes affaires en toute confiance, pour partir à pied quelques jours en amont du Pandj, dans la basse vallée du Wakhan, et expérimenter un peu cette façon de voyager qui commence à trotter dans la tête de façon insistante : voyager sans sacs, me remettre aux bons soins de l’univers. La loi de l’abondance fera peut-être le reste, sinon ce sera l’expérience de l’indigence, aussi riche en enseignements.