#11, Sur le Kızılırmak

Apparaissent au cours de cet article insipide : René Daumal, Samuel Beckett, Christiano Ronaldo (dans le rôle de Gandalf) et quelques lapins de garenne…

Les quais d’Amasya

Lise m’a rejoint pour une semaine, pendant laquelle on parcourt le centre et l’est de l’Anatolie. Je travaillais dans la même librairie que Lise il y a deux ans et elle m’a apporté les épreuves du nouveau Monsieur Toussaint Louverture ! une histoire de lapins qui quittent leur garenne en quête d’un monde meilleur. L’hermine terrorise et le trèfle ouvre l’appétit.
On passe quelques jours dans les villes le long du Kızılırmak : Amasya, Tokat, Sivas, dans leurs vieux quartiers aux maisons ottomanes et au guichet des glaciers… moi je suis bien content du résultat de France-Allemagne, et l’accent turc du commentateur prononçant « Schweinsteiger » valait le détour.
Dormir dans la campagne de Tokat est très agréable. Au matin les fermiers ne s’alarment pas de trouver une tente étrangère au milieu de leur champ ; quant aux pommes des vergers alentours, certaines s’avèrent délicieuses. C’est là-bas que je cherche en vain la première phrase du livre de René Daumal La Grande Beuverie, dont on parle avec Lise… Ce n’est qu’à Ani que je m’en souviendrai. « Il était tard lorsque nous bûmes. » Quelle entrée parfaite ! le passé simple qui clôt soudain la phrase, se posant là, avec son identité sonore, sa syllabe fragile, comme une goutte de rosée au bout d’une petite feuille vert tendre.
Le musée de Tokat me rappelle des noms que je croyais avoir oubliés depuis mes cours de hittite. Je recroise l’empereur Suppiluliuma, la province de Tartuntassa, le royaume du Mitanni… et même la cité que les Hittites appelaient Wilusa et qui correspondrait à celle qu’Homère nomme Troie… Beau petit musée installé dans un ancien caravansérail. Dans un coin apparait une icône de saint Jean-Baptiste portant sa tête sur un plateau.
Capture d'écran - 07232016 - 01:21:34 PM
Merhaba, Beckett. C’est étonnant de te croiser ici, dans ce petit café de Tokat. J’y ai repensé au soir dans mon duvet, je me suis récité la première phrase du Dépeupleur et l’étrange manière dont tu l’as traduite en anglais. Deux cents personnes enfermées dans un cylindre, « cherchant chacun son dépeupleur »… et je crois que je l’ai enfin comprise, quatre ans après avoir soutenu mon mémoire… Et en postant cet article je revois cette photo, Beckett il me chavire, j’adore ses textes mais j’ai aussi un sorte d’affection pour lui-même, ce type à la mine sombre pour qui ce serait surement un coup de grâce intellectuel d’entendre un étudiant qui a planché sur lui un an dire “Beckett il est trop attachant wesh”, ce type qui a mis cinq ans à écrire une nouvelle de dix pages, s’acharnant chaque matinée entière à former dix pauvres lignes, avant de passer l’après-midi à bronzer nu sur son transat. Beckett qui à “pourquoi écrivez-vous ?” répondait : “Bon qu’à ça.” Beckett irrésistiblement borderline. Beckett gardant La Divine Comédie à son chevet. Je ne peux vous citer que les premières lignes de Molloy, je n’ai que ça avec moi :
“Je suis dans la chambre de ma mère. C’est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j’y suis arrivé. Dans une ambulance peut-être, un véhicule quelconque certainement. On m’a aidé. Seul je ne serais pas arrivé. Cet homme qui vient chaque semaine, c’est grâce à lui peut-être que je suis ici. Il dit que non. Il me donne un peu d’argent et enlève les feuilles. Tant de feuilles, tant d’argent. Oui, je travaille maintenant, un peu comme autrefois, seulement je ne sais plus travailler. Cela n’a pas d’importance, parait-il. Moi je voudrais maintenant parler des choses qui me restent, faire mes adieux, finir de mourir. Ils ne veulent pas.“
Ces silences qu’il impose. La respiration que les phrases nous forcent à prendre me font penser à celle du début de Mort à crédit. Bref. A Tokat il y avait Beckett en photo. C’est Lise qui l’a vu, encadré au milieu du mur, moi j’essayais de deviner quels parfums proposait le glacier d’en face.

A Sivas, la route de la soie nous salue discrètement : minarets jumeaux décorés de céramique bleue… Notre hôte Ercan est adorable et nous emmène au sous-sol d’un salon de jeux vidéo meublé de canapés et de grands écrans plats où l’on s’installe pour regarder la finale de l’Euro. Mais voilà que Ronaldo se blesse et qu’un papillon volète autour de son visage… on dirait Gandalf au sommet d’Orthanc. L’issue du match semble compromise et les Aigles viennent en effet à la rescousse du Portugal. Qu’auraient-pu faire Griezmann et Sissoko contre les Aigles ?

Le lendemain, après qu’Ercan m’a appris à dire en turc : « pour moi l’essentiel, c’est qu’on ait battu l’Allemagne » en prévision des conversations de stop à venir, on se lance vers l’est et bientôt on se repait de paysages anatoliens…
“Dis, papi, tu nous racontes la fois où t’as dormi dans une mosquée ?”
Non les enfants, il est déjà tard… Je la raconterai demain.