#2, Nostanbul

A défaut de trouver Stalker sous-titré en anglais, on a regardé avec Cafer les premières images d’un autre Tarkovski, Nostalghia. Et je me rends compte en relisant cet article que c’est probablement ça, la nostalgie, le dénominateur commun de mes quelques journées stambouliotes…

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Il est vingt-et-une heures, la nuit est tombée sur Istanbul et, sac au dos et carte sim turque tout juste étrennée, je traverse la Corne d’Or en compagnie de Cafer, mon hôte pour quelques jours. La conversation va bon train, Cafer (amis d’Aladdin, comprenez Jafar) est plein d’entrain, même s’il gratifie la plupart de ce qu’on croise d’un chaleureux “this is bullshit”. Avec son tempérament malicieux qui se trouble parfois d’idées noires, comme s’il gardait dans le coeur quelque chose qui le rongeait, il me fait penser au héros du Garçon et la Bête. Pas simple d’être citoyen turc quand on est Kurde et anar.

On a Sultanahmet dans le dos, Galata devant nous et, de l’autre côté du Bosphore, l’Asie. Je déborde d’enthousiasme, parce que ça y est, je suis en train de marcher dans cette ville, après huit journées de stop depuis Paris, après quelques arrêts européens, après une longue pause à Skopje et quelques détours, ça y est je suis à Istanbul et j’ai l’impression que l’est commence. J’ai une autre source d’enthousiasme aussi, à penser aux quelques jours passés ici il y a six ans avec la classe de hittite de la fac, avec Jerca, Benjamin… quand on s’enjaillait sur Istiklal en découvrant la pop roumaine. Le Bosphore s‘enténèbre et d’une rive à l’autre les coupoles se répondent ; les années, un peu aussi. C’est une bonne nostalgie.

Ca sent la viande rôtie, partout, à croire qu’elle cuit embrochée sur tous les minarets. Le long de Topkapı, au parc Gülhane, les tulipes ont éclos par centaines, dessinant des arabesques blanches, rouges, jaunes, aussi vives que les petits poissons des coraux de la mer Rouge. C’est la mi-avril à Istanbul, la foule arpente les ruelles touristiques de Sultanahmet et se promène sur Istiklal.

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Istiklal c’est là où je suis, mercredi à 19h, avec Cafer et d’autres membres de l’association Food Not Bombs. Quelques heures plus tôt, on a poussé notre caddie dans les rues du quartier, de primeurs en primeurs, pour récupérer des cageots de courgettes, d’épinards, de salade, d’aubergines, de piments… de tout ce qui était promis à la poubelle. On a passé le reste de l’après-midi à préparer ce beau monde végétal à peine flétri dans la cuisine d’un petit bar anarchiste de Taksim, à deux pas de chez Cafer. A 19h donc, sous une pluie pas tout à fait battante, les marmites fument sur Istiklal, les assiettes se remplissent, j’ose ma première criée en turc : “Haydi acıkan gelsin!” (si vous avez faim, venez) avec au coeur le souvenir des quelques hivers passés dans le froid à Gare de l’Est, à servir du lait chaud et des céréales sur un stand des Restos du Coeur… Décidément le Bosphore a de jolis reflets.

Ces quelques jours à Istanbul auront aussi fourni la belle occasion de revoir Erdinç (il fait les beaux-arts, apprend la sculpture et met parfois des tas de végétaux dans sa barbe), que j’avais croisé au Soudan alors qu’il remontait le Nil à vélo avec son pote allemand Niko. On a la bouche pleine de baklava à la pistache mais c’est aux vendeuses de thé de Khartoum qu’on pense, assises sous les vieux margousiers devant leurs bocaux de gingembre et de cardamome…

Ah, Istanbul est passé trop vite et je ne sais même pas si j’étais en ville pour de bon, ou seulement au fond de ses reflets. Mais un voyage, ça a un aller et un retour, pas vrai ?

(Si mon numéro turc vous intéresse, le voici : +90 531 9131 Drôme 5 !

Et je vais essayer de mettre à jour régulièrement la carte qui se trouve ici.)