#3, Au festival soufi

A l’Infial, le petit bar anarchiste de Taksim, la soirée s’achève, et il y a cette fille qui engage la conversation et, sans savoir comment, peut-être parce qu’elle m’a senti réceptif, tout simplement, me parle d’un sema de trois jours et trois nuits qui se prépare près de Yalova, une ville que je ne sais pas situer sur la carte.

Je suis sur le départ de toute façon. La vie à Istanbul, ce sera peut-être une autre fois, au retour du périple asiatique, qui sait ? Je pense partir à la fin du weekend en direction d’Ankara et d’un petit village anatolien où donner un coup de main à un écoprojet. Alors Yalova… si jamais c’est facilement accessible depuis Istanbul, ou sur la route d’Ankara, pourquoi pas ? Je suis curieux d’en (sa)voir plus sur ce festival soufi et, à vrai dire, j’ai l’intuition qu’il me plairait, beaucoup.

« Ca dure trois jours et trois nuits, sans interruption. Tout est gratuit. Va sur tumata.com, tu trouveras toutes les infos : t, u, m, a, t, a, dot, com », me répète deux ou trois fois cette fille d’Infial que je ne reverrai plus et dont j’ai oublié le nom.

Le samedi suivant, Cafer et moi, avec nos tentes et notre enthousiasme, partons en lisière d’Istanbul, à Pendik, traverser en ferry la mer de Marmara vers Yalova, et un bus plus tard on arrive dans le village de Gökçedere, dans lequel se situe le dergah (la maison des derviches) qui abrite le festival.

Nos tentes à peine montées au milieu de dizaines d’autres et Cafer parti pour une sieste, je monte au dergah. De la musique s’élève des alentours : cithare, didgéridou, chacun y va de quelques notes, il y a des gens assis en cercle dans l’herbe qui discutent, un certain nombre de dreads et de sarouels. Un type du nom de Barbaros m’explique rapidement le fonctionnement du festival : trois repas gratuits par jour, cuisine, vaisselle et entretien effectués par qui se porte volontaire, possibilité de faire un don ; toujours se déchausser et s’incliner respectueusement lorsqu’on entre dans le dergah (c’est d’abord un sanctuaire soufi). Il y a non loin une fille à l’accent allemand et de fines dreads couleur de lionne qui vend des boucles d’oreille disposées sur une étoffe ; à côté d’elle, une fille à l’accent français discute un peu puis s’en va en soufflant des baisers à chacun d’entre nous. Et puis la fille aux dreads de lionne se lève soudain et va devant le dergah serrer dans les bras un vieux monsieur à l’air de sadhu, et ils restent enlacés deux, trois minutes. Je suis resté silencieux. Depuis que je suis arrivé je ne me dépars pas d’un grand sourire, que tout le monde semble décidé à me rendre ; je me suis senti prendre une respiration calme et régulière comme à l’approche du sommeil, et accordée au souffle j’ai senti aussi ma démarche gagner en tranquillité, en souplesse ; c’est comme s’il y avait du soleil à l’intérieur de moi. Assis près du dergah je regarde ce qui se passe.

Je sais que je suis à la maison.

Le dergah est un bâtiment circulaire à deux niveaux. Le rez-de-chaussée sert essentiellement de réfectoire, bien qu’il soit plus agréable d’emporter son assiette à l’extérieur. Puis, si vous passez derrière un lourd rideau et gravissez l’escalier, vous arrivez à l’étage : c’est là que le sema bat son plein. Le sema, c’est la danse des derviches. Une grande piste de danse circulaire en parquet occupe presque tout l’étage. Tout autour de la piste on peut s’asseoir ou s’allonger sur des matelas et assister au spectacle, ou se concentrer avant de rejoindre la danse. Au fond jouent les musiciens (flutes, cithares, luths, tambours ; lorsque j’arrive la première fois dans la salle, le musicien au centre du groupe est vêtu de blanc, avec un long nez et une barbe blanche, et de loin je vois Saroumane), qui se relaient pour jouer toute la journée et toute la nuit, tandis qu’à trois heures du matin comme de l’après-midi lui, elle, toi, moi, pouvons décider de prendre part à la danse. Il n’y a qu’à tourner. En jogging, en sarouel, en jean, en robe, en jupe, en bermuda, ils tournent. Certains se contentent d’humbles pas giratoires, d’autres dansent jusqu’au vertige. La plupart respectent le code chorégraphique des derviches, les bras croisés sur la poitrine s’ouvrent lentement, main droite tournée vers le ciel pour récolter la grâce, main gauche tournée vers le sol pour la dispenser aux hommes. Chacun tourne, chacun un peu transfiguré, semble choisir de dispenser son amour inconditionnellement.

Le soir, en entrant dans le dergah, je recroise une amie du coloc de Cafer rencontrée à Istanbul, très belle et qui cultive une attitude un peu magnétique ; le lendemain, je suis sur le point de partir et elle nous dit qu’on lui fait penser à Rumi et Shams, que je dois être une sorte de derviche puisque « tu ne te mets jamais en colère, tu n’as pas de maison ». Il faut prendre la comparaison comme elle vient… Puis je les serre dans mes bras et je prends la route de l’Anatolie.

(Le festival revient à Yalova en aout prochain, pour 9 jours et 9 nuits de sema. Avis aux intéressés !)

Il y a certains moments de grâce qui surviennent, qui n’ont aucun rapport avec le voyage – mais que le voyage peut-être provoque de façon récurrente, comme s’il mettait le doigt sur ce que l’on cherche intimement. Au rassemblement soufi, j’ai su que je goutais à la manière de vivre qui pour toujours me conviendra, comme je l’ai su et gouté à Hrovji, à Ras Sheitan, à Hamed el-Nil ; même dans le silence, vous communiquez avec les autres par votre seule présence, par votre sourire, par ces rayons qui circulent entre chacun. Et lorsque quelqu’un s’aventure à danser, c’est un nouveau don sans condition. Il y a de la bienveillance partout, l’amour est là offert pour tous, fortifié par tous. C’est la simplicité même et de ce que j’ai vécu, c’est cette atmosphère qui me semble toujours la plus propice au bonheur (condition nécessaire et peut-être suffisante ?). Alors je me demande : pourquoi a-t-on appris à chercher autre chose dans cette vie, à s’employer à autre chose qu’à l’amour entre chacun ? pourquoi se dédier à l’amour général est-il souvent vu comme un idéal de seconde main, d’utopiste, de bisounours ou de doux prêcheur ? Il y a cet état d’esprit généralisé selon lequel la poursuite d’un idéal c’est bien pour quelques heures mais que la vie consiste essentiellement à apprendre à mener sa barque en eaux calmes au sein de la société, loin du menaçant écueil de l’instabilité financière. Mais je ne sais pas, je crois que je navigue sur un lagon différent (avec pour récifs la solitude et la monotonie ?), parce qu’en vrai cet écueil je m’en fous, tant que j’ai du soleil dehors et dedans.

A Yalova comme à d’autres précieux moments de mes vagabondages je me suis senti entouré d’extrémistes : des extrémistes de la vie, des extrémistes de la compassion, de l’amour. Et en ayant de la tendresse pour des gens inconnus, en en prenant dans les bras, en tournant comme une toupie pour partager la beauté, ils commettent chaque jour de magnifiques attentats. J’aimerais beaucoup capter un peu de cette énergie pour la porter avec moi en tout temps et tout lieu, et la diffuser. C’est un apprentissage.