#5, Dormir en Cappadoce

Le dôme de faïence turquoise du mausolée de Rumi.

Je suis arrivé à Konya assez tard dans la soirée, après avoir commencé le stop pas très loin de Tahtacıörencik en début d’après-midi. Ma première expérience de la ville de Rumi, de la ville des derviches, fut une longue marche à travers sa périphérie nord, le long de grandes artères résidentielles. J’ai fini par arriver sur la place centrale, qui borde le musée Mevlânâ. Au bout d’un moment, un brin de conversation s’est engagé avec un type qui passait par là, il s’appelle Jalâl, il est tailleur et vivait à Damas avant de s’exiler à Konya il y a quatre ans. Pendant qu’on discutait, j’ai reçu un texto d’un potentiel couchsurfeur, qui ne pouvait finalement pas m’héberger ce soir-là. Alors que sur la grande place déserte on venait de se séparer, Jalâl pour rentrer chez lui, moi pour rentrer nulle part (il y avait bien ce bâtiment en construction que j’avais vu à dix minutes à pied… et qui aurait fait un bon gite, probablement ?), il m’a lancé : « My home? sleep? »

Dans le mausolée de Rumi

J’ai quitté Konya le matin du 8 mai, après avoir apprécié deux nuits l’hospitalité de Jalâl, dans l’appartement contigu à sa boutique. La veille au soir, j’avais assisté à une sema au centre culturel. Il y avait beaucoup de monde. La plupart de mes voisins ne prêtaient pas vraiment attention aux derviches, préférant faire de grands signes à des connaissances signifiant « y a encore deux places libres ici » et filmant la danse sur leurs smartphones. Je me suis senti un peu triste. C’aurait dû être un moment de partage, un moment où chacun est là, avec les derviches, à apprécier la beauté de leur danse et à sentir l’amour qu’ils expriment. Mais les smartphones ont gagné. En sortant de là, j’étais encore plus heureux d’avoir eu la chance d’être allé au festival de Yalova. C’est comme ça que j’ai quitté Konya, après les visites d’usage, sans avoir vraiment rencontré Rumi, que je connaissais depuis qu’à Ras Sheitan Misou m’avait fait lire un bouquin sur la rencontre de Rumi et Shams de Tabriz, un bouquin par moment très mal écrit mais au sujet intéressant. Et elle m’avait dit ça, Misou : qu’elle avait longtemps voyagé avec une anthologie de poèmes de Rumi, mais qu’elle s’était résolue à l’offrir où, en Palestine peut-être ? à un hôte des plus hospitaliers. Ainsi vont les livres. Je crois que je ne rencontrerai Rumi ni en lisant, ni en visitant ; mais peut-être qu’en écrivant je croiserai son ombre.

La route entre Konya et la Cappadoce est assez monotone ; avec mon chauffeur (qui doit rouler jusqu’à Erzincan) on s’arrête un moment boire des thés dans un café au bord de la route. Une fois passé Aksaray, enfin, la plaine anatolienne commence à se dérider : les vallées se creusent, au loin scintille le sommet enneigé du Hasan Dağı. Puis mon camion me dépose à un carrefour et je prends à droite, le sac lourd et les pieds légers. Voilà quelques kilomètres que le paysage s’est sillonné de ravines. Je commence à marcher le long de la route, tendant le pouce sans trop vouloir être pris en stop, parce que je la sens, elle ne doit pas être loin, ma première cheminée de fée.

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Très vite, j’arrête d’en tenir le compte, me contente de marcher dans ce paysage si accueillant pour le randonneur ; et puis, par réflexe plus que par envie, je tends parfois le pouce en entendant monter derrière moi un bruit de moteur, et je finis par être pris en stop sur les derniers kilomètres me séparant de Zelve.

A Zelve il doit être cinq heures de l’après-midi, la lumière commence à s’adoucir et dore les cheminées de fée comme du bon pain. On voit de petites taches noires sur la plupart d’entre elles, ce qui veut dire : cette cheminée fut un habitat troglodyte, ce qui veut dire : ceci est ma porte d’entrée, ce qui veut dire en un mot : j’ai trouvé où dormir.

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Ma maison, c’est la plus à droite !

Je rôde autour des cheminées, la démarche alourdie par mes sacs à dos, les déposant parfois au pied d’un talus pour en faciliter l’ascension. La lumière embellit le paysage à chaque minute. Une cycliste est arrivée, elle a posé son vélo contre une cheminée et apprécie la vue. Elle s’appelle Elvira, elle est partie de Stockholm et pédale depuis deux mois. On discute un moment avec entrain, de nos dernières étapes, des démarches à faire pour nos prochains visas. Apparemment elle m’envie de passer la nuit ici ; elle, a ses affaires dans une auberge à Göreme, à quelques kilomètres. Le soleil descend toujours et elle finit par reprendre son vélo, après qu’on s’est échangé nos adresses mail (et ainsi je peux vous gratifier de ces quelques photos). Si ses mollets ne faiblissent pas, si mon pouce séduit toujours autant, et surtout si les messieurs et dames des services de visa se montrent conciliants face à nos sourires innocents, on se recroisera peut-être en fin d’année à Hong Kong, qui sait ?

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Voici une photo de ma bonne personne accompagnée de l’ombre d’une Suédoise.

Je passe une bonne nuit dans ma petite église troglodyte. J’ai déballé ma tente et je l’ai étalée sur le sol encore pliée en trois, parce que j’ai eu la grâce de perdre mon tapis de sol un jour de stop à la sortie d’Adapazarı. C’est important, de perdre des choses essentielles, quand on voyage. Je m’y applique avec une discipline exemplaire. Mais tout compte fait, une tente pliée en trois, c’est un matelas de fortune très satisfaisant. Une brise agréable entre dans la cavité et je m’endors peu à peu, au son d’ululements et du lointain et mystique écho d’un son-et-lumière.

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Le lendemain, d’autres cheminées de fée surgissent en bouquets sur ma route. Je passe dans Ürgüp en coup de vent, le temps de manger une glace noix-sésame à renier père et mère. Puis je prends mes cliques (gros sac à dos) et mes claques (petit sac à dos) et m’enstoppe vers le rocher d’Üçhisar et les vallées des Göreme. Pour être franc, ça me contrarie un peu de ne pas dormir au bon air cette nuit, alors qu’il y a toutes ces grottes vides qui n’attendent qu’un peu de chaleur humaine, mais je me suis résigné à payer un lit en auberge de jeunesse. Parfois… une douche s’impose.

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Le rocher d’Üçhisar

*

Je viens de cette âme

qui est l’origine de toutes les âmes

je suis de cette ville

qui est la ville de ceux qui sont sans ville

Le chemin de cette ville n’a pas de fin

Va, perds tout ce que tu as,

c’est cela qui est le tout.

Rumi, Rubâi’yât.