#6, Stop vers la Lycie

Et je m’attable gaiement pour de nouvelles journées de stop, avec au menu six cents kilomètres, de Cappadoce à la côte lycienne. Tout se déroule à merveille et je me divertis de la plate plaine antolienne en visitant un caravansérail seldjoukide, le plus grand de Turquie à ce qu’on dit ; déjà, sans en avoir l’air, la route de la soie disperse ses vieilles pierres, murmurant qu’au bout du voyage il y a Boukhara, Samarcande et toutes ces villes imaginaires. Pour l’instant je ne m’en formalise pas trop.

sultanhaniUn conducteur sympathique m’aide à contourner Konya ; on s’arrête une petite demi-heure dans son entrepôt de matelas, le temps qu’il s’occupe d’un rendez-vous professionnel auquel j’assiste affablement en buvant du thé. Puis la route reprend et je stoppe une petite heure à l’entrée des monts Taurus, jusqu’à ce qu’Hikmet immobilise laborieusement son camion (et sa remorque de quatre tonnes) sur le bas-côté.  taurus

Les Taurus s’ouvrent à nous. Le pare-brise immense laisse défiler leurs sommets austères, leurs flancs abrupts parsemés de sapins, dont la lumière de l’orage acère les silhouettes. Les alentours ressemblent à ceux du lac du Miroir, en amont de la Lórien. L’heure passe, le camion venant bravement à bout des côtes, à petit train. Après avoir franchi un dernier col, on commence la lente redescente vers la Méditerranée. Le soleil n’est plus qu’à quelques centimètres de la montagne lorsqu’Hikmet choisit de s’arrêter pour casser la croute dans un petit relais routier de Güçlüköy, à une demi-heure de la mer. Je finis par me laisser tenter par la même soupe de lentilles que lui, qu’il refusera catégoriquement de me laisser payer.

La nuit tombe lorsqu’on redémarre. Antalya, jusqu’où roule Hikmet, est sur mon itinéraire, mais arriver de nuit dans une si grande ville, avec ma tente pour maison, n’est pas pour me plaire. On atteint le bord de mer et, à l’embranchement de Side, je laisse le camion partir en adressant à Hikmet un dernier salut.

Ce soir, on dort à la plage ! je suis bien content. C’était à Djibouti, la dernière fois, dans la torpeur de décembre, avec Faulkner pour compagnon. Le ciel sera-t-il le même ? J’atteins Side après un dernier pouce fructueux. Les ruines de la cité grecque se laissent entrevoir dans la fausse nuit des réverbères. Des badauds de toute l’Europe flânent au long des néons des restaurants. La plage, vite !

side temples

La nuit fut bonne, le sommeil porté par le bruit des vagues. J’ai eu beau chercher, je n’ai trouvé que la Grande Ourse au-dessus de moi. Orion est parti en vacances, dans son paréo noir et tout enduit de crème lunaire… au bord de la mer Rouge probablement. A huit heures du matin Side est encore bien calme et je marche jusqu’aux temples d’Apollon et d’Athéna, avant d’écrire dans le square qui fait face à la poste une carte postale à ma tante et une à Alena, ma couchsurfeuse d’Addis qui s’en est depuis retournée en République tchèque.

Puis vient l’heure de braver Antalya, qui se révèle receler tout ce qu’il y a de désagréable pour un autostoppeur : une ville en longueur, aux abords de laquelle on me dépose avec devant moi dix kilomètres d’axes embouteillés instoppables. Je mets plusieurs heures à en voir le bout, interrompues par une pause-déjeuner que le corps comme le moral accueillent avec gratitude.

antalya trafic

Et puis un camion finit par s’arrêter et je cours après lui, non sans laisser tomber ma carte routière dans l’affaire. Décidément, Antalya ne me laissera pas un souvenir ému. Mais laissons ça, déjà la ville s’efface et le camion entre en Lycie…