#7, La douce vie de Çıralı

La plage de Çıralı (prononcez Tcheuraleu)

En randonnant, j’ai trouvé au bout d’une plage une vieille fabrique ; le toit, les fenêtres, les portes manquent. Mais les murs se dressent encore sur toute leur hauteur, dissimulant, au coeur de l’édifice, un énorme laurier en fleurs. J’ai bouquiné un peu dans l’embrasure d’une ancienne fenêtre, avant de rebrousser chemin.

Çıralı en mai est encore un peu assoupi. Le touriste rechigne à se montrer en Turquie, préfère les Baléares. Les terrasses et les chambres d’hôtes peinent à se remplir. C’est bien, ça nous permet d’aller trainer aux terrasses des amis et d’abattre, chez Diana, le travail dont on n’aurait pu s’occuper en présence d’invités.

Chez Diana, c’est là où je me suis installé pour bénévoler deux semaines. On y passe de bonnes soirées ; souvent Andrea (le volontaire italien) cuisine et Walter (un Allemand du coin) apparait, la démarche chaloupée, avec une bouteille de vin. Walter fait beaucoup de blagues, que je ne comprends pas toujours parce qu’il s’exprime essentiellement par onomatopées. Il m’a raconté qu’un jour, en Croatie, où il a sa maison (il a un logis ici aussi bien sûr, que tout le village s’accorde à appeler « la ruine de Walter »), il s’est maquillé et habillé à la mode aborigène, et a fait des tours de son jardin en dansant et chantant, comme il avait appris à le faire en Australie pour provoquer la pluie. Et ça a marché, tant et si bien qu’il a recommencé le lendemain, avant que sa femme lui fasse de grands gestes en lui criant que Walter, maintenant ça suffit, les invités arrivent demain, merde. Walter est très attachant. Il en a assez de Çıralı : trop de touristes, de restaurants près de la plage, de bungalows. L’an prochain sa ruine sera vide, et lui quelque part plus au calme, il pense au Portugal. C’est qu’il a 76 ballets, Walter.

(le meilleur endroit du gite !)

Parfois, au milieu de la conversation, résonne l’appel à la prière (la voix est enregistrée et le volume trop élevé), et Diana rêve de trafiquer l’installation de la mosquée pour diffuser Jimi Hendrix à la place, généreusement, dans toute la vallée, sur la plage et dans les oreilles des tortues. Diana a un délicat accent allemand, elle crie sur son voisin quand il traite ses vignes avec un spray dégueu (à la fin elle tourne les talons, furieuse, en le traitant d’Adolf), elle aime ses canards mais préfère ses chats, et surtout elle a le rire à débordements de Marianne. Elle a pris quelques jours de vacances en me confiant le gite, et quand elle est revenue, elle m’avait acheté du fromage ! c’était mon dernier soir, on a mangé le bleu en buvant du rouge, c’était formidable (et la langue française l’est tout autant).

Le gite reçoit aussi des invités sympathiques, comme Mahmoud le Jordanien, qui passe Fayrouz à toute heure du jour, et Félix le Stuttgartois, qui gratifie parfois le diner de pommes de terre crues parce qu’il « tente de nouvelles techniques de cuisson » dans le feu. Félix a aussi la bonne idée d’organiser quelques sessions de yoga, ce qui me permet de préparer le petit-déjeuner des hôtes tranquillement alors que ceux-ci, la gueule encore enfarinée, se font cliqueter des lombaires. J’ai aussi fini par leur faire une sorte de clafoutis, parce qu’il me restait de la pâte à crêpes et que ce n’était plus un jour à beurrer une poêle. Et si le clafoutis est loin d’être mon dessert préféré (mon dessert préféré c’est LA TARTE AU CITRON) (et la charlotte aux noix aussi, mais come on c’est un peu trop sophistiqué pour ce blog rustique), en revanche c’est le mot de la langue française que jusqu’ici je préfère. Franchement, écoutez comme il sonne ! cla fou tis. C’est merveilleux comme enchainement de sonorités. J’en ai des guilis dans le ventre !

Olympos, ancienne cité lycienne qui dissimule désormais ses sarcophages au fond des bois…

Çıralı est tout près du mont Chimère. On y est allés une fois, au soleil couchant. La nuit tombe tandis qu’on grimpe vers le site. Lorsqu’on arrive là-haut, sur les pentes nues, et qu’on se retourne vers la mer, on voit se lever une lune rousse. Puis elle pâlit et éclaire l’eau calme d’une trainée blafarde, quasi fantastique. C’est presque normal… cet endroit a été rattaché dès l’Antiquité au mythe de la Chimère, en raison des émanations de méthane qui se dégagent des anfractuosités. Les flammes léchouillent la roche, ça sent la gazinière fraichement mise en route. J’ai apporté quelques guimauves. C’est bon, les guimauves passées au feu des légendes.

yanartas

Un soir, ses dreads sagement nouées en turban (treize ans qu’elles poussent !), Andrea a préparé vingt pizzas, histoire de fêter quelques départs. J’en ai gouté quatorze : les feuilles fraiches de basilic, c’est la clé du bonheur, tenons-le-nous pour dit. Surtout quand on peut dévorer sa pizza sur Sinnerman, qu’Andrea a décidé de passer en boucle trois jours durant (ce qui m’allait très bien). J’ai aussi appris que disposer les ingrédients sur une pizza pouvait avoir quelque chose de très spirituel. On plonge une main dans les courgettes, les aubergines, tous ces morceaux délicieusement huileux ; et tandis qu’arrivé au terme de la préparation on se délecte d’avoir la main si douce et glissante, l’autre main, parce qu’elle est restée sèche, s’occupe de saler la pizza, et commence à picoter désagréablement. Et on est là, derrière le comptoir, avec toutes ces pizzas alignées qui ne demandent qu’un four, on a les deux mains en l’air qui attendent d’être lavées, l’une est si douce et l’autre pique tant, il y a probablement une théorie bouddhiste qui voit la préparation des pizzas comme un exercice spirituel, c’est une si bonne place pour sentir l’équilibre du monde.

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