#8, A travers la Lycie

(Super ta carte Oliv, merci de t’être couché à 2h pour la finir !)

Le matin du 24 mai, après avoir avalé mes oeufs brouillés, j’ai quitté Çıralı, en tongs. Diana et Walter m’ont adressé un dernier signe de la main et je me suis engagé sur le sentier bordé de chardons et de coquelicots, il faisait encore bon et j’étais très enthousiaste devant la journée qui s’annonçait. J’ai fait demi-tour après trente secondes, goguenard, lançant à Diana et Walter qui traversaient le jardin : « I was leaving in flip-flops… »

Deux minutes plus tard, mes chaussures de randonnée recherchées et lacées, mes tongs attachées à mon sac, je suis reparti, trouvant toujours autant de couleurs au sentier et de douceur au soleil matinal. J’ai fait du stop jusqu’à Arykanda, ancienne cité lycienne qui s’accroche aux flanc des monts Taurus, grappillant en chemin quelques fruits sur les muriers. La route offre un régime sain et frugal !

La Nature présente ses hommages à la civilisation lycienne.

Et puis j’ai suivi un panneau signalant la route de Kaş. C’était à vrai dire une route bien secondaire, pour ne pas dire vicinale, ce qui m’a offert de jolis paysages et de longues heures d’attente. Vos oreilles vous jouent des tours, le moindre écho de tronçonneuse vous fait lever le pouce, les bruits de moteur semblent se multiplier alors que, non, la route est déserte, le village dort, seules quelques chèvres ont traversé le bitume là-bas, au virage suivant. Il ne reste plus qu’à prendre votre mal en patience, et puis est-on vraiment si mal, hein ? et chantonner ce qui vous passe par la tête, Sixto Rodriguez, mettons. Silver magic ships you carry…

Plus tard, après quelques sauts de puce, la route se met lentement à s’incliner, se creuse de longs lacets, et au loin, à dix kilomètres selon mon dernier chauffeur, s’étend la ville de Demre, ce qui signera enfin mon retour sur la nationale. C’est déjà la fin de l’après-midi. Un lointain vrombissement commence à se faire entendre, ce n’est pas un fantasme cette fois mais guère mieux : une petite moto rouge serpente le long de la falaise et met un certain temps à parvenir à ma hauteur. Haysam, dix-neuf ans, s’arrête. Il me fait signe de monter. Je lui montre mes sacs à dos, étonné. Il me fait toujours signe de monter.

On est partis, la moto bien lestée, dans les virages et les épingles à cheveux, penchant à droite, penchant à gauche, la vitesse nous arrachant quelques larmes. Il est si proche et si vaste, le ravin… Au bout de dix minutes, Haysam s’arrête dans un virage à la vue particulièrement spectaculaire. On se sèche les yeux, on prend quelques selfies, on se comprend à peine puisque je sais vingt mots de turc (dont les chiffres jusqu’à dix…) et qu’il en sait autant d’anglais. Mais c’est chouette. Il y a les montagnes abruptes, rocheuses, tapissées de pins, et au fond de la gorge la rivière, perchée sur ses alluvions pâles, qui sinue jusqu’à la plaine. Le reflet du soleil dans les serres de Demre fait mal aux yeux. Demre, c’est la ville moderne qui occupe le site antique de Myre ; Myre, ce fut l’archevêché de saint Nicolas, oui oui, le type à la hotte pleine de cadeaux, habillé aux couleurs de Coca-Cola. Un jour, il y a longtemps, il a existé, suivant un dresscode moins ridicule.

En chemin pour Kabak, vous pouvez vous rincer l’oeil de beauté en surplomb de la vallée des Papillons.

La route est longue d’un bout à l’autre de la Lycie, mais toujours belle. Au sanctuaire du Létôon, les colonnes se trempent les pieds dans l’étang, sous le coassement des grenouilles. A Xanthos on peut voir une grande stèle gravée en lycien, dans l’alphabet lycien, qui ajoute au grec quelques lettres inédites. C’est une sensation assez étrange, d’avoir cette stèle devant soi, cet alphabet qu’on croit connaitre avant d’identifier ici, puis là, quelques lettres inconnues… Comme si on trouvait, sur la table d’une librairie, un livre écrit dans une version de notre alphabet à 32 lettres… Marğueriþ Duraş, Le raðissement de Lől V. Sþein… Peut-être un jour j’écrirai un texte comme ça.

Et lorsque les théâtres antiques adossés aux collines commencent à vous barber (ingrats !), vous pouvez suivre la côte au sud de Fethiye jusqu’à la petite baie de Kabak qui, si elle a perdu son étiquette « alternative » d’antan, accueille plus volontiers des adeptes de yoga et de méditation que des fans de quad.

Le théâtre de Pinara

Mon endroit préféré jusqu’ici, c’est Pinara, une autre cité lycienne, un peu plus éloignée de la vallée. Dans le ventre de la falaise, les Lyciens ont creusé des tombeaux. Leur ligne est simple et certains sont obstrués par les éboulis. On y respire bien. On reste là et on inspire, on expire, on regarde la ligne des tombeaux, on inspire, on regarde leur solitude, on reste là, on expire, on a le coeur qui suit les taches de soleil au pied des grands platanes, on apprécie le rose des lauriers, on respire, on regarde la solitude, la lumière qui frappe chaque feuille de platane tout en haut dans les cimes, tandis que tout en bas de la falaise on est là avec les tombeaux, à gouter leur ligne si simple, et la solitude qui les trempe comme le soleil trempe chaque feuille de platane, on y est bien, on s’assied on regarde et s’y repose, ah… Pinara…