#9, Jours de juin

Sous les muriers

Chez Ali, j’ai passé les heures douces de la journée à faire du désherbage, à l’ombre, sous les muriers. Parfois les poules tentent une intrusion, lancent à la ronde leurs bruits de dinosaures, tout excitées de trouver tant de terre fraichement dépotée. Lorsque leurs discussions m’empêchent d’entendre la musique de mon ordi calé dans les branches, je m’agace et je leur cours après, elles détalent dans la confusion, leurs yeux fichés dans leurs têtes minuscules n’ont que de la surprise à refléter et j’essaie vraiment de leur trouver des qualités mais je dois avouer, j’ai du mal à penser autre chose que « mais qu’est-ce que c’est con une poule ». Elles fuient sans demander leur reste et je reviens au désherbage, au rythme de Billy was a preacher son, it’s Friday night and it won’t be long till I ran to the river, it was bleeding I ran to the sea it was bleeding your mind is in disturbia but I didn’t shoot no deputy rompopopom we are shining and we’ll never be afraid again et toute sa vie c’est pas grand-chose je te donne mes notes je te donne mes mots, les fruits bien mûrs au gout de miel s’en vont, amoureux, sans peur du lendemain byebye au hasard Balthazar nique-sa-mère-le-blizzard je voudrais que tu m’ex-pliques un peu mieux je suis seul dans les rouleaux alors l’Europe alors l’Europe alors c’est peut-être un détail pour vous mais si vous touchez au fruit de mes entrailles chacun pour soi est reparti dans le tourbillon de la vie
et de temps en temps les mûres là-haut me font signe, grosses mûres blanches parfumées ou petites noires acidulées qui vous tachent les doigts pour des heures.

concombresduroi

(J’ai croqué quelques concombres du champ d’Ali, c’est exactement la sensation que j’avais imaginé à mes sept ans en lisant ce J’aime Lire.)

Vers Pamukkale

Le matin du 6 juin est arrivé, c’est le premier jour du ramadan et pour moi le temps de partir, si je veux attraper mon avion pour le Sinaï en temps et en heure. Je passe la première nuit près d’Ephèse et d’un verger foisonnant de pêchers formidables. Diner de pêches, nuit sous la tente derrière un taillis de figuiers, petit-déjeuner de pêches, visite d’Ephèse, et en fin d’après-midi je parviens au Château de coton. Château de coton, en turc, se dit Pamukkale. L’orage est passé, des nuages violets pèsent encore sur les montagnes et ne laissent à la lumière dorée du couchant qu’une bande étroite au-dessus des crêtes bleues. C’est déjà un joli déluge de couleurs. Avec Pamukkale, où s’étagent à flanc de colline les bassins de travertin, c’est double dose, c’est jour de fête sur la palette, c’est gouache à tous les étages. Le travertin (roche calcaire) immaculé, le bord des bassins comme un coquillage qui se teinte d’orangés… et si doux, le bord des bassins. Je me demande si à Pamukkale ne venaient pas chaque nuit les petites lavandières de l’Olympe, pour faire la lessive des dieux… L’eau dans les bassins on dirait qu’elle vient d’un lagon des Caraïbes.

Après un tel festin, je me suis accordé un diner à une terrasse pour profiter d’un peu de wifi et répondre à quelques mails : mes parents voudraient me rejoindre au Laos… Simon est parti sans argent respirer l’air des Hébrides et pêcher à Skye… Ensuite, il doit être dix heures et demie, je m’installe dans le bungalow abandonné d’un restaurant en bordure de la route et, dans l’ombre d’un vieux sofa qui me protège de la lumière des phares, je finis par m’endormir.

pamukkale

Transit à Konya

La route m‘offre d’autres repas le lendemain grâce aux gentils arbres fruitiers (deux pêchers et un abricotier proposaient leurs branches au passant, dans la zone industrielle de Denizli) et à un conducteur qui, en chemin vers Konya, s’arrête à une échoppe installée sur le bord de la route et en ramène une demi-douzaine de pêches à partager. J’atteins Konya, je m’envoie quelques kilomètres de trottoirs et commence à poucer en direction de Sille, une petit coin troglodytique où passer la nuit tranquille dans une grotte avant de rejoindre l’aéroport. Muammer, accompagné de sa pote hôtesse de l’air taïwanaise, gare sa grosse voiture blanche quelques places après moi. On est encore en pleine ville, c’est une surprise de voir quelqu’un s’arrêter comme ça, un particulier, et après cinq minutes ! Ils vont à Sille et très vite Muammer, avocat de son état, me dit, goguenard, que chez lui c’est mieux qu’une grotte. Je suis à Konya avec un jour d’avance, on m’a pêché en pleine ville et pour me proposer un toit. Merci la vie !
Dans la soirée, on passe au cabinet de Muammer après un détour au centre commercial pour acheter un sèche-cheveux (c’est pour son brushing du lendemain, il a deux plaidoiries) et il me fait lire une courte nouvelle d’O’Henry qui a l’air vachement bien. Et puis on dine avec ses parents de plein d’aliments bien préparés qui me rappellent que c’est bien, parfois, de donner à son corps autre chose que du fructose.
Et puis c’est le 9 juin, j’ai aidé un vieux type à charger des sacs de paille dans son pickup et, comme il se trouve que sa ferme est à deux pas de l’aéroport, il m’embarque avec lui. Voilà, j’ai mon ticket d’embarquement, un moment pour profiter du wifi et lire un peu, dans quelques heures je serai au Sinaï, le grand, calme Sinaï bardé de montagnes, de sable et de soleil…