à pied

Tadjikistan #2, La vallée de l’hospitalité

21 septembre

J’ai pris la route ce matin, pour quelques jours. Un sac de couchage, une couverture, une écharpe ; un stylo, un carnet, mon passeport ; une bouteille d’eau, une buche de pain, deux fruits.

Les bouleaux, les argousiers aux baies orange, les gens qui sourient dans les champs. Les premiers sommets enneigés à ma droite. Le Pandj s’est soudain très élargi, un vaste banc de sable gris entre ses bras. Un peu plus en amont, il laisse se former de multiples ilots, gris ciment, où s’accroche un peu de végétation.

Sur l’autre rive c’est toujours l’Afghanistan. Des petits pâtres afghans m’ont fait signe et ululé du haut de leur rocher. Derrière eux, dans la vallée étroite jonchée de pierres, s’éparpillait un troupeau de vaches. On a ululé chacun notre tour, en se faisant plein de signaux, jusqu’à ce qu’une rangée de bouleaux me dérobe à leur vue.

Sur ma route chacun me faisait signe du fond de son champ, me proposait d’aller boire le thé chez lui. La vieille paysanne m’a dit qu’Udit, le prochain village, était à deux heures de marche et m’a demandé si je voulais du pain. Les Wakhi (les gens de la vallée) sont les plus charmants du monde…

Et puis, c’était pendant une petite montée avant d’arriver au village suivant je m’en souviens, le paysage m’a chopé par la nuque et j’ai dévalé la pente jusqu’au fleuve, et j’ai couru entre les dunes argentées. Le sable était gris comme du ciment, et tout pailleté. Euphorie. J’ai du pain et une pomme : piquenique aux dunes d’argent. « Le petit, là, il a déjà quinze kilomètres dans les pattes, vous ne voudriez pas lui vendre du rêve un peu ? je sais pas, on pourrait créer des dunes d’argent sur le fleuve par exemple… »

Le soir j’arrive à Darshaï, fourbu. La vallée est devenue très austère après le village de Toqakhona. Le vent s’est mis à souffler, le soleil s’est peu à peu caché derrière les crêtes. Quelques douceurs verdoyantes sont apparues au bout des falaises désolées de la rive afghane : l’embouchure de la Darshaïdara ! un rayon de soleil tardif y trainait encore.

22 et 23 septembre

Il n’y a pas de meilleur réveil qu’une marche à l’aube… J’ai quitté Darshaï alors que la montagne cachait encore le soleil. Il n’était pas loin et les crêtes étaient aveuglantes. Dans la matinée, en me servant un peu de mon pouce, j’ai fini par atteindre Yamchun, où s’élève une vieille forteresse qui domine la vallée. On voit le Pandj échevelé comme jamais. De gentils petits ânes broutent autour de leur piquet et boivent à une rigole d’eau claire. Les familles travaillent aux champs, fauchent les blés. Parfois des écoliers me suivent, pour un brin de causette en persan.

A la hauteur de Yamchun, la vallée devient le pays noir des pyramides fendues : côté afghan chaque montagne se dresse, l’une après l’autre, sombre, désolée et très lisse, fendue en son milieu d’une seule ravine très profonde.

Le Pandj est formé par deux fleuves, le Pamir (qui marque la frontire tadjiko-afghane) et le Wakhan (qui s’enfonce en Afghanistan, dans des massifs montagneux très reculés où vivent encore quelques Kirghiz dont l’héroïque histoire peut s’apercevoir par là). Ce soir-là, à Langar, Payshambé m’a invité à profiter gratuitement de sa guesthouse, nichée auprès de quelques abricotiers, dans un sous-bois où tumultue un petit torrent clair. Les bouleaux commencent à perdre leurs feuilles alors les flancs du vallon sont jonchés de jaune.

Le lendemain, je quitte Langar en ramassant sur mon chemin quelques bons abricots. Six heures et demi du matin. Il fait jour et froid. Le soleil s’apprête à enjamber la montagne. Les écoliers dans leur petit uniforme bleu confluent vers la route, à travers les champs mouillés de lumière. Une autre journée s’annonce…

Vallée verte ou grise, verdoyante ou aride, montagnes austères ou étincelantes… avec des gens qui sourient. Lorsque vous avez soif, vous pouvez remplir votre bouteille à la première rigole, qui distille une bonne eau claire légèrement gazeuse. Le reste du temps, vous marchez, il fait bon au soleil, on peut fantasmer sur les sources chaudes et les mines de rubis qui se dissimulent entre les montagnes.

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Difficile de mettre des mots sur de tels paysages, difficile aussi de témoigner de l’hospitalité des Wakhis, si spontanée, si naturelle, leurs visages se tournant vers vous au coucher du soleil alors qu’ils sont encore aux champs à rassembler les blés, leurs mains qui s’agitent, montrant votre sac minuscule et ne prenant parfois même pas la peine de vous dire « viens à la maison », vous intimant de les suivre seulement, à travers les champs ; c’est comme ça que j’ai suivi Osuda, qui a quatorze ans et connait quelques mots d’anglais, et qu’elle m’a conduit dans la maison familale, m’a posé une couverture sur les épaules, apporté un verre de thé puis une large assiette fumante. C’est le Wakhan. Les maisons ont d’épais murs pour braver l’hiver, dans la pièce principale la charpente découpe toujours un joli puits de jour. Les miches de pain sont succulentes ; le riz au lait, bien sucré, réchauffe. Il y a une pièce, du côté du vestibule, où pendant que vous dinez on vous installe un matelas et deux grosses couvertures. C’est comme si de vieux amis vous attendaient.

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L’ancienne forteresse de Yamchun

Ethiopie #4, Camper sur les hauts-plateaux

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On volpane dans la tente en zippant fébrilement bâche et moustiquaire. Il fait nuit noire, on vient de monter le camp à l’aveuglette après cinq heures de stop et Simon a aperçu de la faune non identifiée rôder sur la route à quelques mètres de nous, une faune dont les griffes cliquetaient sur l’asphalte. On ne sait pas ce que c’est mais peu après monte dans la nuit de hurlulement d’une hyène. On est en bordure de Mekane Selam et je ne sais pas quel est mon souci numéro un : avoir une hyène pour voisine ? avoir oublié mon duvet dans la voiture du type qui nous a pris en stop ?

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Tout a commencé par une chaude journée de saison sèche, à Debre Libanos. Le soleil brillait, les gorges de la Jemma nous catapultaient 800m d’escarpements dans les yeux et les gamins du coin, quand ils ne protégeaient pas des oiseaux leurs champs (à la fronde), nous poursuivaient sur les sentiers en demandant des thunes. Avec Simon on s’est dit : « Et si on passait sur le plateau d’en face ? » (Sur la photo ci-dessus vous pouvez voir que c’est loin, en face.)

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S’ensuivit une descente escarpée par les chemins de muletiers, une pause bière à un abri-sous-roche et quelques heures désespérantes par champs et par torrents avant d’atteindre la Jemma. On a campé, diné, dormi, lavé nos chaussettes dans la rivière et puis on a bravé l’escarpement.

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Après une journée riche en pertes de souffle (la grimpette, l’altitude et la beauté des vues), on a atteint le village de Woqo où une vieille dame, s’apitoyant sur notre hypoglycémie, nous a offert un bon repas et un grand verre de t’ella (de la bière artisanale).

C’est pas grand, une tente…

 

On s’est fait héberger par les profs du village, on a bu de bons cafés et on s’est endormis sur un matelas confortable quoiqu’assaisonné de puces, un peu honteux de l’odeur dégagée par nos chaussures de rando. Le plateau suivant nous a offert d’autres gorges, d’autres panoramas explosifs et un formidable emplacement où poser la tente (on pense envoyer les photos à Quechua pour leur prochaine campagne de pub).

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Au soir du 7 octobre, sur une petite butte semée de moulemariniers (on ne sait pas ce que c’est mais quand on presse les feuilles de cette plante, aucun doute : ça sent les moules marinière), tandis que les spaghettis commençaient à s’assouplir dans notre cancérigène boite-de-conserve/casserole, un habitant des environs s’est invité à la fête, brandissant une lampe-torche et peu enclin à simplifier son amharique pour que j’en comprenne une traitre phrase. On a fini par comprendre (le ton et les gestes) qu’il nous accusait de lui avoir volé son bois. Voleur de bois. Moi monsieur ?! Libraire amateur je veux bien, archéologue de pacotille sans aucun doute, lent trayeur de chèvres oui, vendangeur du dimanche, bouffeur de canard… mais voleur de bois ?!

Eh ben le monsieur il a appelé la police. « Oui bonsoir, commissariat du Petit Chemin Bordé d’Eucalyptus ? oui je vous appelle parce que j’ai deux individus en lisière de mon champ qui, non contents d’avoir le jean troué et de puer des pieds, font cuire leurs pâtes dans une conserve et… oui il se trouve que j’ai reconnu les branches, ce sont les miennes je suis formel… L’eucalyptus qu’on avait planté pour le baptême du p’tit oui… Faites vite… »
On a éteint notre feu (sacrifiant nos pâtes qui, dans la confusion, se complaisaient dans une irrécupérable semi-cuisson) et échafaudé la stratégie suivante : « On va dans la tente, je me mets à poil dans mon duvet pour donner de la force à mon personnage de dormeur innocent on on range nos billets de banque dans une poche secrète, au cas où ils se mettraient en tête de nous foutre une amende qu’on ne paiera pas. »
Trois quarts d’heure plus tard, les policiers toquent à la tente et nous demandent dans un anglais fort convenable si… si « on a des questions ». On explique la situation, je joue aisément la carte tant préparée du dormeur innocent (torse nu et broussaille de cheveux sont de merveilleux adjuvants) et ils repartent après nous avoir donné leur numéro.
Le plus merveilleux dans tout ça, c’est que j’ai retransféré mes billets dans l’intérieur de mon imper au lieu de les laisser dans la poche secrète de mon duvet. Et ça c’est vraiment formidable, puisque le lendemain soir, ledit duvet nous faussait compagnie, préférant à la menace d’une hyène une nuit dans un pickup.

Bref, les panoramas déglinguent.

Quelques péripéties supplémentaires plus tard ont agrémenté cette semaine de baroudage sur les hauts-plateaux : j’ai retrouvé le pickup (et mon duvet, du coup), on est passé par les gorges du Nil (d’autres que celles, truffées de babouins, d’un article précédent) et on a appris qu’à camper en bordure de plateau le danger faunistique principal n’était point la douce et aimable hyène mais l’affable et melliflu léopard. Hyène ou léopard, la réalité la plus désagréable c’est quand même les puces.

Pas de panique, on n’a rien de cassé. Les ambulanciers n’ont fait que nous prendre en stop !