Asie centrale

Asie centrale #9, L’automne vient…

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Sur la Pamir Highway, un peu avant Alichur. Plateau à 4000m

Traverser les Pamirs n’a pas été une mince affaire en stop, j’ai eu parfois très froid, j’ai crié après le vent glacial, j’ai eu mal au cou à force de vouloir disparaitre dans mon écharpe. Le plus étrange dans l’affaire, c’est que j’ai eu beau hurler assez souvent mon inconfort, ni les montagnes, ni les vallées n’ont pris la moindre mesure pour éradiquer ce satané blizzard. Oui la scène que voici a été confirmée par plusieurs témoins oculaires et auditifs, à divers endroits de la Pamir Highway entre le 27 et le 29 septembre : il y a le petit Français, là, il est tout recroquevillé dans son blouson, dans son jean froid, à faire les cent pas les mains enfoncées dans les poches, à trembler du thorax et mouiller l’écharpe qu’il s’est mise jusqu’au nez, sur une route où passe un poids-lourd toutes les deux heures et rien d’autre. Une masse blanche apparait au loin, vite tendre le pouce et faire un grand sourire, ah mais c’est une vache. Un bruit de moteur ! ah c’est juste le voisin qui va chez le voisin. De temps en temps le petit Français qui grelotte interrompt ses allées et venues, sort le cou des profondeurs de son écharpe, regarde à droite et à gauche, il a l’air de vouloir gratter l’horizon jusqu’à y faire un trou, au moins il y aurait quelque chose, une couleur différente, un portail galactique, une tache de gras, peu importe, quelque chose d’autre que cette ligne de goudron déserte et ce vent qui siffle, bref il s’est arrêté et puisque rien ne se passe à part le vent qui siffle et qui glace les oreilles le nez les lèvres les mains les pieds les jambes et encore les oreilles, il lève la tête et crie au ciel (d’un bleu sardonique) : « Je me PÈLE le CUL ! ». Il est tout seul, raide comme un piquet à cause du froid et de l’attente qui n’en finit pas, et il ouvre la bouche comme ça et prononce cette phrase, et parfois la vallée lui répond : « cul !… uuu… »

Heureusement, la chaleur des gens n’était pas si loin. Plusieurs fois j’ai croisé Vera et Cyril, des Flamands qui pédalaient vers le Kazakhstan. Leur silhouette tranquille apparaissait dans le virage, de loin j’avais encore des doutes mais c’était bien eux, et ça réchauffait de pouvoir discuter un peu ou de partager un snack. Sur leur smartphone ils avaient des nouvelles fraiches de tous les cyclistes que j’avais croisés jusqu’ici, sur la Caspienne, à Téhéran et à Boukhara…

Quelques petits liens en passant : le blog de Pierre et Lucie, Des petits mollets dans la tête, et le site de Vera et Cyril, Oufti! !

Et puis le soir, avant que la nuit tombe, j’ai toujours été pris sous l’aile d’une famille pamirie, m’offrant en riant du thé et des couvertures, du riz au lait fumant et des parts de leurs énormes et délicieuses miches de pain. Un matelas pour la nuit, aussi, et des questions, des incompréhensions, d’autres rires et jamais la moindre gêne.

A Murghab, transi de froid après avoir attendu toute la journée à la gare des camions, j’ai fini par embarquer avec des routiers kirghiz. C’était la fin des Pamirs, presque. On a passé quelques cols à 4500m, on a regardé filer les paysages désolés et la terre blanchie puis la nuit est tombée, à une heure du matin on était au poste-frontière, la neige dans les ténèbres repeignait tout en nuances spectrales.

fotoJe me souviens avoir été accueilli par un de mes conducteurs kirghiz, le jour suivant, dans la maison familiale entourant un grand verger jonché de pommes et de noix. L’après-midi, on l’a passé dans la rizière, à faucher. Puis d’autres trajets, d’autres conducteurs, jusqu’à ma dernière halte, sur le lac Issyk-Kul, où j’ai appris à démonter des yourtes et où les pommes et poires du jardin, avec les noix du marché, m’ont fait faire de bons crumbles. (La photo n’a pas l’air très pertinente mais elle l’est quand même un peu, je pense que j’étais en train de faire la vaisselle du crumble…)

C’est à Grigorievka, aussi, que j’ai commencé à voir clair dans la suite du voyage et à quoi 2017 ressemblerait. C’est très excitant. Mes jours dans le Wakhan m’avaient conforté dans l’idée que je voulais voyager léger. Je me suis souvenu d’un mail que j’avais envoyé cet été en rentrant du Sinaï. J’étais bien en avance à l’aéroport de Charm et, après avoir écrit dans mon carnet, j’avais répondu à un message de Karim. Je me souviens lui avoir dit qu’un jour peut-être j’aurais la force de voyager comme un sadhu. Sans affaires ni wifi. Juste sur la route, avec une couverture, un passeport, un carnet. J’avais écrit ça à Karim et je m’étais rendu compte que c’était aussi la première fois que je me l’avouais, à moi. Les mois ont passé, à Grigorievka un soir sur le balcon il faisait frais et j’ai eu cette bouffée d’enthousiasme à me dire que je commençais à me sentir prêt : 2017 serait toujours en voyage mais tout léger, tout déconnecté. L’automne kirghiz ça rafraichit les idées.

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A la mi-octobre, il a commencé à faire sacrément froid. La Chine ne voulait toujours pas accorder de visas à tous ces vagabonds centralasiatiques fort incommodants et tous les voyageurs de la soie se mettaient à envisager Hong Kong, Bangkok, Oulan-Bator… Moi le 18 octobre j’étais dans l’avion pour Delhi… Le lendemain, je suis arrivé à Amritsar, dans le Punjab. Jürgen, qui bénévolait avec moi au Kirghizstan quelques jours avant, m’a envoyé une photo de notre balcon et du jardin. Ouais, j’avais bien fait de filer au sud…

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Qaraqalpaqstan #3, Méditation qaraqalpaqe

La nuit est tombée depuis longtemps. Au crépuscule, en périphérie de Konrat, on a demandé à une vendeuse de yaourt où se situait la prochaine station-essence. Elle a appelé l’une de ses connaissances, qui nous a guidés en voiture jusqu’à la pompe. Depuis, on roule à travers le Qaraqalpaqstan et chacun a cédé au silence qu’intime la route de nuit, l’un sur son smartphone, l’autre dans ses rêves. Moi je laisse mes pensées vagabonder, c’est si facile lorsque la nuit défile derrière les vitres. Alors ce n’est pas vraiment une méditation : je ne fais pas le vide dans mon esprit, je ne prête pas particulièrement attention à ma respiration. Mais une pensée m’a pris la main et m’entraine à sa suite. Son sillage est plein de clarté. C’est une expérience que les trajets nocturnes me permettent souvent. Et depuis quelque temps, les films aussi : j’ai de plus en plus de mal à rester concentré sur un film, surtout lorsqu’il est bon. L’action, l’image dialoguent vite avec mes pensées, m’inspirent des solutions, des projets, des décisions. Dans un véhicule, devant un film, nous sommes en mouvement et pourtant le corps est tranquille. Il n‘y a plus rien pour empêcher l’esprit de vaquer à ses bonnes occupations.

Je pense aux messages que j’ai reçus ces derniers temps, de plusieurs points de mon entourage proche et lointain. Toujours des messages magnifiques. Est-ce l’éloignement qui veut ça ? Pourquoi écrire à Olivier devient-il un exercice de sincérité et d’introspection ? parce qu’il est loin, qu’il ne rimerait à rien de lui servir les éléments de langage dont on use au quotidien ? ou parce que c’est ainsi, de plus en plus, qu’il essaie de s’exprimer sur son blog, et qu’on s’harmonise juste à son ton lorsque c’est à nous de donner des nouvelles ? Peu importe la raison ; le fait est que, ces temps-ci, chaque email que je reçois se bat pour être le plus beau, le plus sincère, le plus réfléchi, et provoque en moi une grande gratitude. Parfois j’ai du mal à y répondre. Je le reçois, le lis, le laisse de côté, l’amour aux yeux. Et quand je le relis pour me le remettre en tête, je ne vois pas quoi y répondre, il est si beau, si complet… si bien que je retarde encore ma réponse.
C’est encore plus étrange lorsqu’il vient de quelqu’un avec qui j’échangeais peu. Comme si c’est l’éloignement et l’introspection qui nous poussaient l’un vers l’autre. Dans la nuit qaraqalpaqe et le ronron du moteur je repense à un petit bout de papier que j’ai retrouvé il y a quelques jours, glissé au fond d’un carnet, écrit au crayon rouge. C’est une phrase de Misou que j’étais triste d’avoir perdue. On devait discuter comme d’habitude devant la supérette du camp, dont j’étais en charge le soir. La nuit tombait, à droite des cuisines on voyait le lagon s’assombrir et au loin les montagnes d’Arabie dynamiter l’horizon à coup de couleurs absurdes. On discutait. J’avais dû saisir discrètement le premier crayon qui trainait alentour pour noter ce que Misou venait de dire au milieu d’une anecdote. Alors ce papier, je peux bien le perdre maintenant ; mes yeux se sont posés dessus il y a quelques jours et je n’ai plus que cette phrase en tête. « C’est dans l’espace qu’on se rencontre de la façon la plus profonde et la plus intime. » Elle avait dû la prononcer comme ça, les yeux dans le lointain, ou regardant Max s’amuser avec un autre chien à se mordre le museau, entre une anecdote horoscopique et un commentaire sur l’épaisseur de sa pizza. Pas un mot beaucoup plus haut que l’autre, rien qui puisse faire dire « cette fille s’écoute parler », tout sur la même fréquence… Pourtant quel esprit clair, bien au clair avec le monde. Du Misou tout craché. Ca m’étonnerait que tu lises ces mots, mais je n’ai pas de souci à me faire, tu les reçois d’une manière ou d’une autre.

J’ai donc cette phrase dans la tête et le souvenir plus récent de ces mails réguliers qui m’arrivent pleins de beauté, pleins de cœur. Je me dis que l’éloignement est aussi bon à ça. Il n’y a pas de meilleur endroit pour se rencontrer que la distance. C’est là où l’on rencontre l’idéal que chacun porte en soi. Chacun finit par s’exprimer sur la fréquence qui lui correspond le plus, parce qu’à quoi bon agiter tel ou tel costume lorsque six mois et 5000 kilomètres nous séparent, sans compter ce temps indéterminé qui s’étend jusqu’à nos retrouvailles ? Ils sont jouissifs à lire, ces mails rédigés dans le clos de notre idéal. A recevoir tant d’introspection et tant d’amour au beau milieu des phrases, je suis bien incapable de me dire que j’ai pris un mauvais chemin. Chaque message déverse quelques litres de ciment frais sur toutes les décisions que j’ai assemblées depuis deux ans.
Parfois il n’y a pas les emails. Tous les gens qu’on croise sur la route, tous les J’ai-pas-de-mail-mais-j’ai-facebook auquel je réponds Ah-oui-mais-moi-c’est-l’inverse. Tous les gens des mêmes étapes, des mêmes bénévolats, auxquels je donne mes coordonnées en vitesse au moment du départ, et qui les perdent peut-être, ou n’y pensent plus, parce que la vie a les bras si vastes. Et ceux sans adresse, Misou la première. Pour tous ceux-là c’est encore plus puissant. Chacun se met à cultiver en lui l’idéal qu’il a senti de l’autre. Les mauvaises pousses meurent d’elles-mêmes. Peut-être que ça s’appelle « idéaliser quelqu’un », oui ; et j’ai bien du mal à comprendre pourquoi on a pris l’habitude de considérer ça d’un mauvais œil.

Idéaliser quelqu’un. Chacun porte son idéal en lui. Chacun tend à s’y fondre. Idéaliser quelqu’un c’est lui dire qu’on voit l’idéal qu’il porte, lui dire qu’on le voit aussi bien que lui et que la route qui y mène est belle. Et si dieu est un nom commun signifiant « le concept de perfection » alors oui, comme dirait je ne sais quel apôtre « dieu est en chacun de nous » et idéaliser quelqu’un c’est lui dire « je vois que tu es dieu ». Alors la question n’est pas de savoir si tu es parfait. Tu l’es. La question est de savoir de quelle façon la perfection s’exprime en toi. Ensuite il y a quelques décisions à prendre (elles se prennent assez naturellement), de manière à dégager ce canal par lequel la perfection s’exprime, comme si c’était une rivière dont le cours a été un peu obstrué au fil des années, par des branches mortes, des paquets d’algues.
On roule toujours, en marquant parfois quelques écarts pour éviter un nid-de-poule. Mes pensées se sont dirigées vers le Tadjikistan et mon envie d’y marcher quelques semaines, de village en village, sans affaires. Je crois que c’est une idée qui m’est venue naturellement pour commencer à dégager la rivière. Mais la haute montagne, à la fin septembre, c’est peut-être un peu tard dans la saison pour une telle expérience. Peut-être que ça attendra l’Asie du sud-est… Les routes tadjikes auront le dernier mot… Mon cerveau a commencé à battre la campagne, mes réflexions se sont un peu effilochées. C’était au Qaraqalpastan, il faisait nuit…

Qaraqalpaqstan #2, La mort d’Aral

Mordaral, Mordaral, ne serais-tu pas un ténébreux cousin de Maldoror ? toi aussi, tu déclames face à l’immensité ? On pourrait facilement parvenir à l’extrémité de l’ancien port de Moynaq et, perché sur la falaise, s’adresser en ces mêmes termes à la vaste plaine de sable qui s’étend à nos pieds. « Je te salue, vieil océan… » La solitude qu’on y éprouve n’aurait pas dépareillé chez Lautréamont. Car l’Aral est toujours là. Sa présence est très forte. La petite ville de Moynaq ne ressemble pas vraiment aux villages de terre crue que l’on longe sur les routes du Qaraqalpaqstan. Séparées de la rue par des murets blancs, les maisons arborent des fenêtres peintes en bleu. On voudrait y sentir la mer. Le nez ne la sent plus. Les yeux ne la voient plus. Pour le cerveau, elle est partout.
Au bout de Moynaq, une rue à droite mène à ce qu’on appelle probablement un monument commémoratif, bizarre pyramide de ciment flanquée de dates et de formes bleues. Qui donc est mort ici, en bordure du désert ? qui d’assez important et controversé pour en célébrer la mémoire à l’écart de la ville ?
La mer.
L’Aral, large et ronde, la traine bleue irisée, a quitté Moynaq au début des années 70, menant sa triste silhouette de plus en plus loin jusqu’à laisser l’horizon plein de sable. Aujourd’hui elle survit encore, comtesse déchue, âgée maintenant, en exil au Kazakhstan. C’est la culture intensive du coton qui l’a chassée si loin. Il parait qu’au Kazakhstan on s’essaie à quelques perfusions pour la maintenir en vie. De ce côté-ci, côté Têtaclakistan, on a montré que l’homme savait rebondir face aux caprices de l’environnement : on se satisfait bien de son assèchement pour entamer la prospection de gisements pétrolifères. C’est merveilleux. Y a pas à dire.

En postant cet article j’ai dû faire quelque chose de vraiment triste, que j’espère ne jamais avoir à refaire. Il fallait mettre à jour mon itinéraire et j’ai vu la carte de la région selon Google Maps, sur laquelle figure encore la partie orientale de l’Aral. J’ai commencé à appliquer dessus de la couleur grise, la couleur du fond de carte. Le bleu a rapidement disparu sous les coups de crayon. « Aujourd’hui, les enfants, nous apprenons à effacer la mer. »

Mais pas d’inquiétude, ce bleu il n’est pas perdu. D’ici quelques années on pourra recouvrir les Maldives avec.

On a, depuis, rassemblé les épaves disséminées sur l’ancienne côte. On a mis de l’ordre. Il fallait ranger le désert, vous comprenez.

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J’aurais bien passé la nuit sur l’un des bateaux. Le ciel doit être stupéfiant ici. Mais j’avais rencontré quatre gentils gars, des Ouzbeks de Termez (la ville à la frontière afghane), qui mettaient les voiles sur Khiva. J’ai accepté l’invitation. On est resté à Moynaq le temps du déjeuner. Sur la table, du poisson frit (de la carpe de l’Amou-Daria), des tranches de tomate, de concombre et des rondelles d’ognon, une corbeille de bon pain, une théière et quelques bouteilles de Qarataw, la très réputée vodka qaraqalpaqe. Les toasts se sont enchainés, on a plaisanté en ouzbek (incapable, donc, de vous dire de quoi on a ri, mais on a beaucoup ri), j’ai appris quelques mots (santé se dit çokştereş) en mangeant un deuxième ration de carpe et puis on est parti, laissant au vent du désert Mordaral et ses capitaines fantômes.

Qaraqalpaqstan #1, Nuit à la nécropole

Je n’ai pas su résister à cette tentation. Le Qaraqalpaqstan se situe au nord de l’Ouzbékistan ; c’est une région autonome et j’aime écrire son nom. C’est une région où l’on trouve d’anciens ports en plein désert… mer d’Aral, nous entends-tu ? et son nom signifie « le pays des chapeaux noirs ». Elle fut finalement assez riche d’inspiration. Qu’elle s’attribue donc quelques articles, l’Ouzbékistan aura les siens bien assez tôt…

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Il est entouré en rouge, le Qaraqalpaqstan !

Après une longue journée de stop depuis Khiva, je suis arrivé en périphérie de Nuqus, la capitale qaraqalpaqe, et me suis souvenu d’un nom croisé au hasard des sites internet dédiés au tourisme dans la région : Mizdaqqan. Je finis par m’en faire indiquer la direction. Au carrefour, prendre la route fléchée Turkménistan. La colline de Mizdaqqan y est déjà bien visible et s’atteint au bout d’un petit kilomètre. Autant dire que je n’avais qu’une vague idée de ce que j’y verrais. Des tombes, si ma mémoire était bonne.

Mizdaqqan est une nécropole. C’est une ville d’une dimension assez importante pour la région ; une ville aux maisons scellées, avec des cadavres dessous. Vastes mausolées semi-enterrés, coupoles de briques, intérieurs recouverts de céramique. Et des nombres sur les tombes. 2011. 2002. XIVe siècle. Je me promène seul dans une ville de milliers d’habitants, qui s’étend dans le lointain, ses édifices dentelant l’horizon sombre.
Le jour a décliné rapidement. Un groupe de touristes allemands est sorti d’un car et s’est éparpillé entre les premiers mausolées. Un orage couve au loin, du côté de Köneürgench, et d’épais nuages plombés se massent au-dessus de la nécropole. Moi aussi j’attends mon heure. Lorsque les touristes regagnent leur car, il fait déjà presque nuit. J’entre dans un petit bâtiment ancien et j’y monte ma tente dans la poussière, sous la coupole de briques.

Plus tard, j’ai quitté mon sac de couchage et je suis sorti de la tente. Je voulais voir les étoiles. Mais le ciel était couvert. L’horizon était de temps à autre illuminé par un éclair. Au cours de la nuit, dans un demi-sommeil, j’ai cru entendre quelques gouttes de pluie.
Quand je me suis réveillé, la nécropole se dorait au soleil matinal. J’ai croisé le gardien, qui s’est peu formalisé de ma présence si tôt sur le site. Je suis parti content pour la mer d’Aral, pensant que si au retour j’échouais à nouveau dans les environs à la nuit tombante, j’aurais une belle adresse où passer la nuit.

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Ceci n’est pas une ville.

Turkménistan #3, Fuite à Dashoguz


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Köneürgench, 3 septembre. Ils discutent en turkmène et Valentin fait la moue. Moi je n’ai plus qu’une idée en tête : quitter le site. L’homme au guichet a, comme à son habitude, demandé mon passeport et a consigné mon nom et le numéro de mon visa puis il a demandé mon adresse. Valentin a donné la sienne avant que j’aie pu répliquer. La plupart des locaux n’ont aucune idée des lois bizarres qui concernent les étrangers, dont celle stipulant qu’il leur est interdit de séjourner chez un Turkmène. J’avais essayé de lui expliquer sur le chemin des monuments mais mon turc est rachitique.
On s’éloigne du site tandis que l’homme du guichet passe un coup de fil sur son portable. La situation me parait particulièrement anxiogène. Je fais mes adieux et gagne la route principale, où je tends le pouce comme un naufragé ferait des signaux de fumée à un lointain navire. Au bout de quelques minutes, je suis hors de la ville, en route pour Dashoguz, dernière ville avant la frontière. Je devrai y prendre mon mal en patience et y passer la nuit, sagement, à l’hôtel, comme un enfant grondé qui se compose une mine sage. Leitmotiv : filer doux. La chambre d’hôtel est bon marché, tant mieux. Elle ouvre sur un petit balcon au-delà duquel se déploie une large avenue flanquée d’énormes immeubles gouvernementaux immaculés, plantés au milieu d’espaces verts déserts. Urbanisme turkmène pur jus. Dans le renfoncement où ronronne l’air conditionné ont été dissimulés des dizaines de mégots de cigarette. Le type a dû fumer là, sur le balcon, agenouillé derrière le parapet en briques blanches, à l’abri du soleil et des regards. (C’est interdit, les cigarettes, au Turkménistan. Les gens les achètent en murmurant derrière les comptoirs, ou demandent furtivement où s’en procurer, comme s’ils cherchaient du hasch.) Du lit au balcon, du balcon au lit, c’est tout l’itinéraire de mon dernier après-midi, sursautant à chaque vrombissement de la clim, boule au ventre à l’idée que la police pourrait remonter jusqu’à mon hôtel à chaque instant ou, hypothèse plus probable encore, communiquer mon numéro de visa au poste-frontière pour qu’on m’y cueille demain matin.
Le soleil se couche, incendiant les vitres des immeubles à l’est. La nuit tombe rapidement. J’ai l’esprit à peine plus tranquille et j’ai cessé de lancer compulsivement des parties de démineur sur mon ordinateur pour m’occuper la tête. J’ai lu quelques-unes des nouvelles que Karim m’avait envoyées le mois dernier. L’une expose une légende chrétienne, l’autre se passe dans un hôtel de Gaza. Les phrases sont d’une beauté simple. Barbara évolue dans les champs de blé. Les coordonnées géographiques de Gaza jettent leurs chiffres à la langueur qui épaissit la chambre d’hôtel et, à un moment, je n’arrive plus à savoir de quelle chambre d’hôtel s’occupe ma lecture, celle de Gaza, du texte de Karim, ou celle de Dashoguz.
Pour finir j’ai lu quelques chapitres du Voyage en Orient de Nerval. Il vient de quitter Vienne et à Trieste s’est embarqué pour Alexandrie. Son itinéraire est inventé : le livre compile en fait son voyage à Vienne de l’hiver 1841 et le périple en Orient qu’il a entrepris deux ans plus tard. Je crois que même Nerval ne m’apaise pas tout à fait et que j’absorbe frénétiquement tous ces détails biographiques de la même façon qu’à l’heure précédente je faisais des clique-droit sur les mines.
Je m’endors étonnamment vite et n’émerge le lendemain que grâce à mon réveil. Il est 7h30 quand je quitte l’hôtel. Une heure et demie après, je suis devant les douaniers. Ils ont l’air préoccupé.
« La frontière est fermée à cause de la mort du président ouzbek. Mais votre visa turkmène périme ce soir alors ne vous inquiétez pas, vous pourrez passer. On va appeler les Ouzbeks. » En bref, ils n’ont rien à faire de leur journée que refouler les locaux et s’appliquent bravement à aider le pauvre touriste que je suis. Après une fouille sommaire de mes bagages et un examen un peu plus méthodique de mes quelques médicaments (importer de la codéine en Ouzbékistan expose à une lourde amende, ne me demandez pas pourquoi), ils me font signe d’y aller. Je monte dans le minibus le temps des 500 mètres du no man’s land. Je passe les grilles. Je suis en Ouzbékistan. Le voyage serein peut recommencer…

Elle est belle, mine de rien, l’entrée de Najm ad-Din, à Köneürgench… Carreaux sombres, carreaux manquants :

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Turkménistan #2, A travers le Karakoum

A mesure que l’on s’éloigne d’Achgabat, l’illusion se dissipe. A croire que cette ville de marbre et de milice était bel et bien un mirage. La quatre-voies rutilante laisse place à une nationale bien goudronnée, puis les glissières de sécurité s’évanouissent, suivies au bout d’un moment par les lignes blanches… bientôt remplacées par des nids-de-poule. Cent kilomètres ont passé et il ne reste rien du mensonge. Quelques véhicules fendent le désert du Karakoum à vive allure, slalomant entre les crevasses de l’asphalte ou se déportant à toute blinde sur une piste poussiéreuse qui double la route détériorée. Où es-tu, Achgabat ? dans quel cerveau ? quel fou t’a donc permis d’exister ainsi, envers et contre le désert, à dresser tes mensonges de marbre, tes forêts de réverbères ?
Dans l’autre sens, la route doit être encore bien surnaturelle. Après des centaines de kilomètres de désert, voilà que peu à peu s’aménage une quatre-voies, des milliers de lotissements identiques et puis apparait la silhouette d’une métropole comme il ne pourrait en être…

Quel plaisir de revoir des dunes… C’est donc le Karakoum. Il n’est pas un désert au fantasme où on l’entend, celui d’un océan de hautes dunes d’est en ouest. Le Karakoum est formé de petites dunes orangées estampillées d’arbustes secs. Parfois la végétation délaisse une dune et l’on peut l’apprécier dans sa pureté magnifique, son flanc satiné, les courbes suaves de sa crête sur l’horizon bleu.

Une grosse poche brune s’est discernée au bord de la route. Je ne l’ai reconnue qu’au moment où on la dépassait : c’est le cadavre d’un turkoman. Ils sont beaux, les turkomans. Ils résultent d’un croisement entre les chameaux d’Arabie (ou dromadaires) et les chameaux de Bactriane (qui ont deux bosses et résistent aux frimas d’Asie centrale). Ils ont le pelage café au lait, la bosse et le cou laineux. Au milieu de la chaussée il y avait un aigle, se démenant sur un morceau de charogne. Notre véhicule n’était plus qu’à quelques mètres de lui lorsqu’il a choisi de s’envoler, aigle brun, serres sur l’asphalte, ouvrant ses ailes soudain, comme pour nous tétaniser de son envergure ; il a pris lentement son envol en direction de l’ouest. Si Simon avait été là, il l’aurait surement mieux identifié que moi. Souvenir des yeux de Simon scrutant un rapace au-dessus des hauts-plateaux éthiopiens…

J’ai longtemps cherché à mettre un mot sur la couleur du Karakoum. Je réfléchissais à la couleur des biscuits alsaciens qu’on prépare à l’Avent, biscuits à la cannelle dorés au jaune d’oeuf, quand la route m’a interrompu : on a lentement dépassé un poids-lourd au chargement marqué des lettres énormes « Routiers d’Alsace ». Le Karakoum avait choisi sa couleur.

La route a duré toute la journée, l’autoradio doté d’un clé USB nous déverse de la pop turque et des morceaux d’une chanteuse dance-pop roumaine de ma connaissance. Sur la piste, on double quelques poids-lourds. Leur remorque apparait d’abord dans le lointain sans qu’on y distingue de roues, noyée dans la poussière, comme un bloc énorme de pierre de taille abandonné au pied des dunes. La route goudronnée, elle, c’est dans le soleil qu’elle se noie. A l’horizon les mirages nous promettent un point d’eau, mais ce n’est toujours que du goudron, et en bien mauvais état. Ces étangs fantômes, ces remorques spectrales m’ont rappelé Djibouti. Je crois que je n’avais pas raconté cet épisode. J’avais quitté la ville en direction de la frontière, pour regagner Addis Abeba. La route filait à travers les dépressions de sel et c’était au loin une procession de poids-lourds, progressant avec lenteur dans le désert liquide, les remorques reflétées dans les mirages peut-être… le souvenir est déjà lointain mais c’est un de mes plus beaux, cette caravane lente et imperturbable roulant à travers les étangs de chaleur, à la mi-décembre, à Djibouti…

Enfin, au crépuscule, après 500 kilomètres, notre camionnette atteint Könëurgench. Les environs ont verdi, nous sommes dans le bassin de l’Amou-Daria…

Turkménistan #1, Achgabat

Il n’est pas onze heures. Quelques chauffeurs, accroupis le long d’un poids-lourd, me proposent de changer mes dollars en manats. Je décline l’offre, ils sont souriants et me posent les questions d’usage : d’où je viens, pourquoi je marche. Après cinq cents mètres, je me réfugie à mon tour dans l’ombre étroite d’un lampadaire et attends un véhicule. Il fait plus chaud qu’à Mechhed. J’ai dans mon sac des feuilles de pain offertes par le gardien du centre sanitaire où j’ai passé la nuit, côté iranien. Mon visa arbore un tampon rouge indiquant la date d’aujourd’hui. D’ailleurs je dois penser à ajouter une demi-heure à mon portable. Me voilà au Turkménistan.

Quelques pouces plus tard, et bien joyeux de constater que le stop est ici un jeu d’enfant, j’en ai fini avec les paysages semi-désertiques et les tourbillons de poussière : j’entre dans Achgabat. Achgabat. Un bon décor de livre de science-fiction. Gigantesques complexes gouvernementaux flambant de marbre, aux murs d’enceinte flanqués de milice et de réverbères compliqués. Périphériques où s’engouffre le trafic d’une capitale pas si peuplée que ça, arrêts de bus à l’aspect futuriste, passerelles piétonnes enjambant régulièrement la chaussée. Rambardes astiquées, voitures astiquées, au loin les barres d’immeubles dénotent à peine. La majorité des femmes portent avec élégance la robe traditionnelle et parfois une coiffe assortie, tachant de couleurs vives les rues impeccables.

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C’est une capitale tirée à quatre épingles ; l’envers du décor n’est pas en carton mais dans une matière désagréable qu’on nomme totalitarisme. Les deux dirigeants successifs de l’ère post-soviétique sont de fervents défenseurs du culte de la personnalité (la leur, donc), d’un régime à parti unique, de la mise sous tutelle des médias. Je vous cite un petit passage de notre encyclopédie en ligne préférée pour vous donner une idée des bonshommes :
« La plupart des hôpitaux ont été fermés sous l’ordre de Nyyazov [le premier dirigeant post-soviétique du pays] qui les jugeait inutiles. (…) Il a aussi décidé de réduire à 3 ans la durée des études médicales et de diviser par 10 le nombre d’étudiants en médecine. Des maladies endémiques comme la tuberculose, le choléra ou la dysenterie sont réapparues. (…) Les journalistes étrangers sont interdits de séjour et il n’existe aucun média libre. Le nom de certains mois du calendrier ont été changés, un mois porte désormais le nom de sa mère. Les bibliothèques, théâtres et opéras ont été fermés. Seules la musique et les danses traditionnelles sont autorisées. » Je ne peux pas résister à l’envie de vous raconter que le type a fait ériger une arche de 70 mètres de haut en guise de socle monumental à une petite statue de sa personne, cinq mètres, dorée à l’or fin et giratoire, oui giratoire, de façon à toujours être orientée face au soleil. Oh, on vous dira « culte de la personnalité, culte de la personnalité »… sornettes. Les tournesols le fascinaient, voilà tout.
C’est sous cette chape idéologique qu’après avoir bravé une première fois la loi (une couchsurfeuse m’offre le gite pour la nuit ; il est strictement interdit aux locaux d’héberger des étrangers) je m’autorise une petite balade dans le centre-ville, sous un ciel couvert qui ajoute à l’ambiance. Je demande un peu mon chemin, les gens m’aident volontiers puis… puis retournent à leurs occupations, sans plus faire attention à moi. Quel soulagement ! quelle légèreté soudain dans ma démarche ! c’est que l’Iran m’aurait presque fait oublier qu’il existe des endroits sur Terre où l’on a le sens de l’anonymat… Ici, je prends le bus, je marche dans la rue, j’entre dans le marché et… et quoi ? et tout le monde s’en fout ! mais alors comme d’une guigne ! circulez blanc-bec. Quel bonheur de ne pas sentir tous les regards sur vos maigres épaules à chaque minute de votre promenade. Bisou l’Iran, je t’aime bien mais sur la fin ce genre de choses jouait avec mes nerfs.
Je vais faire un tour au Ruski Bazar, l’un des marchés de la ville. Pendant mes longues allées et venues, une question m’obsède bien agréablement : le type qui m’a fait du change à la frontière s’est-il trompé d’un zéro ? J’avais souvent lu que le Turkménistan était le pays le plus cher d’Asie centrale. Mais c’est qu’on parlait surement des nécessités du voyageur étranger : cout de l’hôtel, des transports longue-distance… Et puisque je ne suis rien qu’une petite frappe qui dort chez l’habitant et fait du stop (quoique le stop, au moins, n’est pas interdit), il ne me reste plus qu’à gouter aux dépenses courantes : les figues de la marchande de primeurs, les cornets à la crème du pâtissier… c’est chaque fois la même scène, je demande timidement le prix à la pièce et on m’en fourre plein un sachet en me disant « bir manat », un manat. 0,30$ officiellement, moitié moins au marché noir.
La nuit est tombée lorsque je quitte le Ruski Bazar et reprends le 16 en direction de la maison. C’est qu’il ne faudrait pas trainer, ici il y a un couvrefeu pour les étrangers à 22h et je ne suis qu’une petite frappe après tout, je ne vais pas risquer la prison pour si peu… et puis, je me dis, une garde-à-vue dès le premier jour, ça ferait redite…

Iran #11, Voyageurs de la soie

Retour à Téhéran. C’est la troisième fois et l’emploi du temps a peu changé. Retour à Khayyâm House, agréable cave bien équipée, tapissée d’affiches et de cartes, où dorment gratuitement les voyageurs de passage. Il y a Lee, l’Ecossais de retour de Chine, qui drague autant d’Iraniennes que possible, souvent avec succès. (Je vous ai raconté la fois où on nous a tous les deux conviés à un plan à quatre ? Elles étaient très jolies en plus. Je crois que Lee m’en a un peu voulu que je décline l’invitation.) Il y a Wenyuan, du Gansu, avec qui j’essaie d’apprendre quelques mots de chinois. Je prononce la plupart des tons de travers, à son grand amusement. Il me corrige toujours mais je n’entends jamais la différence. Il est super sympathique, ce gars. De temps en temps, il passe l’après-midi verrouillé, parce qu’il fait sa lessive et qu’il n’a qu’un pantalon (long). Et comme pourrait dire un dicton de république islamique, quand on n’a qu’un bermuda, on reste chez soi !

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Wenyuan est parti, il a obtenu le visa afghan. Puriya, de Téhéran, me fait découvrir, au fond du bazar, un bon bar à chicha où l’on peut même se connecter. Je partage rapidement l’adresse avec Tamas, le Hongrois, que j’ai rencontré au bureau d’extension des visas. Finalement, leur paperasse a du bon ! Il y a aussi les deux Thomas, qui se débattent avec l’obtention des visas pour l’Asie centrale et qui finiront par se faire bêtement refouler par l’ambassade turkmène. Croiser quelques voyageurs français (il y en a énormément en Iran, même s’ils font pour la plupart partie de circuits organisés) est bien agréable. Avec les Thomas on parle un peu de notre petit Paris, de la rue Myrha… ils me laissent un précieux cadeau, un livre en français qu’ils ont tous les deux fini, et pas n’importe lequel : Siddhartha, de Hermann Hesse ! J’ai croisé Pierre et Lucie à l’ambassade turkmène, ils pédalent vers l’Asie centrale aussi. Et puis il y a Simon, le grand Tchèque à la grosse barbe, qui parle tout bas et sourit beaucoup. Lui préfère marcher que faire du stop. En moi aussi ce sentiment couve. Simon a de bonnes basses en lui, j’aime bien comme il pulse en silence. Il a son visa pakistanais en poche, il y part bientôt. L’Iran est un carrefour. Téhéran, à cause des visas, on y passe souvent plusieurs fois. On se retrouve, on se dit adieu, ou à une prochaine en Thaïlande… Combien en recroiserai-je ? Peut-être un ou deux… J’ai eu de rapides nouvelles de Wenyuan, bien arrivé à Kaboul. Un après-midi, je faisais la route en camion au Golestan quand j’ai reçu un texto d’un des Thomas. Il passait la frontière arménienne et voulait connaitre le taux de change. J’ai demandé à Lee, dont la réponse relayée une minute plus tard a surement fait un heureux, là-bas au nord-ouest, à mille bornes déjà de la Khayyâm House…

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C’est pour ça que j’ai souvent eu l’impression, à ma grande surprise, de faire partie d’un genre de promo. La promo 2016 des voyageurs de la soie. L’Eurasie est à nous ! Tous ceux croisés quelques jours à Téhéran ou ailleurs, sur la Caspienne et à Yazd. C’est un voyage solitaire et c’est agréable de se dire que quelques autres progressent parallèlement à nous, et parfois, au détour d’une demande de visa ou d’un hébergement gratuit, on se croise, on voit son propre itinéraire sur les cartes de l’autre.
Pour chacun d’entre nous se pose la question chinoise. Le visa chinois n’est plus délivrable à Téhéran. En Asie centrale non plus. Comme certains autres, après avoir essuyé un refus cuisant à l’ambassade (par le chauve du guichet 1 puis, deux matins plus tard, par le petit à lunettes du guichet 3), j’ai regagné le métro un peu déconfit, un peu amusé, en me demandant à quoi ma route allait bien pouvoir ressembler. Pendant vingt-quatre heures, je me suis convaincu de passer en force. Je passerais mes deux semaines kazakhes à obtenir les visas nécessaires : visa de transit russe, visa mongol, puis je foncerais sur Oulan-Bator pour y redemander le visa chinois, où il est, dit-on, facile à obtenir. Puis je fuirais cette Mongolie de la mi-octobre où déferlent déjà les températures négatives. L’enthousiasme de la nouveauté a fait tenir ce plan un jour et demi. Puis Tamas est rentré sur Téhéran, on s’est retrouvé à ma station de métro pour aller partager une chicha. Tout s’est rapidement dénoué en lui décrivant la situation, dans un nuage de fumée menthe-orange. J’aime le voyage au jour le jour. J’aime passer un long moment dans les régions que je traverse. La course aux visas, c’est fini. Si la Chine fait des manières, alors je ne vais pas en Chine. L’automne sera tout entier centralasiatique et lorsqu’il faudra rejoindre l’Asie du sud-est, il y aura bien un Almaty-Bangkok à un prix raisonnable. Je suis rentré à la Khayyâm House, jubilant sur le boulevard, pensant au Tadjikistan que j’aurais le temps d’arpenter un peu, bien heureux d’avoir pris la bonne décision.

Il y a aussi eu ce soir où Simon se préparait du riz au lait dans la cuisine ; il est revenu dans le salon, le salon ou disons la pièce principale de la Khayyâm House, grande salle où chacun passe le plus clair de son temps à discuter assis ou sur les tapis, sur les matelas, dans son sac de couchage (mais il fait chaud), et aux murs et au plafond recouverts de posters de monuments et de paysages iraniens, turcs et afghans. Simon sorti de la cuisine s’est mis à farfouiller dans ses affaires et a fini par en sortir deux précieux petits sachets. “It’s from my home”, il a dit en me les montrant, et leur aspect m’a rappelé le rayon pâtisserie des supermarchés de Skopje, quand j’achetais de quoi faire des crêpes à l’auberge de jeunesse. Du sucre vanillé, de la cannelle. “Il ne m’en reste plus beaucoup”, il m’avoue. Plus tard, le riz au lait en sera tout saupoudré.
Je suis toujours ému de voir un voyageur sortir son petit pays du fond de son sac.

Iran #9, Un jour au Golestan

21 aout. Trois jours ont passé depuis que j’ai quitté Yazd. En chemin j’ai récolté un tas de beaux sentiments. Ceux de Reza le routier kurde avec qui j’ai déjeuné, puis mangé des pâtisseries yazdies en roulant à travers le désert ; il m’a paternellement embrassé sur la tempe à ma descente du camion et a pris de mes nouvelles dans la soirée, pendant qu’il continuait sa route vers Bandar Abbas. Ceux de Mohammad, que j’ai aidé tant bien que mal à charger sous la remorque l’un des pneus du poids-lourd qui venait de se déchiqueter et s’étendait sur la chaussée, son caoutchouc bouillant nous noircissant les mains ; on a atteint Kerman sous un mémorable lever de pleine lune et Mohammad m’a offert le gîte pour la nuit puis, par l’entremise de ses anciens collègues chauffeurs de bus, m’a obtenu un ticket gratuit pour rallier Mechhed… Il m’a donné pour le voyage un gros sachet rempli de dattes de Bam, les meilleures du pays, dit-on… et c’est vrai qu’elles sont aussi bonnes que celles de Zagora.

Le lendemain au lever du jour, après seize heures de route, le bus est entré dans Mechhed, où j’ai visité le mausolée d’Imam Reza (le plus vaste lieu de culte musulman au monde, devant La Mecque) avant de reprendre le stop. L’un de mes conducteurs m’a offert une boite à chaussures remplie de jujubes séchées, redémarrant sans écouter mes protestations. C’est gentil mais trois kilos de jujubes séchées c’est vraiment trop. C’est très encombrant. Heureusement à la fin de la journée j’ai eu l’occasion de les offrir avec le reste de dattes à Omid, le routier turkmène avec qui j’ai roulé quelques heures, partagé une bonne omelette, parlé de tout et de rien dans un mélange claudicant de turc et de farsi qui n’a rien entamé de sa camaraderie. Il m’a commenté les montagnes, les sangliers, la forêt, avec l’œil qui pétille. Le soleil était bas quand il m’a déposé à l’entrée de Kalaleh, devant l’hôpital, où j’ai monté la tente sous le regard curieux et bienveillant des gardiens de nuit.

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Je suis parti pour Khaled Nabi, un mausolée retiré que j’avais par hasard vu en photo il y a quelques mois et que je m’étais juré de venir voir de près. (Il figure sur la carte sous le nom de Halit Peygamber Mezari.) La route est facile, je suis rapidement ramassé par Qassem, un Turkmène iranien qui m’invite à prendre le petit-déjeuner chez lui. Il n’avait pas prévu de pousser jusqu’à Khaled Nabi mais m’y emmène volontiers, ça fait une balade pour le petit dernier, Soliman, deux ans, un Minion cousu sur son short à carreaux.

Le mausolée domine le désert, posé sur la crête, comme la figure de proue d’une épave. Le site est majestueux, quelques grillons chantent, un nuage de libellules s’affaire près de nous et à l’aplomb des pentes poussent quelques concombres bien croquants. Au loin, quelque part au milieu des monts désertiques, commence le Turkménistan… Après avoir gouté à l’hospitalité et la gentillesse d’Omid et de Qassem, et maintenant que le pays offre à l’horizon ses brumes de chaleur, je me sens prêt pour un petit coup de fil. Je compose le numéro plusieurs fois pour finalement tomber sur un type assez laconique qui me dit de venir à l’ambassade turkmène de Téhéran dans deux jours. Je raccroche un peu sonné, le désert turkmène devant moi. J’avais envisagé plein d’itinéraires de rechange pour le cas probable où le visa turkmène ne me serait pas accordé. Quelques jours en Azerbaïdjan à attendre un ferry pour le Kazakhstan ? Un vol Téhéran-Aktau, l’un des ports kazakhs de la mer Caspienne ? Je m’étais même renseigné du côté de Bandar-e Anzali, le grand port du nord de l’Iran, pour tenter en vain de trouver une place sur un cargo en direction d’Aktau. Dix jours ont passé et, au milieu de la beauté rude du Golestan, j’apprends que je rejoins le petit groupe des joyeux détenteurs d’un visa de transit pour le Turkménistan, avec Jean, Adriano, Steffi, Pierre, Lucie… tous ces autres petits voyageurs de la soie croisés depuis quelques semaines.

Dans l’après-midi, le soleil tape et l’estomac marmonne ; je fais une pause à l’ombre d’un arbre et, par habitude plus que par espoir, je jette un œil au feuillage au-dessus de moi… Survient alors la seconde grande nouvelle de la journée : il y a du violet entre les feuilles ! Yiiiippee ! Le Golestan a l’honneur de m’informer de l’ouverture de la saison des figues ! Quel merveilleux cadeau ! Les gamins du village regardent, amusés, ce curieux voyageur transpirant, trop chargé, qui chipe des figues sur la pointe des pieds.
Un festin passe.
Merci, grande-sœur nature, d’être si généreuse et si attentive aux humeurs de mon ventre. Certaines figues ont la peau encore épaisse, d’autres l’ont déjà très fine et recèlent un petit cervelas foncé aussi sucré qu’une cuillère de confiture. Après vingt minutes, un tracteur descend la rue, c’est le voisin. Il me regarde inspecter les branches basses en passant puis disparait au-delà du portail de la ferme. Quelques minutes plus tard il revient et arrête son tracteur devant l’arbre, je m’attends à de légères remontrances mais il ne dit rien, monte sur son tracteur et commence à cueillir des figues en hauteur. Puis il me les tend toutes avec un grand sourire.

(- Mais tu voulais pas conclure en parlant d’opium ?
– Oh, tout compte fait je garde ça pour amorcer l’article suivant…)

Iran #6, Au Paperastan

(Où l’on parle de paperasse. Amateurs de grands espaces, cet article n’est peut-être pas pour vous…)

Téhéran, 26 juillet. Arrivé en fin d’après-midi, je découvre le métro téhéranais et rejoins la Khayyâm House pour quelques nuits. La Khayyâm House c’est un sous-sol poussiéreux mis à la disposition des voyageurs de tout poil (mais de préférence ceux qui ne sont pas trop tatillons sur la propreté des lieux). On y passe, on y reste, on y dort, on y cuisine, c’est gratuit et c’est l’œuvre d’un couchsurfeur de Téhéran. Quelques jeunes Iraniens encadrent tout ça mais pas trop. Tout ça nous mène, via une courte nuit de sommeil, à :
Téhéran, 27 juillet. L’échiquier est en place. Les cors sonnent.
Le plan de bataille est le suivant :
– vous présenter de bon matin à l’ambassade de France et demander à la dame des lettres de recommandation pour les pays qui la demandent (Turkménistan, Ouzbékistan, Chine).
– répondre aux réticences de la dame (pourquoi vous ne vous en êtes pas occupé en France ? pourquoi toutes à Téhéran et pas plus tard ? pourquoi en urgence ?) avec naturel, de toute façon pour vous Téhéran depuis des mois c’est La Ville Sainte des Visas alors vous connaissez le dossier sur le bout des doigts.
– doublé à vos arguments implacables, ne jamais vous départir 1° d’un sourire optimiste, constant et naturel, 2° de vos yeux pleins d’espoir, 3° d’un ton dans lequel la dame peut aisément entendre a) que sans elle vous n’êtes rien, b) que vous la savez assez compréhensive et professionnelle pour expédier cette histoire en un claquement de doigts.
– connaitre les fondamentaux du métro de Téhéran. (« Si je m’occupe en priorité et en urgence de la lettre pour l’Ouzbékistan, vous l’aurez demain midi. » Leur consulat ferme à 10h30… « Bon. Très bien, venez à 10h. » Leur consulat il est à la station Nobonyad… « BON. Vous l’aurez à 8h. »)
– la saluer en répétant, dans sa version ultrarapide, le rituel précédent (le sourire, les yeux, le ton) avant d’aller fêter ça sur le boulevard avec une glace.

Le lendemain, 8h, à l’entrée de l’ambassade de France, le type au guichet vous dit : « Voilà vos trois lettres » (oui, les trois !) et vous n’êtes qu’amour. Ensuite vous courez au métro, vous manquez de le rater parce qu’il est là quand vous arrivez sur le quai mais c’est un wagon women-only. Vous entrez au consulat d’Ouzbékistan à 10h32 mais le portier ne vous dit rien, au bout d’une demi-heure l’affaire est pliée et votre visa à récupérer huit jours plus tard. Oh non non non pardon je voulais dire huit jours ouvrés. Vous êtes plein d’entrain, dites bise-à-bientôt aux fonctionnaires et, puisqu’elle est à 500m, tentez votre chance à l’ambassade de Chine.
Vous avez lu plein de choses sur les forums de voyageurs, en particulier que vous adresser à la gentille Iranienne du guichet 2 augmente significativement vos chances de réussite, et que si seul le Chinois chauve du guichet 1 est disponible, alors autant tenter un autre jour. J’adore les forums de voyageurs pour ça… et le must, c’est Caravanistan. C’est Caravanistan qui vous apprend qu’obtenir un visa chinois c’est facile à Téhéran et compliqué à Bichkek, qui vous dit comment remplir les formulaires, qui applique un code couleur à tous les postes-frontières d’Asie centrale (vert c’est fonce !, jaune c’est ça dépend c’est compliqué et pourpre on sait pas personne passe jamais par là). Caravanistan ça devient vite votre page d’accueil, à vous et toute la joyeuse communauté des voyageurs de la soie.
Bref, vous entrez dans la salle, repérez aisément le Chinois chauve du guichet 1 et faites la queue au guichet 2. La gentille Iranienne vous dit d’emblée ce qu’elle avait déjà dit à Adriano et Steffi (qui ont quelques jours d’avance dans ce fabuleux marathon) : nous ne délivrons plus que des visas d’un mois de validité. (Ca veut dire : vous aurez sans problème votre visa chinois ici, simplement vous aurez trente jours pour entrer en Chine et pas un de plus. Amis vélos, courage.) Désormais, vous pouvez dire à la dame « dac, du coup déso mais je reviendrai plutôt m’en occuper fin aout, bisou-bisou » et aller débriefer dehors avec Jean, qui lui pédale depuis la Belgique.

Téhéran, il faudra y revenir, pour récupérer le visa ouzbek, pièce nécessaire à la demande du visa turkmène… Le visa turkmène, on a une chance sur deux de l’obtenir, c’est comme ça au Turkménistan, c’est la roulette ! ils sont bien plus occupés à dorer à la feuille d’or l’une des statues géantes de leur dictateur en se regardant mourir de faim. Et Téhéran, il faudra encore y revenir, à la toute fin du séjour iranien, pour demander ce damné visa chinois qui périme après un mois.
Mais assez de tout ça, on pense avec Jean ; une limonade au bazar s’impose.