Asie

Qaraqalpaqstan #3, Méditation qaraqalpaqe

La nuit est tombée depuis longtemps. Au crépuscule, en périphérie de Konrat, on a demandé à une vendeuse de yaourt où se situait la prochaine station-essence. Elle a appelé l’une de ses connaissances, qui nous a guidés en voiture jusqu’à la pompe. Depuis, on roule à travers le Qaraqalpaqstan et chacun a cédé au silence qu’intime la route de nuit, l’un sur son smartphone, l’autre dans ses rêves. Moi je laisse mes pensées vagabonder, c’est si facile lorsque la nuit défile derrière les vitres. Alors ce n’est pas vraiment une méditation : je ne fais pas le vide dans mon esprit, je ne prête pas particulièrement attention à ma respiration. Mais une pensée m’a pris la main et m’entraine à sa suite. Son sillage est plein de clarté. C’est une expérience que les trajets nocturnes me permettent souvent. Et depuis quelque temps, les films aussi : j’ai de plus en plus de mal à rester concentré sur un film, surtout lorsqu’il est bon. L’action, l’image dialoguent vite avec mes pensées, m’inspirent des solutions, des projets, des décisions. Dans un véhicule, devant un film, nous sommes en mouvement et pourtant le corps est tranquille. Il n‘y a plus rien pour empêcher l’esprit de vaquer à ses bonnes occupations.

Je pense aux messages que j’ai reçus ces derniers temps, de plusieurs points de mon entourage proche et lointain. Toujours des messages magnifiques. Est-ce l’éloignement qui veut ça ? Pourquoi écrire à Olivier devient-il un exercice de sincérité et d’introspection ? parce qu’il est loin, qu’il ne rimerait à rien de lui servir les éléments de langage dont on use au quotidien ? ou parce que c’est ainsi, de plus en plus, qu’il essaie de s’exprimer sur son blog, et qu’on s’harmonise juste à son ton lorsque c’est à nous de donner des nouvelles ? Peu importe la raison ; le fait est que, ces temps-ci, chaque email que je reçois se bat pour être le plus beau, le plus sincère, le plus réfléchi, et provoque en moi une grande gratitude. Parfois j’ai du mal à y répondre. Je le reçois, le lis, le laisse de côté, l’amour aux yeux. Et quand je le relis pour me le remettre en tête, je ne vois pas quoi y répondre, il est si beau, si complet… si bien que je retarde encore ma réponse.
C’est encore plus étrange lorsqu’il vient de quelqu’un avec qui j’échangeais peu. Comme si c’est l’éloignement et l’introspection qui nous poussaient l’un vers l’autre. Dans la nuit qaraqalpaqe et le ronron du moteur je repense à un petit bout de papier que j’ai retrouvé il y a quelques jours, glissé au fond d’un carnet, écrit au crayon rouge. C’est une phrase de Misou que j’étais triste d’avoir perdue. On devait discuter comme d’habitude devant la supérette du camp, dont j’étais en charge le soir. La nuit tombait, à droite des cuisines on voyait le lagon s’assombrir et au loin les montagnes d’Arabie dynamiter l’horizon à coup de couleurs absurdes. On discutait. J’avais dû saisir discrètement le premier crayon qui trainait alentour pour noter ce que Misou venait de dire au milieu d’une anecdote. Alors ce papier, je peux bien le perdre maintenant ; mes yeux se sont posés dessus il y a quelques jours et je n’ai plus que cette phrase en tête. « C’est dans l’espace qu’on se rencontre de la façon la plus profonde et la plus intime. » Elle avait dû la prononcer comme ça, les yeux dans le lointain, ou regardant Max s’amuser avec un autre chien à se mordre le museau, entre une anecdote horoscopique et un commentaire sur l’épaisseur de sa pizza. Pas un mot beaucoup plus haut que l’autre, rien qui puisse faire dire « cette fille s’écoute parler », tout sur la même fréquence… Pourtant quel esprit clair, bien au clair avec le monde. Du Misou tout craché. Ca m’étonnerait que tu lises ces mots, mais je n’ai pas de souci à me faire, tu les reçois d’une manière ou d’une autre.

J’ai donc cette phrase dans la tête et le souvenir plus récent de ces mails réguliers qui m’arrivent pleins de beauté, pleins de cœur. Je me dis que l’éloignement est aussi bon à ça. Il n’y a pas de meilleur endroit pour se rencontrer que la distance. C’est là où l’on rencontre l’idéal que chacun porte en soi. Chacun finit par s’exprimer sur la fréquence qui lui correspond le plus, parce qu’à quoi bon agiter tel ou tel costume lorsque six mois et 5000 kilomètres nous séparent, sans compter ce temps indéterminé qui s’étend jusqu’à nos retrouvailles ? Ils sont jouissifs à lire, ces mails rédigés dans le clos de notre idéal. A recevoir tant d’introspection et tant d’amour au beau milieu des phrases, je suis bien incapable de me dire que j’ai pris un mauvais chemin. Chaque message déverse quelques litres de ciment frais sur toutes les décisions que j’ai assemblées depuis deux ans.
Parfois il n’y a pas les emails. Tous les gens qu’on croise sur la route, tous les J’ai-pas-de-mail-mais-j’ai-facebook auquel je réponds Ah-oui-mais-moi-c’est-l’inverse. Tous les gens des mêmes étapes, des mêmes bénévolats, auxquels je donne mes coordonnées en vitesse au moment du départ, et qui les perdent peut-être, ou n’y pensent plus, parce que la vie a les bras si vastes. Et ceux sans adresse, Misou la première. Pour tous ceux-là c’est encore plus puissant. Chacun se met à cultiver en lui l’idéal qu’il a senti de l’autre. Les mauvaises pousses meurent d’elles-mêmes. Peut-être que ça s’appelle « idéaliser quelqu’un », oui ; et j’ai bien du mal à comprendre pourquoi on a pris l’habitude de considérer ça d’un mauvais œil.

Idéaliser quelqu’un. Chacun porte son idéal en lui. Chacun tend à s’y fondre. Idéaliser quelqu’un c’est lui dire qu’on voit l’idéal qu’il porte, lui dire qu’on le voit aussi bien que lui et que la route qui y mène est belle. Et si dieu est un nom commun signifiant « le concept de perfection » alors oui, comme dirait je ne sais quel apôtre « dieu est en chacun de nous » et idéaliser quelqu’un c’est lui dire « je vois que tu es dieu ». Alors la question n’est pas de savoir si tu es parfait. Tu l’es. La question est de savoir de quelle façon la perfection s’exprime en toi. Ensuite il y a quelques décisions à prendre (elles se prennent assez naturellement), de manière à dégager ce canal par lequel la perfection s’exprime, comme si c’était une rivière dont le cours a été un peu obstrué au fil des années, par des branches mortes, des paquets d’algues.
On roule toujours, en marquant parfois quelques écarts pour éviter un nid-de-poule. Mes pensées se sont dirigées vers le Tadjikistan et mon envie d’y marcher quelques semaines, de village en village, sans affaires. Je crois que c’est une idée qui m’est venue naturellement pour commencer à dégager la rivière. Mais la haute montagne, à la fin septembre, c’est peut-être un peu tard dans la saison pour une telle expérience. Peut-être que ça attendra l’Asie du sud-est… Les routes tadjikes auront le dernier mot… Mon cerveau a commencé à battre la campagne, mes réflexions se sont un peu effilochées. C’était au Qaraqalpastan, il faisait nuit…

Qaraqalpaqstan #2, La mort d’Aral

Mordaral, Mordaral, ne serais-tu pas un ténébreux cousin de Maldoror ? toi aussi, tu déclames face à l’immensité ? On pourrait facilement parvenir à l’extrémité de l’ancien port de Moynaq et, perché sur la falaise, s’adresser en ces mêmes termes à la vaste plaine de sable qui s’étend à nos pieds. « Je te salue, vieil océan… » La solitude qu’on y éprouve n’aurait pas dépareillé chez Lautréamont. Car l’Aral est toujours là. Sa présence est très forte. La petite ville de Moynaq ne ressemble pas vraiment aux villages de terre crue que l’on longe sur les routes du Qaraqalpaqstan. Séparées de la rue par des murets blancs, les maisons arborent des fenêtres peintes en bleu. On voudrait y sentir la mer. Le nez ne la sent plus. Les yeux ne la voient plus. Pour le cerveau, elle est partout.
Au bout de Moynaq, une rue à droite mène à ce qu’on appelle probablement un monument commémoratif, bizarre pyramide de ciment flanquée de dates et de formes bleues. Qui donc est mort ici, en bordure du désert ? qui d’assez important et controversé pour en célébrer la mémoire à l’écart de la ville ?
La mer.
L’Aral, large et ronde, la traine bleue irisée, a quitté Moynaq au début des années 70, menant sa triste silhouette de plus en plus loin jusqu’à laisser l’horizon plein de sable. Aujourd’hui elle survit encore, comtesse déchue, âgée maintenant, en exil au Kazakhstan. C’est la culture intensive du coton qui l’a chassée si loin. Il parait qu’au Kazakhstan on s’essaie à quelques perfusions pour la maintenir en vie. De ce côté-ci, côté Têtaclakistan, on a montré que l’homme savait rebondir face aux caprices de l’environnement : on se satisfait bien de son assèchement pour entamer la prospection de gisements pétrolifères. C’est merveilleux. Y a pas à dire.

En postant cet article j’ai dû faire quelque chose de vraiment triste, que j’espère ne jamais avoir à refaire. Il fallait mettre à jour mon itinéraire et j’ai vu la carte de la région selon Google Maps, sur laquelle figure encore la partie orientale de l’Aral. J’ai commencé à appliquer dessus de la couleur grise, la couleur du fond de carte. Le bleu a rapidement disparu sous les coups de crayon. « Aujourd’hui, les enfants, nous apprenons à effacer la mer. »

Mais pas d’inquiétude, ce bleu il n’est pas perdu. D’ici quelques années on pourra recouvrir les Maldives avec.

On a, depuis, rassemblé les épaves disséminées sur l’ancienne côte. On a mis de l’ordre. Il fallait ranger le désert, vous comprenez.

aral

J’aurais bien passé la nuit sur l’un des bateaux. Le ciel doit être stupéfiant ici. Mais j’avais rencontré quatre gentils gars, des Ouzbeks de Termez (la ville à la frontière afghane), qui mettaient les voiles sur Khiva. J’ai accepté l’invitation. On est resté à Moynaq le temps du déjeuner. Sur la table, du poisson frit (de la carpe de l’Amou-Daria), des tranches de tomate, de concombre et des rondelles d’ognon, une corbeille de bon pain, une théière et quelques bouteilles de Qarataw, la très réputée vodka qaraqalpaqe. Les toasts se sont enchainés, on a plaisanté en ouzbek (incapable, donc, de vous dire de quoi on a ri, mais on a beaucoup ri), j’ai appris quelques mots (santé se dit çokştereş) en mangeant un deuxième ration de carpe et puis on est parti, laissant au vent du désert Mordaral et ses capitaines fantômes.

Qaraqalpaqstan #1, Nuit à la nécropole

Je n’ai pas su résister à cette tentation. Le Qaraqalpaqstan se situe au nord de l’Ouzbékistan ; c’est une région autonome et j’aime écrire son nom. C’est une région où l’on trouve d’anciens ports en plein désert… mer d’Aral, nous entends-tu ? et son nom signifie « le pays des chapeaux noirs ». Elle fut finalement assez riche d’inspiration. Qu’elle s’attribue donc quelques articles, l’Ouzbékistan aura les siens bien assez tôt…

capture-decran-09132016-073300-pm

Il est entouré en rouge, le Qaraqalpaqstan !

Après une longue journée de stop depuis Khiva, je suis arrivé en périphérie de Nuqus, la capitale qaraqalpaqe, et me suis souvenu d’un nom croisé au hasard des sites internet dédiés au tourisme dans la région : Mizdaqqan. Je finis par m’en faire indiquer la direction. Au carrefour, prendre la route fléchée Turkménistan. La colline de Mizdaqqan y est déjà bien visible et s’atteint au bout d’un petit kilomètre. Autant dire que je n’avais qu’une vague idée de ce que j’y verrais. Des tombes, si ma mémoire était bonne.

Mizdaqqan est une nécropole. C’est une ville d’une dimension assez importante pour la région ; une ville aux maisons scellées, avec des cadavres dessous. Vastes mausolées semi-enterrés, coupoles de briques, intérieurs recouverts de céramique. Et des nombres sur les tombes. 2011. 2002. XIVe siècle. Je me promène seul dans une ville de milliers d’habitants, qui s’étend dans le lointain, ses édifices dentelant l’horizon sombre.
Le jour a décliné rapidement. Un groupe de touristes allemands est sorti d’un car et s’est éparpillé entre les premiers mausolées. Un orage couve au loin, du côté de Köneürgench, et d’épais nuages plombés se massent au-dessus de la nécropole. Moi aussi j’attends mon heure. Lorsque les touristes regagnent leur car, il fait déjà presque nuit. J’entre dans un petit bâtiment ancien et j’y monte ma tente dans la poussière, sous la coupole de briques.

Plus tard, j’ai quitté mon sac de couchage et je suis sorti de la tente. Je voulais voir les étoiles. Mais le ciel était couvert. L’horizon était de temps à autre illuminé par un éclair. Au cours de la nuit, dans un demi-sommeil, j’ai cru entendre quelques gouttes de pluie.
Quand je me suis réveillé, la nécropole se dorait au soleil matinal. J’ai croisé le gardien, qui s’est peu formalisé de ma présence si tôt sur le site. Je suis parti content pour la mer d’Aral, pensant que si au retour j’échouais à nouveau dans les environs à la nuit tombante, j’aurais une belle adresse où passer la nuit.

nukus-mizdakhan-11

Ceci n’est pas une ville.

Turkménistan #3, Fuite à Dashoguz


large_p1050162

Köneürgench, 3 septembre. Ils discutent en turkmène et Valentin fait la moue. Moi je n’ai plus qu’une idée en tête : quitter le site. L’homme au guichet a, comme à son habitude, demandé mon passeport et a consigné mon nom et le numéro de mon visa puis il a demandé mon adresse. Valentin a donné la sienne avant que j’aie pu répliquer. La plupart des locaux n’ont aucune idée des lois bizarres qui concernent les étrangers, dont celle stipulant qu’il leur est interdit de séjourner chez un Turkmène. J’avais essayé de lui expliquer sur le chemin des monuments mais mon turc est rachitique.
On s’éloigne du site tandis que l’homme du guichet passe un coup de fil sur son portable. La situation me parait particulièrement anxiogène. Je fais mes adieux et gagne la route principale, où je tends le pouce comme un naufragé ferait des signaux de fumée à un lointain navire. Au bout de quelques minutes, je suis hors de la ville, en route pour Dashoguz, dernière ville avant la frontière. Je devrai y prendre mon mal en patience et y passer la nuit, sagement, à l’hôtel, comme un enfant grondé qui se compose une mine sage. Leitmotiv : filer doux. La chambre d’hôtel est bon marché, tant mieux. Elle ouvre sur un petit balcon au-delà duquel se déploie une large avenue flanquée d’énormes immeubles gouvernementaux immaculés, plantés au milieu d’espaces verts déserts. Urbanisme turkmène pur jus. Dans le renfoncement où ronronne l’air conditionné ont été dissimulés des dizaines de mégots de cigarette. Le type a dû fumer là, sur le balcon, agenouillé derrière le parapet en briques blanches, à l’abri du soleil et des regards. (C’est interdit, les cigarettes, au Turkménistan. Les gens les achètent en murmurant derrière les comptoirs, ou demandent furtivement où s’en procurer, comme s’ils cherchaient du hasch.) Du lit au balcon, du balcon au lit, c’est tout l’itinéraire de mon dernier après-midi, sursautant à chaque vrombissement de la clim, boule au ventre à l’idée que la police pourrait remonter jusqu’à mon hôtel à chaque instant ou, hypothèse plus probable encore, communiquer mon numéro de visa au poste-frontière pour qu’on m’y cueille demain matin.
Le soleil se couche, incendiant les vitres des immeubles à l’est. La nuit tombe rapidement. J’ai l’esprit à peine plus tranquille et j’ai cessé de lancer compulsivement des parties de démineur sur mon ordinateur pour m’occuper la tête. J’ai lu quelques-unes des nouvelles que Karim m’avait envoyées le mois dernier. L’une expose une légende chrétienne, l’autre se passe dans un hôtel de Gaza. Les phrases sont d’une beauté simple. Barbara évolue dans les champs de blé. Les coordonnées géographiques de Gaza jettent leurs chiffres à la langueur qui épaissit la chambre d’hôtel et, à un moment, je n’arrive plus à savoir de quelle chambre d’hôtel s’occupe ma lecture, celle de Gaza, du texte de Karim, ou celle de Dashoguz.
Pour finir j’ai lu quelques chapitres du Voyage en Orient de Nerval. Il vient de quitter Vienne et à Trieste s’est embarqué pour Alexandrie. Son itinéraire est inventé : le livre compile en fait son voyage à Vienne de l’hiver 1841 et le périple en Orient qu’il a entrepris deux ans plus tard. Je crois que même Nerval ne m’apaise pas tout à fait et que j’absorbe frénétiquement tous ces détails biographiques de la même façon qu’à l’heure précédente je faisais des clique-droit sur les mines.
Je m’endors étonnamment vite et n’émerge le lendemain que grâce à mon réveil. Il est 7h30 quand je quitte l’hôtel. Une heure et demie après, je suis devant les douaniers. Ils ont l’air préoccupé.
« La frontière est fermée à cause de la mort du président ouzbek. Mais votre visa turkmène périme ce soir alors ne vous inquiétez pas, vous pourrez passer. On va appeler les Ouzbeks. » En bref, ils n’ont rien à faire de leur journée que refouler les locaux et s’appliquent bravement à aider le pauvre touriste que je suis. Après une fouille sommaire de mes bagages et un examen un peu plus méthodique de mes quelques médicaments (importer de la codéine en Ouzbékistan expose à une lourde amende, ne me demandez pas pourquoi), ils me font signe d’y aller. Je monte dans le minibus le temps des 500 mètres du no man’s land. Je passe les grilles. Je suis en Ouzbékistan. Le voyage serein peut recommencer…

Elle est belle, mine de rien, l’entrée de Najm ad-Din, à Köneürgench… Carreaux sombres, carreaux manquants :

dsc_0674

Turkménistan #2, A travers le Karakoum

A mesure que l’on s’éloigne d’Achgabat, l’illusion se dissipe. A croire que cette ville de marbre et de milice était bel et bien un mirage. La quatre-voies rutilante laisse place à une nationale bien goudronnée, puis les glissières de sécurité s’évanouissent, suivies au bout d’un moment par les lignes blanches… bientôt remplacées par des nids-de-poule. Cent kilomètres ont passé et il ne reste rien du mensonge. Quelques véhicules fendent le désert du Karakoum à vive allure, slalomant entre les crevasses de l’asphalte ou se déportant à toute blinde sur une piste poussiéreuse qui double la route détériorée. Où es-tu, Achgabat ? dans quel cerveau ? quel fou t’a donc permis d’exister ainsi, envers et contre le désert, à dresser tes mensonges de marbre, tes forêts de réverbères ?
Dans l’autre sens, la route doit être encore bien surnaturelle. Après des centaines de kilomètres de désert, voilà que peu à peu s’aménage une quatre-voies, des milliers de lotissements identiques et puis apparait la silhouette d’une métropole comme il ne pourrait en être…

Quel plaisir de revoir des dunes… C’est donc le Karakoum. Il n’est pas un désert au fantasme où on l’entend, celui d’un océan de hautes dunes d’est en ouest. Le Karakoum est formé de petites dunes orangées estampillées d’arbustes secs. Parfois la végétation délaisse une dune et l’on peut l’apprécier dans sa pureté magnifique, son flanc satiné, les courbes suaves de sa crête sur l’horizon bleu.

Une grosse poche brune s’est discernée au bord de la route. Je ne l’ai reconnue qu’au moment où on la dépassait : c’est le cadavre d’un turkoman. Ils sont beaux, les turkomans. Ils résultent d’un croisement entre les chameaux d’Arabie (ou dromadaires) et les chameaux de Bactriane (qui ont deux bosses et résistent aux frimas d’Asie centrale). Ils ont le pelage café au lait, la bosse et le cou laineux. Au milieu de la chaussée il y avait un aigle, se démenant sur un morceau de charogne. Notre véhicule n’était plus qu’à quelques mètres de lui lorsqu’il a choisi de s’envoler, aigle brun, serres sur l’asphalte, ouvrant ses ailes soudain, comme pour nous tétaniser de son envergure ; il a pris lentement son envol en direction de l’ouest. Si Simon avait été là, il l’aurait surement mieux identifié que moi. Souvenir des yeux de Simon scrutant un rapace au-dessus des hauts-plateaux éthiopiens…

J’ai longtemps cherché à mettre un mot sur la couleur du Karakoum. Je réfléchissais à la couleur des biscuits alsaciens qu’on prépare à l’Avent, biscuits à la cannelle dorés au jaune d’oeuf, quand la route m’a interrompu : on a lentement dépassé un poids-lourd au chargement marqué des lettres énormes « Routiers d’Alsace ». Le Karakoum avait choisi sa couleur.

La route a duré toute la journée, l’autoradio doté d’un clé USB nous déverse de la pop turque et des morceaux d’une chanteuse dance-pop roumaine de ma connaissance. Sur la piste, on double quelques poids-lourds. Leur remorque apparait d’abord dans le lointain sans qu’on y distingue de roues, noyée dans la poussière, comme un bloc énorme de pierre de taille abandonné au pied des dunes. La route goudronnée, elle, c’est dans le soleil qu’elle se noie. A l’horizon les mirages nous promettent un point d’eau, mais ce n’est toujours que du goudron, et en bien mauvais état. Ces étangs fantômes, ces remorques spectrales m’ont rappelé Djibouti. Je crois que je n’avais pas raconté cet épisode. J’avais quitté la ville en direction de la frontière, pour regagner Addis Abeba. La route filait à travers les dépressions de sel et c’était au loin une procession de poids-lourds, progressant avec lenteur dans le désert liquide, les remorques reflétées dans les mirages peut-être… le souvenir est déjà lointain mais c’est un de mes plus beaux, cette caravane lente et imperturbable roulant à travers les étangs de chaleur, à la mi-décembre, à Djibouti…

Enfin, au crépuscule, après 500 kilomètres, notre camionnette atteint Könëurgench. Les environs ont verdi, nous sommes dans le bassin de l’Amou-Daria…

Iran #9, Un jour au Golestan

21 aout. Trois jours ont passé depuis que j’ai quitté Yazd. En chemin j’ai récolté un tas de beaux sentiments. Ceux de Reza le routier kurde avec qui j’ai déjeuné, puis mangé des pâtisseries yazdies en roulant à travers le désert ; il m’a paternellement embrassé sur la tempe à ma descente du camion et a pris de mes nouvelles dans la soirée, pendant qu’il continuait sa route vers Bandar Abbas. Ceux de Mohammad, que j’ai aidé tant bien que mal à charger sous la remorque l’un des pneus du poids-lourd qui venait de se déchiqueter et s’étendait sur la chaussée, son caoutchouc bouillant nous noircissant les mains ; on a atteint Kerman sous un mémorable lever de pleine lune et Mohammad m’a offert le gîte pour la nuit puis, par l’entremise de ses anciens collègues chauffeurs de bus, m’a obtenu un ticket gratuit pour rallier Mechhed… Il m’a donné pour le voyage un gros sachet rempli de dattes de Bam, les meilleures du pays, dit-on… et c’est vrai qu’elles sont aussi bonnes que celles de Zagora.

Le lendemain au lever du jour, après seize heures de route, le bus est entré dans Mechhed, où j’ai visité le mausolée d’Imam Reza (le plus vaste lieu de culte musulman au monde, devant La Mecque) avant de reprendre le stop. L’un de mes conducteurs m’a offert une boite à chaussures remplie de jujubes séchées, redémarrant sans écouter mes protestations. C’est gentil mais trois kilos de jujubes séchées c’est vraiment trop. C’est très encombrant. Heureusement à la fin de la journée j’ai eu l’occasion de les offrir avec le reste de dattes à Omid, le routier turkmène avec qui j’ai roulé quelques heures, partagé une bonne omelette, parlé de tout et de rien dans un mélange claudicant de turc et de farsi qui n’a rien entamé de sa camaraderie. Il m’a commenté les montagnes, les sangliers, la forêt, avec l’œil qui pétille. Le soleil était bas quand il m’a déposé à l’entrée de Kalaleh, devant l’hôpital, où j’ai monté la tente sous le regard curieux et bienveillant des gardiens de nuit.

khaled nabi

Je suis parti pour Khaled Nabi, un mausolée retiré que j’avais par hasard vu en photo il y a quelques mois et que je m’étais juré de venir voir de près. (Il figure sur la carte sous le nom de Halit Peygamber Mezari.) La route est facile, je suis rapidement ramassé par Qassem, un Turkmène iranien qui m’invite à prendre le petit-déjeuner chez lui. Il n’avait pas prévu de pousser jusqu’à Khaled Nabi mais m’y emmène volontiers, ça fait une balade pour le petit dernier, Soliman, deux ans, un Minion cousu sur son short à carreaux.

Le mausolée domine le désert, posé sur la crête, comme la figure de proue d’une épave. Le site est majestueux, quelques grillons chantent, un nuage de libellules s’affaire près de nous et à l’aplomb des pentes poussent quelques concombres bien croquants. Au loin, quelque part au milieu des monts désertiques, commence le Turkménistan… Après avoir gouté à l’hospitalité et la gentillesse d’Omid et de Qassem, et maintenant que le pays offre à l’horizon ses brumes de chaleur, je me sens prêt pour un petit coup de fil. Je compose le numéro plusieurs fois pour finalement tomber sur un type assez laconique qui me dit de venir à l’ambassade turkmène de Téhéran dans deux jours. Je raccroche un peu sonné, le désert turkmène devant moi. J’avais envisagé plein d’itinéraires de rechange pour le cas probable où le visa turkmène ne me serait pas accordé. Quelques jours en Azerbaïdjan à attendre un ferry pour le Kazakhstan ? Un vol Téhéran-Aktau, l’un des ports kazakhs de la mer Caspienne ? Je m’étais même renseigné du côté de Bandar-e Anzali, le grand port du nord de l’Iran, pour tenter en vain de trouver une place sur un cargo en direction d’Aktau. Dix jours ont passé et, au milieu de la beauté rude du Golestan, j’apprends que je rejoins le petit groupe des joyeux détenteurs d’un visa de transit pour le Turkménistan, avec Jean, Adriano, Steffi, Pierre, Lucie… tous ces autres petits voyageurs de la soie croisés depuis quelques semaines.

Dans l’après-midi, le soleil tape et l’estomac marmonne ; je fais une pause à l’ombre d’un arbre et, par habitude plus que par espoir, je jette un œil au feuillage au-dessus de moi… Survient alors la seconde grande nouvelle de la journée : il y a du violet entre les feuilles ! Yiiiippee ! Le Golestan a l’honneur de m’informer de l’ouverture de la saison des figues ! Quel merveilleux cadeau ! Les gamins du village regardent, amusés, ce curieux voyageur transpirant, trop chargé, qui chipe des figues sur la pointe des pieds.
Un festin passe.
Merci, grande-sœur nature, d’être si généreuse et si attentive aux humeurs de mon ventre. Certaines figues ont la peau encore épaisse, d’autres l’ont déjà très fine et recèlent un petit cervelas foncé aussi sucré qu’une cuillère de confiture. Après vingt minutes, un tracteur descend la rue, c’est le voisin. Il me regarde inspecter les branches basses en passant puis disparait au-delà du portail de la ferme. Quelques minutes plus tard il revient et arrête son tracteur devant l’arbre, je m’attends à de légères remontrances mais il ne dit rien, monte sur son tracteur et commence à cueillir des figues en hauteur. Puis il me les tend toutes avec un grand sourire.

(- Mais tu voulais pas conclure en parlant d’opium ?
– Oh, tout compte fait je garde ça pour amorcer l’article suivant…)

Iran #8, Gouteur à Yazd

yazd

Après une demi-journée de stop pas si éprouvante, j’ai rallié Chiraz à Yazd. A Yazd, le fantasme qu’a tout voyageur de la route de la soie se fait plus pressant. J’ai remonté le boulevard principal dans la chaleur de l’après-midi. Arrivé à l’hôtel qui me proposait un bénévolat et après une douche bienvenue, j’ai rejoint Ali, le gérant, à une table du patio.

Ce que je voudrais que tu fasses, aux heures douces, c’est te balader en ville et distribuer la carte de visite de l’hôtel aux touristes que tu rencontres et leur parler des excursions dans le désert qu’on organise. Je veux aussi améliorer la carte du restaurant. Il faudrait que tu ailles dans les cafés et les restaurants du centre-ville et compares leur menu au nôtre. S’ils proposent des plats ou des boissons que tu estimes intéressants, originaux, des choses qui ne figurent pas sur notre carte, tu les commandes. Si tu trouves ça bon, on pourra les ajouter au menu. Bien sûr, tu demandes le ticket de caisse pour que je puisse te rembourser. Est-ce que ça te convient ? Je note les consignes dans mon carnet, consciencieux, essayant de ne rien montrer de ma stupéfaction. Je crois que le job me convient, ouais.

Vous baroudez des semaines, sans bus, sans hôtel, vous vous préoccupez à peine d’acheter à manger et dormez dans les parcs municipaux. Vous arrivez dans cette ville où vous aviez cette adresse de bénévolat, heureux de l’atteindre, pensant à ces douches innombrables qu’il vous offrira. Et on vous propose le travail suivant : entrer dans un café, voir un milkshake au parfum inconnu, le boire à l’œil. Entrer dans un restaurant, voir le nom d’un plat qui sent bon, le manger à l’œil. Tous les jours de la semaine. J’accepte de bon cœur la route et son dénuement, et le premier saut dans la sédentarité qu’on m’offre, c’est celui-ci. C’est donc ça, la loi de l’abondance ?

La glace rose-vanille est très bonne. La glace au cookie est très bonne. Le milkshake au melon est très bon. Le kashk o bademjun (ragout d’aubergines) est très bon. Le jus de concombre est très bon. Deux jours passent.

Au bout de ces deux jours, le dénuement vient me titiller. Trois repas par jour, c’est trop pour moi. Tout est bon. Je suis heureux d’avoir gouté à cette opulence ; ça suffit, merci, je sais ce que ça fait de céder au moindre désir gustatif, et ça me fait beaucoup rire de constater à quel point… ça n’a aucun intérêt. L’opulence assomme, tout juste ressent-on un peu de surprise à la première gorgée. Le plaisir sort exsangue de l’expérience.
A l’hôtel les repas se suivent, le wifi abonde. J’ai l’impression me transformer en caramel mou. Je note un peu de vocabulaire kazakh, ouzbek, je rattrape mon retard dans le récit de mes épisodes iraniens. Je discute avec les touristes de passage. L’Iran semble submergé de vacanciers français. Un jour je suis monté étendre ma lessive sur le toit de l’hôtel et une charmante vue s’est offerte à moi : celle de la photo ci-contre…

Au milieu de ma semaine et demie de bénévolat, je file quelques jours à Téhéran récupérer mon visa ouzbek, demander le turkmène et, pour ces nuits, retrouver le charme de la Khayyâm House. Ca et le millier de kilomètres de stop me font le plus grand bien.

Jean, que j’avais rencontré à Téhéran devant l’ambassade de Chine, vient passer quelques jours à Yazd. On ne croit pas une seconde décrocher notre visa turkmène alors on écume Caravanistan, on étudie la carte, on liste nos plans B, C, D. Rejoindre l’Ouzbékistan par le Kazakhstan occidental… prendre un vol Téhéran-Aktau (la ville kazakhe sur la Caspienne) ? demander un visa de transit pour l’Azerbaïdjan et attraper un ferry à Bakou ? ou tout simplement se coller aux semelles des ressorts surpuissants pour sauter par-dessus ce damné Turkménistan ?

Yazd est magnifique. Je n’ai pas à me plaindre, malgré cette indigestion de confort. D’ailleurs je suis très heureux de l’avoir vécue. Elle me conforte dans mes choix. Et puis je ne regrette rien de mes balades quotidiennes dans la vieille ville, ce labyrinthe de terre crue parfois coiffé d’un badgir ou d’une coupole ancienne, parfois percé d’escaliers descendant, au cœur de la terre semble-t-il, vers les frais parages d’un aqueduc souterrain… Toutes ces marches, au frais sous les arcades des passages couverts ou rasant le mur offrant un peu d’ombre et d’où dégoulinent parfois quelques branches de vigne, m’ont permis de réfléchir à quelques idées de scénarios pour un texte éventuel, ce sera pour novembre, probablement… Et puis à Yazd la fin d’après-midi est si belle, le soleil frappe Amir Chakhmaq et fait briller la céramique à petites touches. Au loin les montagnes ressemblent à celles du Sinaï.

yazd amir chaghmakh

Pour conclure, Jean pédale en ce moment-même au Turkménistan, vent de face ; courage gros ! Un visa turkmène ça se mérite, avant et pendant !

Quant à moi, demain je reprends la route, pour continuer le W, pour regagner le chaleureux cocon du présent à temps-plein. Tout en haut de la carte, il y a le Golestan…
Adieu l’opulence, bonjour l’abondance !

Iran #7, Plein sud ! (Ispahan, Persépolis, Chiraz)

ispahan dome

Voilà ce qu’on gagne, un jour de stop après l’autre, en prenant la route du sud. Sortir de Téhéran est un jeu d’enfant, l’avant-dernière station de la ligne de métro nord-sud nous laisse à une demi-heure à pied du péage de l’autoroute du golfe Persique. Ensuite on se laisse aux bons soins de ses conducteurs, de la clim souvent, des snacks imprévus toujours. J’ai fini par monter la tente sur un vaste rondpoint… si vaste, répartissant le trafic d’une ville entière, le roi des rondpoints, Anlor si tu l’avais vu tu l’aurais appelé rondpoint giratoire et t’aurais eu raison, c’était un badass de rondpoint giratoire ultra-ciculaire avec des tas de poids-lourds qui lui tournent autour ! A l’entrée de la rocade d’Ispahan, donc, dissimulé par les arbres j’ai avalé la moitié de l’énorme cantaloup offert par un épicier. Le lendemain, après avoir pris l’autre moitié au petit-déjeuner (l’homme-fructose est de retour), je rejoins le centre-ville pour que mes yeux puissent engloutir un peu des splendeurs de Naqsh-e Jahan, la grande place safavide d’Ispahan, que se disputent la mosquée de l’Imam et la mosquée Lotfallah. La plus grande place sur Terre après Tian’anmen !

ispahan neqsh e jahan

Après Ispahan, je goute à la générosité des routiers chirazis. On déjeune d’énormes assiettes de riz et de poulet avant de prendre la direction des montagnes de Semirom où ils ont rendez-vous à la carrière pour charger sur la remorque deux ou trois blocs de calcaire. Le soleil décline lorsqu’on longe le lac Hanna.

C’est drôle comme les réminiscences sont parfois réglées comme du papier à musique. L’an dernier, à cette période de l’été aussi, mon amie Julie m’envoyait une photo, exhumée d’on ne sait où, datant de cette insouciante et formidable période du début de la fac. Sur la photo il y avait Julie, Hanna et moi. Je me rappelle avoir été assez bouleversé de retomber sur cette photo, là-bas (à des vies de là, semblait-il) dans ce cybercafé d’Omdurman, et que j’avais erré une heure dans la nuit, vraiment transfiguré par le souvenir de cette époque. Alors un an passe et un camion s’arrête et me ramasse, il me fait faire un détour et soudain longe un lac qui porte ton prénom. (J’ai passé une partie de mes années d’archéo en compagnie d’Hanna. On buvait des coups dans le minuscule appartement de Julie rue Jean-Pierre Timbaud, il y avait Clément aussi, fine équipe se moquant des clips d’Inna ou regardant hilares une énième fois Les Visiteurs en vidant un cubi (et des scènes de Kuzco parfois : Un lama ?! mais… il devrait être mort !)…) Mes petits potes rencontrés à Hattuša, confirmés aux fouilles d’Alésia et consacrés à Jean-Pierre Timbaud ! je vous embrasse bien fort et je remercie la vie pour tous ses clins d’œil… Elle se marre tellement, la vie, à nous préparer ce genre de gentils guet-apens.

Peu après le lac, mes conducteurs, l’air contrarié, immobilisent le camion pour un moment. Alors dans l’heure qui suit, couché sur l’asphalte, le plus âgé de mes compagnons farfouille sec, le nez dans le cambouis, se fait passer les outils, fait tousser le moteur, s’éponge le front, reprend, accepte de bonne grâce la lampe frontale que je lui prête une fois que la nuit nous entoure. Le berger a rentré ses chèvres depuis longtemps lorsqu’on reprend la route, moi je suis content d’avoir pu leur être d’une utilité quelconque, j’ai même eu le temps de leur tresser un cendrier avec une canette abandonnée sur le bas-côté. La nuit la route passe plus vite, des morceaux de pop chirazie emplissent la cabine. Ce petit détour par Semirom changera un peu la forme du W, je me dis en m’assoupissant.

persepolis entree

Je saute du camion vers quatre heures du matin aux abords de Chiraz, après les derniers remerciements, et file finir ma nuit sur une charmante pelouse. Nous sommes le 31 juillet, c’est l’anniversaire d’Harry Potter (joyeux anniversaire Harry ! joyeux anniversaire Neville !) et il fait vite légèrement transpirant sur la route qui mène à Persépolis. J’achète pour trente-mille rials de sablés (plutôt bons) avant d’affronter le site, ses lions-taureaux colossaux, ses fins bas-reliefs, ses tombeaux dans la montagne.

persepolis ensemble
Plus tard, dans les rues de Chiraz, impossible de me défaire d’un air de Polnareff, mais finalement ça me fait rire de chantonner son espièglerie par ici… Femmes que j’aime mais tatatata…
Enfin j’y suis, à Chiraz, petite fiancée de faïence, les mosquées se couvrent d’oisillons bleus et pourpres, à l’endroit, à l’envers, vivant entre les tiges, les pétales, se mordillant les plumes au-dessus de bouquets d’iris, les iris qui s’ouvrent, charnus, vaginaux, entre les rosiers obscurs. Leurs roses, généreuses comme des pivoines. Et un oiseau s’est posé ici, et là, entre deux épines ou sur une tige à la poussée paradoxale… Moi je suis là, à l’entrée de la mosquée Vakil, perdu au milieu de la nature que raconte la faïence, et cet homme en bleu surgit de la galerie, sort peut-être tout droit des briques et des céramiques peintes, et me lâche quelques mots coincés dans un accent allemand : paradis, paradoxe, l’islam, Garten, moi je n’ai pas eu le temps de me composer une expression adéquate, je le regarde de ma figure béate, déjà il s’éloigne et je reviens à la contemplation des motifs, sans en rien décrire mais avec les quelques mots de l’Allemand à l’esprit, bouche ouverte, tête nue et sueur aux épaules. Au-dessus de moi les couleurs et les dimensions s’amusent comme jamais. A cinq mètres, au sommet d’une colline verdoyante, s’enracinent deux tentacules rubiconds qui ondulent dans un ciel blanc et lui jettent leur floraison en aumône, des tas de pétales en rosace dont le poids fait courber leur tige… Cela se passe très loin au-dessus de la colline, et à des dimensions des iris. Au sommet de la porte les plantes ont achevé leur transformation, se prélassent, méandrent, jaune soleil, tandis que derrière leurs tourbillons le bleu a gagné en intensité. Les roses s’y épanouissent à l’asphyxie, leurs pétales soyeux, leurs pétales caressés par quelques coups de pinceau fins et pâles, les seuls à les avoir jamais caressés.

shiraz khan school

Sous une coupole, à Chiraz…

Iran #6, Au Paperastan

(Où l’on parle de paperasse. Amateurs de grands espaces, cet article n’est peut-être pas pour vous…)

Téhéran, 26 juillet. Arrivé en fin d’après-midi, je découvre le métro téhéranais et rejoins la Khayyâm House pour quelques nuits. La Khayyâm House c’est un sous-sol poussiéreux mis à la disposition des voyageurs de tout poil (mais de préférence ceux qui ne sont pas trop tatillons sur la propreté des lieux). On y passe, on y reste, on y dort, on y cuisine, c’est gratuit et c’est l’œuvre d’un couchsurfeur de Téhéran. Quelques jeunes Iraniens encadrent tout ça mais pas trop. Tout ça nous mène, via une courte nuit de sommeil, à :
Téhéran, 27 juillet. L’échiquier est en place. Les cors sonnent.
Le plan de bataille est le suivant :
– vous présenter de bon matin à l’ambassade de France et demander à la dame des lettres de recommandation pour les pays qui la demandent (Turkménistan, Ouzbékistan, Chine).
– répondre aux réticences de la dame (pourquoi vous ne vous en êtes pas occupé en France ? pourquoi toutes à Téhéran et pas plus tard ? pourquoi en urgence ?) avec naturel, de toute façon pour vous Téhéran depuis des mois c’est La Ville Sainte des Visas alors vous connaissez le dossier sur le bout des doigts.
– doublé à vos arguments implacables, ne jamais vous départir 1° d’un sourire optimiste, constant et naturel, 2° de vos yeux pleins d’espoir, 3° d’un ton dans lequel la dame peut aisément entendre a) que sans elle vous n’êtes rien, b) que vous la savez assez compréhensive et professionnelle pour expédier cette histoire en un claquement de doigts.
– connaitre les fondamentaux du métro de Téhéran. (« Si je m’occupe en priorité et en urgence de la lettre pour l’Ouzbékistan, vous l’aurez demain midi. » Leur consulat ferme à 10h30… « Bon. Très bien, venez à 10h. » Leur consulat il est à la station Nobonyad… « BON. Vous l’aurez à 8h. »)
– la saluer en répétant, dans sa version ultrarapide, le rituel précédent (le sourire, les yeux, le ton) avant d’aller fêter ça sur le boulevard avec une glace.

Le lendemain, 8h, à l’entrée de l’ambassade de France, le type au guichet vous dit : « Voilà vos trois lettres » (oui, les trois !) et vous n’êtes qu’amour. Ensuite vous courez au métro, vous manquez de le rater parce qu’il est là quand vous arrivez sur le quai mais c’est un wagon women-only. Vous entrez au consulat d’Ouzbékistan à 10h32 mais le portier ne vous dit rien, au bout d’une demi-heure l’affaire est pliée et votre visa à récupérer huit jours plus tard. Oh non non non pardon je voulais dire huit jours ouvrés. Vous êtes plein d’entrain, dites bise-à-bientôt aux fonctionnaires et, puisqu’elle est à 500m, tentez votre chance à l’ambassade de Chine.
Vous avez lu plein de choses sur les forums de voyageurs, en particulier que vous adresser à la gentille Iranienne du guichet 2 augmente significativement vos chances de réussite, et que si seul le Chinois chauve du guichet 1 est disponible, alors autant tenter un autre jour. J’adore les forums de voyageurs pour ça… et le must, c’est Caravanistan. C’est Caravanistan qui vous apprend qu’obtenir un visa chinois c’est facile à Téhéran et compliqué à Bichkek, qui vous dit comment remplir les formulaires, qui applique un code couleur à tous les postes-frontières d’Asie centrale (vert c’est fonce !, jaune c’est ça dépend c’est compliqué et pourpre on sait pas personne passe jamais par là). Caravanistan ça devient vite votre page d’accueil, à vous et toute la joyeuse communauté des voyageurs de la soie.
Bref, vous entrez dans la salle, repérez aisément le Chinois chauve du guichet 1 et faites la queue au guichet 2. La gentille Iranienne vous dit d’emblée ce qu’elle avait déjà dit à Adriano et Steffi (qui ont quelques jours d’avance dans ce fabuleux marathon) : nous ne délivrons plus que des visas d’un mois de validité. (Ca veut dire : vous aurez sans problème votre visa chinois ici, simplement vous aurez trente jours pour entrer en Chine et pas un de plus. Amis vélos, courage.) Désormais, vous pouvez dire à la dame « dac, du coup déso mais je reviendrai plutôt m’en occuper fin aout, bisou-bisou » et aller débriefer dehors avec Jean, qui lui pédale depuis la Belgique.

Téhéran, il faudra y revenir, pour récupérer le visa ouzbek, pièce nécessaire à la demande du visa turkmène… Le visa turkmène, on a une chance sur deux de l’obtenir, c’est comme ça au Turkménistan, c’est la roulette ! ils sont bien plus occupés à dorer à la feuille d’or l’une des statues géantes de leur dictateur en se regardant mourir de faim. Et Téhéran, il faudra encore y revenir, à la toute fin du séjour iranien, pour demander ce damné visa chinois qui périme après un mois.
Mais assez de tout ça, on pense avec Jean ; une limonade au bazar s’impose.

Iran #5, Au départ de la route W

A vrai dire, ma traversée du Gilan pourrait déjà en faire partie. Quand la route W a-t-elle commencé ?
Peut-être à Abbas Abad, sur les bords de la Caspienne, où j’ai aidé Mohammad pendant quelques jours à nettoyer sa propriété ? Tailler les buis, dégager les gravats qui encombraient l’annexe au fond du jardin, balayer la coursive… Profiter de la fin d’après-midi pour aller faire un plongeon dans la Caspienne, une fois avec un groupe de jeunes Téhéranais venus chez Mohammad pour le weekend, une autre avec Adriano et Steffi, deux Suisses qui pédalent vers l’Asie du sud-est… La Caspienne est tiède lorsqu’il a fait beau et parfaitement rafraichissante après un jour de pluie. Les Iraniennes s’y baignent tout habillées, charia oblige, et gare aux impudiques qui voudraient braver la loi et nager en manches courtes… En fac de lettres, on est parfois tenté de balancer toutes ces interprétations sorbonnardes qui tirent par les cheveux le moindre vers de Rimbaud, et de le réveiller pour qu’il puisse crier : « Non mais c’est pas ça que j’ai voulu dire… » Quand je vois les Iraniennes avancer dans les vagues en manches longues, j’ai envie d’aller chercher Dieu pour qu’il puisse crier la même chose.
Les vagues de la Caspienne sont assez vivifiantes et lorsqu’elles se forment et commencent à se coiffer d’écume on s’y jette à corps perdu, on les accueille à bras ouverts en criant : celle-ci arrive du Kazakhstan ! celle-ci de la Tchétchénie ! et celle-ci, celle-ci elle est pour moi, c’est d’Astrakhan qu’elle arrive !

Mohammad héberge quotidiennement des amis à lui et des cyclistes en route pour le grand est, alors chaque soir il faut bien participer à l’ambiance. Mohammad a la soixantaine, une grosse moustache, de nombreux tubes de Shakira sur sa playlist favorite et beaucoup d’amis d’un peu partout. Parmi eux, un autre Mohammad, de Bandar Abbas (le grand port du détroit d’Ormuz), qui il y a quelques années a rallié l’Iran à Oman à vélo.
A vélo !
Une semaine à pédaler, équipé de flotteurs, au milieu du golfe d’Oman. En guise d’escorte, des dauphins par centaines. Tout le monde a les yeux qui brillent lorsqu’il le raconte, et même vous aussi un peu, j’en suis sûr, derrière votre écran. Pédaler au milieu de l’océan. Pédaler au milieu des dauphins…

Ou alors elle n’a commencé qu’à Téhéran, cette route W, lorsque j’y ai passé quelques jours à la fin juillet pour (bande-annonce du prochain article) commencer le grand marathon des consulats d’Asie centrale. Ce que je sais avec certitude, c’est que depuis la Macédoine j’avais dans un coin de l’œil la position inhabituelle de certaines grandes villes iraniennes, comme une constellation qu’on se dessine peu à peu. A Ishak Pasha, la veille de mon passage en Iran, j’étais sous la tente, je me souviens qu’il faisait nuit, j’ai repensé à ce drôle de W formé par Téhéran, Chiraz, Yazd, Kerman et Mashhad, et je me suis décidé à les relier, parce que fin aout ce sera l’anniversaire de Wanda et que y a pas de raison, je voyage mais pourquoi ça m’empêcherait de te faire un cadeau, alors voilà c’est la wandyssée je vais tracer ton initiale en stop sur 2600 kilomètres. J’espère que ça te plaira Wandi (: