couchsurfing

Turkménistan #1, Achgabat

Il n’est pas onze heures. Quelques chauffeurs, accroupis le long d’un poids-lourd, me proposent de changer mes dollars en manats. Je décline l’offre, ils sont souriants et me posent les questions d’usage : d’où je viens, pourquoi je marche. Après cinq cents mètres, je me réfugie à mon tour dans l’ombre étroite d’un lampadaire et attends un véhicule. Il fait plus chaud qu’à Mechhed. J’ai dans mon sac des feuilles de pain offertes par le gardien du centre sanitaire où j’ai passé la nuit, côté iranien. Mon visa arbore un tampon rouge indiquant la date d’aujourd’hui. D’ailleurs je dois penser à ajouter une demi-heure à mon portable. Me voilà au Turkménistan.

Quelques pouces plus tard, et bien joyeux de constater que le stop est ici un jeu d’enfant, j’en ai fini avec les paysages semi-désertiques et les tourbillons de poussière : j’entre dans Achgabat. Achgabat. Un bon décor de livre de science-fiction. Gigantesques complexes gouvernementaux flambant de marbre, aux murs d’enceinte flanqués de milice et de réverbères compliqués. Périphériques où s’engouffre le trafic d’une capitale pas si peuplée que ça, arrêts de bus à l’aspect futuriste, passerelles piétonnes enjambant régulièrement la chaussée. Rambardes astiquées, voitures astiquées, au loin les barres d’immeubles dénotent à peine. La majorité des femmes portent avec élégance la robe traditionnelle et parfois une coiffe assortie, tachant de couleurs vives les rues impeccables.

b5

C’est une capitale tirée à quatre épingles ; l’envers du décor n’est pas en carton mais dans une matière désagréable qu’on nomme totalitarisme. Les deux dirigeants successifs de l’ère post-soviétique sont de fervents défenseurs du culte de la personnalité (la leur, donc), d’un régime à parti unique, de la mise sous tutelle des médias. Je vous cite un petit passage de notre encyclopédie en ligne préférée pour vous donner une idée des bonshommes :
« La plupart des hôpitaux ont été fermés sous l’ordre de Nyyazov [le premier dirigeant post-soviétique du pays] qui les jugeait inutiles. (…) Il a aussi décidé de réduire à 3 ans la durée des études médicales et de diviser par 10 le nombre d’étudiants en médecine. Des maladies endémiques comme la tuberculose, le choléra ou la dysenterie sont réapparues. (…) Les journalistes étrangers sont interdits de séjour et il n’existe aucun média libre. Le nom de certains mois du calendrier ont été changés, un mois porte désormais le nom de sa mère. Les bibliothèques, théâtres et opéras ont été fermés. Seules la musique et les danses traditionnelles sont autorisées. » Je ne peux pas résister à l’envie de vous raconter que le type a fait ériger une arche de 70 mètres de haut en guise de socle monumental à une petite statue de sa personne, cinq mètres, dorée à l’or fin et giratoire, oui giratoire, de façon à toujours être orientée face au soleil. Oh, on vous dira « culte de la personnalité, culte de la personnalité »… sornettes. Les tournesols le fascinaient, voilà tout.
C’est sous cette chape idéologique qu’après avoir bravé une première fois la loi (une couchsurfeuse m’offre le gite pour la nuit ; il est strictement interdit aux locaux d’héberger des étrangers) je m’autorise une petite balade dans le centre-ville, sous un ciel couvert qui ajoute à l’ambiance. Je demande un peu mon chemin, les gens m’aident volontiers puis… puis retournent à leurs occupations, sans plus faire attention à moi. Quel soulagement ! quelle légèreté soudain dans ma démarche ! c’est que l’Iran m’aurait presque fait oublier qu’il existe des endroits sur Terre où l’on a le sens de l’anonymat… Ici, je prends le bus, je marche dans la rue, j’entre dans le marché et… et quoi ? et tout le monde s’en fout ! mais alors comme d’une guigne ! circulez blanc-bec. Quel bonheur de ne pas sentir tous les regards sur vos maigres épaules à chaque minute de votre promenade. Bisou l’Iran, je t’aime bien mais sur la fin ce genre de choses jouait avec mes nerfs.
Je vais faire un tour au Ruski Bazar, l’un des marchés de la ville. Pendant mes longues allées et venues, une question m’obsède bien agréablement : le type qui m’a fait du change à la frontière s’est-il trompé d’un zéro ? J’avais souvent lu que le Turkménistan était le pays le plus cher d’Asie centrale. Mais c’est qu’on parlait surement des nécessités du voyageur étranger : cout de l’hôtel, des transports longue-distance… Et puisque je ne suis rien qu’une petite frappe qui dort chez l’habitant et fait du stop (quoique le stop, au moins, n’est pas interdit), il ne me reste plus qu’à gouter aux dépenses courantes : les figues de la marchande de primeurs, les cornets à la crème du pâtissier… c’est chaque fois la même scène, je demande timidement le prix à la pièce et on m’en fourre plein un sachet en me disant « bir manat », un manat. 0,30$ officiellement, moitié moins au marché noir.
La nuit est tombée lorsque je quitte le Ruski Bazar et reprends le 16 en direction de la maison. C’est qu’il ne faudrait pas trainer, ici il y a un couvrefeu pour les étrangers à 22h et je ne suis qu’une petite frappe après tout, je ne vais pas risquer la prison pour si peu… et puis, je me dis, une garde-à-vue dès le premier jour, ça ferait redite…

Publicités

Iran #6, Au Paperastan

(Où l’on parle de paperasse. Amateurs de grands espaces, cet article n’est peut-être pas pour vous…)

Téhéran, 26 juillet. Arrivé en fin d’après-midi, je découvre le métro téhéranais et rejoins la Khayyâm House pour quelques nuits. La Khayyâm House c’est un sous-sol poussiéreux mis à la disposition des voyageurs de tout poil (mais de préférence ceux qui ne sont pas trop tatillons sur la propreté des lieux). On y passe, on y reste, on y dort, on y cuisine, c’est gratuit et c’est l’œuvre d’un couchsurfeur de Téhéran. Quelques jeunes Iraniens encadrent tout ça mais pas trop. Tout ça nous mène, via une courte nuit de sommeil, à :
Téhéran, 27 juillet. L’échiquier est en place. Les cors sonnent.
Le plan de bataille est le suivant :
– vous présenter de bon matin à l’ambassade de France et demander à la dame des lettres de recommandation pour les pays qui la demandent (Turkménistan, Ouzbékistan, Chine).
– répondre aux réticences de la dame (pourquoi vous ne vous en êtes pas occupé en France ? pourquoi toutes à Téhéran et pas plus tard ? pourquoi en urgence ?) avec naturel, de toute façon pour vous Téhéran depuis des mois c’est La Ville Sainte des Visas alors vous connaissez le dossier sur le bout des doigts.
– doublé à vos arguments implacables, ne jamais vous départir 1° d’un sourire optimiste, constant et naturel, 2° de vos yeux pleins d’espoir, 3° d’un ton dans lequel la dame peut aisément entendre a) que sans elle vous n’êtes rien, b) que vous la savez assez compréhensive et professionnelle pour expédier cette histoire en un claquement de doigts.
– connaitre les fondamentaux du métro de Téhéran. (« Si je m’occupe en priorité et en urgence de la lettre pour l’Ouzbékistan, vous l’aurez demain midi. » Leur consulat ferme à 10h30… « Bon. Très bien, venez à 10h. » Leur consulat il est à la station Nobonyad… « BON. Vous l’aurez à 8h. »)
– la saluer en répétant, dans sa version ultrarapide, le rituel précédent (le sourire, les yeux, le ton) avant d’aller fêter ça sur le boulevard avec une glace.

Le lendemain, 8h, à l’entrée de l’ambassade de France, le type au guichet vous dit : « Voilà vos trois lettres » (oui, les trois !) et vous n’êtes qu’amour. Ensuite vous courez au métro, vous manquez de le rater parce qu’il est là quand vous arrivez sur le quai mais c’est un wagon women-only. Vous entrez au consulat d’Ouzbékistan à 10h32 mais le portier ne vous dit rien, au bout d’une demi-heure l’affaire est pliée et votre visa à récupérer huit jours plus tard. Oh non non non pardon je voulais dire huit jours ouvrés. Vous êtes plein d’entrain, dites bise-à-bientôt aux fonctionnaires et, puisqu’elle est à 500m, tentez votre chance à l’ambassade de Chine.
Vous avez lu plein de choses sur les forums de voyageurs, en particulier que vous adresser à la gentille Iranienne du guichet 2 augmente significativement vos chances de réussite, et que si seul le Chinois chauve du guichet 1 est disponible, alors autant tenter un autre jour. J’adore les forums de voyageurs pour ça… et le must, c’est Caravanistan. C’est Caravanistan qui vous apprend qu’obtenir un visa chinois c’est facile à Téhéran et compliqué à Bichkek, qui vous dit comment remplir les formulaires, qui applique un code couleur à tous les postes-frontières d’Asie centrale (vert c’est fonce !, jaune c’est ça dépend c’est compliqué et pourpre on sait pas personne passe jamais par là). Caravanistan ça devient vite votre page d’accueil, à vous et toute la joyeuse communauté des voyageurs de la soie.
Bref, vous entrez dans la salle, repérez aisément le Chinois chauve du guichet 1 et faites la queue au guichet 2. La gentille Iranienne vous dit d’emblée ce qu’elle avait déjà dit à Adriano et Steffi (qui ont quelques jours d’avance dans ce fabuleux marathon) : nous ne délivrons plus que des visas d’un mois de validité. (Ca veut dire : vous aurez sans problème votre visa chinois ici, simplement vous aurez trente jours pour entrer en Chine et pas un de plus. Amis vélos, courage.) Désormais, vous pouvez dire à la dame « dac, du coup déso mais je reviendrai plutôt m’en occuper fin aout, bisou-bisou » et aller débriefer dehors avec Jean, qui lui pédale depuis la Belgique.

Téhéran, il faudra y revenir, pour récupérer le visa ouzbek, pièce nécessaire à la demande du visa turkmène… Le visa turkmène, on a une chance sur deux de l’obtenir, c’est comme ça au Turkménistan, c’est la roulette ! ils sont bien plus occupés à dorer à la feuille d’or l’une des statues géantes de leur dictateur en se regardant mourir de faim. Et Téhéran, il faudra encore y revenir, à la toute fin du séjour iranien, pour demander ce damné visa chinois qui périme après un mois.
Mais assez de tout ça, on pense avec Jean ; une limonade au bazar s’impose.

Turquie #11, Au fil du Kızılırmak

Apparaissent au cours de cet article insipide : René Daumal, Samuel Beckett, Christiano Ronaldo (dans le rôle de Gandalf) et quelques lapins de garenne…

Les quais d’Amasya

Lise m’a rejoint pour une semaine, pendant laquelle on parcourt le centre et l’est de l’Anatolie. Je travaillais dans la même librairie que Lise il y a deux ans et elle m’a apporté les épreuves du nouveau Monsieur Toussaint Louverture ! une histoire de lapins qui quittent leur garenne en quête d’un monde meilleur. L’hermine terrorise et le trèfle ouvre l’appétit.
On passe quelques jours dans les villes le long du Kızılırmak : Amasya, Tokat, Sivas, dans leurs vieux quartiers aux maisons ottomanes et au guichet des glaciers… moi je suis bien content du résultat de France-Allemagne, et l’accent turc du commentateur prononçant « Schweinsteiger » valait le détour.
Dormir dans la campagne de Tokat est très agréable. Au matin les fermiers ne s’alarment pas de trouver une tente étrangère au milieu de leur champ ; quant aux pommes des vergers alentours, certaines s’avèrent délicieuses. C’est là-bas que je cherche en vain la première phrase du livre de René Daumal La Grande Beuverie, dont on parle avec Lise… Ce n’est qu’à Ani que je m’en souviendrai. « Il était tard lorsque nous bûmes. » Quelle entrée parfaite ! le passé simple qui clôt soudain la phrase, se posant là, avec son identité sonore, sa syllabe fragile, comme une goutte de rosée au bout d’une petite feuille vert tendre.
Le musée de Tokat me rappelle des noms que je croyais avoir oubliés depuis mes cours de hittite. Je recroise l’empereur Suppiluliuma, la province de Tartuntassa, le royaume du Mitanni… et même la cité que les Hittites appelaient Wilusa et qui correspondrait à celle qu’Homère nomme Troie… Beau petit musée installé dans un ancien caravansérail. Dans un coin apparait une icône de saint Jean-Baptiste portant sa tête sur un plateau.
Capture d'écran - 07232016 - 01:21:34 PM
Merhaba, Beckett. C’est étonnant de te croiser ici, dans ce petit café de Tokat. J’y ai repensé au soir dans mon duvet, je me suis récité la première phrase du Dépeupleur et l’étrange manière dont tu l’as traduite en anglais. Deux cents personnes enfermées dans un cylindre, « cherchant chacun son dépeupleur »… et je crois que je l’ai enfin comprise, quatre ans après avoir soutenu mon mémoire… Et en postant cet article je revois cette photo, Beckett il me chavire, j’adore ses textes mais j’ai aussi un sorte d’affection pour lui-même, ce type à la mine sombre pour qui ce serait surement un coup de grâce intellectuel d’entendre un étudiant qui a planché sur lui un an dire “Beckett il est trop attachant wesh”, ce type qui a mis cinq ans à écrire une nouvelle de dix pages, s’acharnant chaque matinée entière à former dix pauvres lignes, avant de passer l’après-midi à bronzer nu sur son transat. Beckett qui à “pourquoi écrivez-vous ?” répondait : “Bon qu’à ça.” Beckett irrésistiblement borderline. Beckett gardant La Divine Comédie à son chevet. Je ne peux vous citer que les premières lignes de Molloy, je n’ai que ça avec moi :
“Je suis dans la chambre de ma mère. C’est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j’y suis arrivé. Dans une ambulance peut-être, un véhicule quelconque certainement. On m’a aidé. Seul je ne serais pas arrivé. Cet homme qui vient chaque semaine, c’est grâce à lui peut-être que je suis ici. Il dit que non. Il me donne un peu d’argent et enlève les feuilles. Tant de feuilles, tant d’argent. Oui, je travaille maintenant, un peu comme autrefois, seulement je ne sais plus travailler. Cela n’a pas d’importance, parait-il. Moi je voudrais maintenant parler des choses qui me restent, faire mes adieux, finir de mourir. Ils ne veulent pas.“
Ces silences qu’il impose. La respiration que les phrases nous forcent à prendre me font penser à celle du début de Mort à crédit. Bref. A Tokat il y avait Beckett en photo. C’est Lise qui l’a vu, encadré au milieu du mur, moi j’essayais de deviner quels parfums proposait le glacier d’en face.

A Sivas, la route de la soie nous salue discrètement : minarets jumeaux décorés de céramique bleue… Notre hôte Ercan est adorable et nous emmène au sous-sol d’un salon de jeux vidéo meublé de canapés et de grands écrans plats où l’on s’installe pour regarder la finale de l’Euro. Mais voilà que Ronaldo se blesse et qu’un papillon volète autour de son visage… on dirait Gandalf au sommet d’Orthanc. L’issue du match semble compromise et les Aigles viennent en effet à la rescousse du Portugal. Qu’auraient-pu faire Griezmann et Sissoko contre les Aigles ?

Le lendemain, après qu’Ercan m’a appris à dire en turc : « pour moi l’essentiel, c’est qu’on ait battu l’Allemagne » en prévision des conversations de stop à venir, on se lance vers l’est et bientôt on se repait de paysages anatoliens…
“Dis, papi, tu nous racontes la fois où t’as dormi dans une mosquée ?”
Non les enfants, il est déjà tard… Je la raconterai demain.

Turquie #2, Nostalgies d’Istanbul

A défaut de trouver Stalker sous-titré en anglais, on a regardé avec Cafer les premières images d’un autre Tarkovski, Nostalghia. Et je me rends compte en relisant cet article que c’est probablement ça, la nostalgie, le dénominateur commun de mes quelques journées stambouliotes…

*

Il est vingt-et-une heures, la nuit est tombée sur Istanbul et, sac au dos et carte sim turque tout juste étrennée, je traverse la Corne d’Or en compagnie de Cafer, mon hôte pour quelques jours. La conversation va bon train, Cafer (amis d’Aladdin, comprenez Jafar) est plein d’entrain, même s’il gratifie la plupart de ce qu’on croise d’un chaleureux “this is bullshit”. Avec son tempérament malicieux qui se trouble parfois d’idées noires, comme s’il gardait dans le coeur quelque chose qui le rongeait, il me fait penser au héros du Garçon et la Bête. Pas simple d’être citoyen turc quand on est Kurde et anar.

On a Sultanahmet dans le dos, Galata devant nous et, de l’autre côté du Bosphore, l’Asie. Je déborde d’enthousiasme, parce que ça y est, je suis en train de marcher dans cette ville, après huit journées de stop depuis Paris, après quelques arrêts européens, après une longue pause à Skopje et quelques détours, ça y est je suis à Istanbul et j’ai l’impression que l’est commence. J’ai une autre source d’enthousiasme aussi, à penser aux quelques jours passés ici il y a six ans avec la classe de hittite de la fac, avec Jerca, Benjamin… quand on s’enjaillait sur Istiklal en découvrant la pop roumaine. Le Bosphore s‘enténèbre et d’une rive à l’autre les coupoles se répondent ; les années, un peu aussi. C’est une bonne nostalgie.

Ca sent la viande rôtie, partout, à croire qu’elle cuit embrochée sur tous les minarets. Le long de Topkapı, au parc Gülhane, les tulipes ont éclos par centaines, dessinant des arabesques blanches, rouges, jaunes, aussi vives que les petits poissons des coraux de la mer Rouge. C’est la mi-avril à Istanbul, la foule arpente les ruelles touristiques de Sultanahmet et se promène sur Istiklal.

bombalar-sofralar

Istiklal c’est là où je suis, mercredi à 19h, avec Cafer et d’autres membres de l’association Food Not Bombs. Quelques heures plus tôt, on a poussé notre caddie dans les rues du quartier, de primeurs en primeurs, pour récupérer des cageots de courgettes, d’épinards, de salade, d’aubergines, de piments… de tout ce qui était promis à la poubelle. On a passé le reste de l’après-midi à préparer ce beau monde végétal à peine flétri dans la cuisine d’un petit bar anarchiste de Taksim, à deux pas de chez Cafer. A 19h donc, sous une pluie pas tout à fait battante, les marmites fument sur Istiklal, les assiettes se remplissent, j’ose ma première criée en turc : “Haydi acıkan gelsin!” (si vous avez faim, venez) avec au coeur le souvenir des quelques hivers passés dans le froid à Gare de l’Est, à servir du lait chaud et des céréales sur un stand des Restos du Coeur… Décidément le Bosphore a de jolis reflets.

Ces quelques jours à Istanbul auront aussi fourni la belle occasion de revoir Erdinç (il fait les beaux-arts, apprend la sculpture et met parfois des tas de végétaux dans sa barbe), que j’avais croisé au Soudan alors qu’il remontait le Nil à vélo avec son pote allemand Niko. On a la bouche pleine de baklava à la pistache mais c’est aux vendeuses de thé de Khartoum qu’on pense, assises sous les vieux margousiers devant leurs bocaux de gingembre et de cardamome…

Ah, Istanbul est passé trop vite et je ne sais même pas si j’étais en ville pour de bon, ou seulement au fond de ses reflets. Mais un voyage, ça a un aller et un retour, pas vrai ?

 

(Si mon numéro turc vous intéresse, le voici : +90 531 9131 Montélimar 5 !

Et je vais essayer de mettre à jour régulièrement la carte qui se trouve ici.)

Ethiopie #10, Les genévriers s’embabouinent

20150919_160332

 

L’Ethiopie à la mi-septembre : le pays s’essore, s’habille de fleurs des champs ; on se remet du Nouvel An pour préparer les buchers de Mesqel, la grande cérémonie religieuse marquant la fin de la saison des pluies, qui célèbre sainte Hélène et le Recouvrement de la Croix.

A Addis Abeba, c’est dans quelques jours l’inauguration du tram. Je dors du côté de Gotera, chez Alena, une couchsurfeuse tchèque qui s’avère a real sweetheart et a la correction d’être née le même jour que moi. C’est le début du weekend. Souffrant depuis deux jours de jolies diarrhées, je passe à la pharmacie acheter de quoi me plâtrer l’intestin puis je rejoins Agus, Sojung et Nadir.

20150919_162820 20150919_171045

 

On part pour la forêt de Menagesha, à une trentaine de kilomètres d’Addis.

Agus, c’est la première personne que j’ai rencontrée à Addis, et qui m’a hébergé durant mes premiers jours. Il est Indonésien et a récupéré le ministère régalien du Feu de bois. Sojung est Coréenne, elle est Secrétaire d’Etat aux Selfies. Nadir, l’Ethiopien de la bande, a été affecté à la Communication. Quant à moi, j’anime les réunions parlementaires de Corvée de bois et j’ai reçu le portefeuille de la Juste Répartition des Tentes, Nouilles et assimilés. (Mais mon dada, bien sûr, c’est les Affaires simiesques !)

On arrive à la tombée de la nuit à l’entrée du parc naturel. Sur le premier site prévu pour les campeurs, on monte les tentes, on ramasse comme on peut du bois un peu humide et on s’installe sous une hutte ronde bien agréable. Une fois installés, enfumés puis réchauffés, nourris, on met quelques tubes sur les enceintes portables d’Agus.

20150921_161727 20150919_211043

 

Au petit matin, on a le bout du nez tout froid en ouvrant les tentes et l’air enfariné, mais la vie est belle, on regarde les babouins se promener entre les genévriers géants.

20150920_064758

Agus lance le feu, on met l’eau à bouillir et on se retrouve vite avec un gobelet brulant de boisson aux noisettes (je sais pas, ça s’appelle Korean tea mais ça n’a pas grand-chose à voir avec du thé) et une casserole de nouilles instantanées. Je glande une partie de la matinée près du feu, à apprendre un peu d’amharique, feuilleter le guide et céder parfois à l’appétit insatiable qu’a Sojung pour les selfies.

20150920_093116

La journée suivante, on s’est établi au bord d’un ruisseau et des colobes ont virevolté au-dessus de nous.

Ma chère tente, ça me fait plaisir de mettre une photo de toi. Je t’ai montée la première fois le 30 janvier 2010, dans la nuit et le givre irlandais. Tu as survécu à des chantiers de fouilles, à des semaines de camping sauvage en Scandinavie, à des bringuebalements de toute sorte.

20150920_160750 20150921_155522 20150921_103518 20150920_093655

 

Chronologiquement, cet article devrait se numéroter Ethiopie #4.  C’était une dizaine de jours avant de partir randonner avec Simon. J’avais abandonné l’idée de raconter cet épisode, faute de temps, jusqu’à ce qu’Agus, il y a quelques jours, m’envoie un lien pour en partager les photos. Alors allez, un dernier article sur 2015 !

20150919_171246

Djibouti #1, Djiboumboumpow

djibouti

Les arcades du centre-ville, la librairie francophone, les vieux bâtiments de style colonial, des fétiras (des sortes de chawarmas) bœuf-poulet bonnes comme un kebab de Plaisance, la douce chaleur de décembre, un peu d’air marin, le port à l’ouest, l’Aden à l’est, des thés au lait en terrasse et… le français qui se comprend presque partout. Avec mes couchsurfeurs on parle de Paul Watson, un mec qui avec son ONG internationale maritime Sea Shepherd coule depuis trente ans les flottes baleinières illégales du globe, on parle de pochoirs, de tatouages, de Burning Man où ils sont allés trois fois, du Boom aussi, on mange du crabe (de palétuvier) à la béchamel et des gambas à la plancha…

crabe

La vie est douce et c’est vraiment très agréable de pouvoir communiquer en toute sérénité avec les gens, de choisir les mots qu’on veut, de nuancer, de blaguer, d’échanger des choses sans importance. Ça change de mes chaotiques efforts linguistiques en arabe et en amharique (parlons même pas du somali).

A Djibouti on dit qu’on habite à Djibout’ ; on parle de miloufs (les militaires), de Djibs (-outiens) et de choufs (travailleurs : gardien, portier, laveur de voiture…).

centre

Le thé, les sandwichs, les minibus et les samossas sont aussi peu chers qu’en Ethiopie et au Somaliland. Le prix des hôtels, des restaurants et des transports longue-distance, c’est un autre délire.

Côté politique, le président a passé une loi pour avoir le droit de faire un troisième mandat ; en outre c’est devenu au fil de sa présidence le 3ème homme le plus riche d’Afrique. Rien à signaler.

Soudan #9, Khartoum Network

J’ai discuté avec Hadjir sur CouchSurfing. Elle connait Hafiz. Il ne peut pas m’héberger et Ahmed non plus, mais Hafiz connait Assir qui probablement… enfin là il passe le weekend hors de Khartoum mais il va demander à Amin, qui habite à Omdurman, du côté de Souq Libya et Amin surement… Allez, bingo, ce sera Amin. (Merci Clément pour le jeu de mots, le voilà recyclé en titre d’article !) Première introduction à mon expérience soudanaise de mégalopole.
Puis je rejoins la coloc d’Assir. Avec moi on est neuf est l’ambiance est plutôt chouette. Il y a le minimum nécessaire : deux grandes pièces vides, une grande cour où la plupart des colocs sortent les lits le soir pour profiter de la relative fraicheur. Un petit frigo débranché fait office d’armoire, une ou deux valises dégueulent de fringues, un réchaud et quelques saladiers trainent dans la pièce du fond. Dans un coin de la cour, une porte en fer ouvre sur le local de toilettes et de douche ; je pense que c’est le coin le plus chaud et le plus humide de tout Omdurman mais les cafards y sont jolis. (Non c’est vrai ils sont bien gros avec des antennes souples. Et puis honnêtement, qu’il y ait des cafards, je m’en fous. Que celui qui s’est déjà fait piquer par un cafard nous décrive son expérience en commentaire…)
Ah oui c’est à Omdurman. L’agglomération de Khartoum, à la confluence du Nil Blanc et du Nil Bleu, est divisée en trois : au sud il y a Khartoum ; à l’ouest, Omdurman ; au nord, Bahri. Une carte (OUM !) s’il vous plait. (Qu’il est bête !)

plan khartoum

Alors une agréable routine commence lentement à creuser son lit dans les vertes collines du dépaysement.
Commençons par la nuit. Il fait suffisamment chaud pour que la moindre coupure d’électricité (ce qui est assez courant) finisse par te réveiller. Alors tu restes allongé les yeux qui fixent les pales immobiles du ventilo et tu attends. Tu essaies de parler au réseau d’électricité, tu artises le ventilo, tu finis ta bouteille d’eau, tu pries pour que le vent se lève et te rafraichisse d’un peu de poussière. Et puis finalement, tu tues le temps et la chaleur, dans le ciel qui commence à bleuir, à faire des anagrammes. (J’ai probablement trouvé le vôtre, demandez-le moi par mail.) Et puis tu finis quand même par te rendormir. Et dans un demi-sommeil tu entends le froufrou du ventilo qui reprend et qui brasse, et qui brasse, c’est tout frais, et le sommeil peut t’écraser en toute quiétude.
En fin de matinée, je vais à la terrasse du coin prendre un café avec des zalabias (le gout rappelle celui des bugnes), bouquiner vaguement (Lévi-Strauss ou plus souvent mon guide de l’Ethiopie) et acheter la première bouteille d’eau de la journée. Je pense que je parlerai de ces terrasses dans un article suivant.

Parfois je vais à Khartoum dans la journée, il faut prendre le bus, c’est pas simple au début parce que les bus n’ont ni arrêts, ni couleur, ni numéro. A la porte un rabatteur crie la destination de temps en temps. Du coup tu te fabriques des arrêts imaginaires pour te repérer. Moi je suis prêt d’un des axes principaux d’Omdurman, la rue el-Arda (référence involontaire assez plaisante à Tolkien), à l’arrêt du grand stade de foot d’El-Merrikh (une des deux grandes équipes de Khartoum/du Soudan), c’est facile, surtout la nuit quand ses projecteurs haut perchés éblouissent tout le quartier. (Moi je suis d’avis que la municipalité aurait pu s’occuper d’installer le tout-à-l’égout puis de construire les deux stades de foot.) Ensuite il y a le rond-point, ensuite la station-essence Matthew Petroleum puis un grand salon de beauté qui s’appelle Beyoncé, ensuite le pont sur le Nil Blanc… Bref, une fois dans le centre de Khartoum vous avez la possibilité de vous réhydrater (quoique) de jus de citron bien sucrés.

Ou aller prendre un café au bord du Nil. En plus du fait que les Soudanais ne sont pas de grands klaxonneurs, Khartoum a une énorme qualité qui manque au Caire : les bords du Nil ne sont pas bétonnés. Le Caire, Le Caire dans son ensemble, c’est une voie sur berges. Esthétiquement et pulmonairement c’est vraiment dégueu. Je pense que c’était Pompidou le maire du Caire au moment du plan d’urbanisation. Khartoum a ceci d’inhabituel que, même en centre-ville, les bords du Nil ne sont pas construits. Ici, le Nil entre encore en crue. Le fleuve est partout environné de champs, un ruban de 500 mètres qui sépare le fleuve du premier axe de circulation, Shar el-Nil (rue du Nil). Sur Shar el-Nil, vous pouvez vous installer en terrasse et boire l’habituel café-gingembre ou thé-girofle avec les pieds de votre chaise fichés dans l’herbe. Et, devant vous, les champs puis le fleuve. C’est agréable au coeur d’une ville de huit millions d’habitants.

Soudan #6, Port-Soudan

De Port-Soudan je ne connaissais que le nom, rencontré dans Nedjma. C’est de Port-Soudan que Si Mokhtar et Rachid s’embarquent pour Jeddah et La Mecque. Trop de choses que je ne sais pas, trop de choses que Rachid ne m’a pas dites… Je suis à Khartoum et ils ont Nedjma à la bibliothèque du Centre Culturel Français. Un petit coup :

kateb yacine

Et ce jour-là, dans sa cellule de déserteur, Rachid croyait entendre sur le pont les révélations passionnées de Si Mokhtar, pleines du tumulte de la mer Rouge, en vue de Port-Soudan…

« Tu dois songer à la destinée de ce pays d’où nous venons, qui n’est pas une province française, et qui n’a ni bey ni sultan ; tu penses peut-être à l’Algérie toujours envahie, à son inextricable passé, car nous ne sommes pas une nation, pas encore, sache-le : nous ne sommes que des tribus décimées. Ce n’est pas revenir en arrière que d’honorer notre tribu, le seul lien qui nous reste pour nous réunir et nous retrouver, même si nous espérons mieux que cela… Je ne pouvais te parler là-bas, sur les lieux du désastre. Ici, entre l’Égypte et l’Arabie, les pères de Keblout sont passés, ballottés comme nous sur la mer, au lendemain d’une défaite. Ils perdaient un empire. Nous ne perdons qu’une tribu. Et je vais te dire : j’avais une fille, la fille d’une Française. J’ai commencé par me séparer de la femme à Marseille, puis j’ai perdu la fille… (…) Mais je sais bien que Nedjma s’est mariée contre son gré ; je le sais, à présent qu’elle a retrouvé ma trace, m’a écrit, et qu’elle me rend visite, c’est ainsi que tu l’as vue à Constantine, lorsque son époux l’y conduit de temps à autre avec lui… (…) À toi Rachid, c’est à toi que je songe… Mais jamais tu ne l’épouseras. Je suis décidé à l’enlever moi-même, sans ton aide, mais je t’aime aussi comme un fils… Nous irons vivre au Nadhor, elle et toi, mes deux enfants, moi le vieil arbre qui ne peut plus nourrir, mais vous couvrira de son ombre… Et le sang de Keblout retrouvera sa chaude, son intime épaisseur. Et toutes nos défaites, dans le secret tribal – comme dans une serre – porteront leurs fruits hors de saison. Mais jamais tu ne l’épouseras ! S’il faut s’éteindre malgré tout, au moins serons-nous barricadés pour la nuit, au fond des ruines reconquises… Mais sache-le : jamais tu ne l’épouseras. » (III, XII)

Par CouchSurfing je connais Salah. Il travaille dans une boutique de téléphonie et Osman, son patron, habite une grande maison sur deux niveaux. Le rez-de-chaussée est inoccupé et partiellement bâché. Il me propose de m’y installer. Alors pendant 6 jours à Port-Soudan, c’est le grand train ! je dors avec la clim et je regarde TV5. Il n’y a pas grand-chose d’enthousiasmant : Michel Drucker au défilé du 14-juillet, Tsipras pieds et poings liés, le Tour de France à Rodez. Stéphane Bern a son opinion sur la virginité d’Elizabeth Ière et Nagui n’a pas l’air d’avoir beaucoup d’opinions. Bref, ce grand clown triste qu’est la télé. Finalement c’est Des Chiffres et des Lettres le plus divertissant.
C’est aussi l’Eid, la fin du Ramadan, et les stands du marché croulent sous les boites de bonbons (le plus souvent, les confiseries sont un dérivé du fudge).

petrole portsudan PortSudan_british_market

Port-Soudan c’est agréable sous ses arcades blanches (plus que sur la partie industrialisée, pétrolifère du front de mer), d’autant qu’il ne fait pas si chaud, on atteint 40°C un jour sur deux, on peut acheter son poisson au marché avec une ou deux galettes de pain, une poignée de petits piments et un ou deux citrons (verts).
Avec Salah on est allés sur la promenade du front de mer où se serrent quelques terrasses clinquantes. Plus loin, sous de plus simples atours, on peut trouver des restaurants où manger du poisson, boire son café ou sa chicha, regarder la mer… La mer Rouge est aussi belle qu’en Egypte : beaucoup de bleu clair coiffé d’une bande bleu dur : le large. Si on veut regarder les coraux, quelques petits bateaux font l’aller-retour entre le littoral et le récif pour quelques guinées. L’eau est claire et on passe son temps la tête au-delà du bastingage à regarder à travers la surface mouvante les couleurs qui s’étirent, les formes fuyantes. C’est comme un kaléidoscope.

J’ai dit « pour quelques guinées », en fait la monnaie ici c’est la livre soudanaise (Sudanese Pound) mais le mot arabe est djiné. C’est le même mot qu’en Egypte (Egyptian Pound), où il se prononce guiné. Livres ou guinées, peu importe.

Salah aime bien fumer la chicha. Mais c’est mal. Jacques-a-dit (oui sur ce blog le Prophète s’appelle Jacques) : pas de chicha. Alors il en fume, une fois de temps en temps, en cachette, il la commande et s’installe à l’entrée des cuisines pour être sûr qu’aucun client de sa connaissance ne le verra. Parce que la chicha il aime bien. Mais c’est mal. D’ailleurs dans sa famille on est à cheval sur ces choses-là, personne ne fume. Moi je sais que c’est faux, j’ai vu son petit frère fumer des cigarettes et il m’a dit, amusé, de ne pas le dire à Salah, parce que « dans la famille, personne ne fume »… Finalement peut-être qu’ils fument tous. Globalement la religion empêche peu de choses, parce que chacun s’accorde à dire qu’on n’a pas besoin de la religion pour obéir à « Tu ne tueras pas », et que les interdits de seconde main, de la chicha au sexe avant le mariage, beaucoup de gens les bravent ; dans la pratique, tout ce que fait la religion ici, c’est créer de la culpabilité. Elle promulgue des interdits que les gens outrepassent en culpabilisant. Je crains qu’on ne soit loin du message initial du petit Jésus et du petit Mohammed. Au Soudan le régime est pour quelque chose dans cette tension ordinaire, et il parait qu’il y a 20 ans la vie était différente, qu’à Khartoum on voyait des minijupes et des boites de nuit. Régime ou pas régime, je commence à avoir ma dose de diktats religieux. Le nom de Jacques revient un peu trop quand il s’agit de justifier des bêtises. (Jacquie, Jacquie…)

mh

Bon, fuyons ces considérations maussades pour une note un peu plus épicée. Parce que c’est aussi à Port-Soudan que je goute au café à la soudanaise : pas mal de sucre et du gingembre. C’est tellement, tellement bon. Le Soudan marque un point. Malgré ceux que son régime lui fait perdre, ça commence à lui en faire pas mal.

Soudan #3, Dongola

route soudan 3

Après deux cents kilomètres avec un routier syrien (« What about life in Damascus nowadays? » / « Hm, it’s ok, chouaia chouaia… » j’ai laissé mon regard errer sur le désert, bien en peine d’interpréter ce « chouaia chouaia » quand à ce moment du trajet une borne m’a indiqué le passage du kilomètre 666, curieuse coïncidence), j’arrive à Dongola, la ville principale du nord du Soudan. Début d’après-midi très chaud. Sur la place principale, le boucher me regarde avec un drôle d’air finir ma bouteille d’eau. Je sais que c’est frustrant en ces journées de jeûne mais sur le coup, agacé, j’ai envie de lui dire (comme sur ce badge que des étudiants cathos épinglent à leur trousse) « souris ! Jésus t’aime ».

 

sudaneseFood Je bouquine quelques heures à l’ombre, Tristes Tropiques me raconte l’exploration du Plateau Central brésilien. Lévi-Strauss parle d’esprits de la jungle, d’instruments de musique indigènes et de viande de tapir. Puis je rencontre Amin, mon couchsurfeur, et on prend le chemin de la maison ; il a fait des études de sciences politiques avant de travailler dans le tourisme et parle un peu français. A 19h20, à la première syllabe du muezzin, on commence le repas. On s’est installé dans la cour, sur un grand tapis, et on picore dans les assiettes : dattes et pois en guise de hors d’oeuvre, puis foul, frites, gurrassa (épaisse galette un peu spongieuse, qui semble partager un air de famille avec l’injera éthiopien) couverte de poulet en sauce, falafels, salade de tomate et de concombre, le tout s’accompagnant de jus de mangue, de jus d’hibiscus et de jus de fraise. Je m’entraine à manger de la main droite, c’est mieux vu dans le monde arabe (j’avoue n’avoir pas trop fait gaffe en Egypte) et ça me prépare aussi à l’Ethiopie, où manger de la main gauche est à proscrire…

Je passe quatre jours à Dongola, souvent en compagnie d’Amin (les journées de bureau sont loin d’être intenses pendant le ramadan). En fin d’après-midi, on part à moto avec ses deux enfants (trois et sept ans ; c’est une moto bien chargée !) se rafraichir sur les bords du Nil. La ville n’est pas très grande (15.000 habitants) et en quelques minutes on roule au milieu des champs. Deux ou trois anciens ferrys rouillent sur les bords du fleuve (il y en a même un dans un champ) : la construction du pont qui enjambe le Nil s’est achevée il y a seulement deux ans. Ça patauge gaiement, et au diable la bilharziose, ce ne sont pas quelques vers qui vont m’interdire la boue du Nil !

ferry échoué

Après le repas du soir (19h23 tic tac tic tac et soudain Aaaallaaaaaah w’akb- A TABLE), on rejoint dans la nuit une rue qui s’anime gentiment, où Amin a ouvert avec ses frères une boutique de glaces. Quelques amis passent, on discute un cornet à la main ; un de ses amis, prof d’anglais en Arabie Saoudite, a notamment plein de questions sur la France : quid de l’immigration ? du mariage gay ? Il fait preuve d’une homophobie assez ingénue, c’est avant tout de l’incompréhension. (Bien sûr, si la législation et la majorité de l’opinion restent très homophobes, il y a quelques bars gays à Alexandrie et un type à Assouan m’a même tenu la jambe sur 200m en me faisant des avances… Le démon couve !) Bref, on mange des glaces en parlant anglais, c’est un moment bien agréable et c’est intéressant de confronter nos points de vue (et je ne dis pas ça par langue de bois). On ferme la boutique aux alentours de minuit/une heure, pour rejoindre un « club », un bâtiment où on s’attable en plein air pour jouer aux cartes et aux dominos, ou faire à l’intérieur des parties de ping-pong.

On est le 10 juillet, dans huit jours c’est l’Eid (la fin du ramadan) et chacun a commencé les préparatifs (rangement de la maison et pâtisserie)… vivement !

Soit dit en passant, j’ai profité de cette première pause soudanaise pour acheter d’occase un portable, le précédent étant, vous vous en souvenez peut-être, en train de se faire lentement engloutir par le sable sinaïte – à moins qu’un petit pâtre bédouin ne lui ait offert une seconde vie. Rédigeant cet article à Port-Soudan, où j’ai fait l’acquisition d’une carte SIM, je peux même vous donner mon numéro, si l’aventure vous prend suffisamment au corps pour envoyer un texto à un numéro soudanais : +249 92 ** 74 240. Les étoiles c’est le numéro du bus qui passe devant la statue de Danton et dans la rue Jean-Pierre Timbaud ; peut-être même qu’on peut le prendre pour aller boire shreks et tiramisus. (Les différents dédicacés se reconnaitront.)

Au Maroc #1, l’arrivée

Capture d’écran 2014-11-27 à 12.45.36

La troisième journée de stop depuis Rennes a été plus facile qu’espéré… Je voyageais depuis la veille dans un camion français en route pour le Portugal. On s’est arrêté pour la nuit sur une station-service espagnole juste avant Burgos. Quelques bières, un diner et la proposition de dormir à l’abri dans la remorque. Il transportait des plaques de verre alors il fallait faire bien gaffe à ne pas se prendre les pieds dans les sangles… (Haha imaginez l’autostoppeur maladroit qui détruit la cargaison du mec qui l’a ramassé en stop. Sachant que ce mec n’a pas le droit de prendre d’autostoppeur, question d’assurances. Bref rien de tout ça n’est arrivé et j’ai bien dormi.)

Donc, début de la 3ème journée de stop à 5h30, on part à 6h et il me laisse à 9h30 sur une petite aire un peu avant Salamanque (lui part en direction du Portugal alors que je dois foncer au sud sur Séville).
Aire espagnole typique : quelques camions éparpillés qui ne vont pas dans ma direction, de rares voitures qui se contentent d’un tour dans les environs et en plus une température franchement basse, 10 degrés avec le vent (la veille dans les Landes il faisait 24…).
Et finalement je trouve un mec du Sussex qui va à Jerez, 100km après Séville. Consécration. Je ne fais même plus attention à la bruine. De petits angelots chantent des Hosanna autour de ma tête.

Après Jerez, direction Algeciras pour prendre le ferry de 20h45 en partance pour Ceuta, l’une des enclaves espagnoles côté marocain. A 22h (21h heure marocaine) je remplis mon formulaire et je passe la frontière.
Seul ?
mais non héhé.
Un capitaine franco-norvégien rencontré sur le bateau a apparemment
décidé de me prendre sous son aile et c’est assez appréciable : il est 21h à la frontière, il fait nuit, y a des tas de gens qui s’amassent de partout, des dizaines de guichets, des dizaines de douaniers, des policiers un peu partout, et le capitaine franco-norvégien passe au milieu de tout ça, distribue les salam, salam, labes ? salam, on s’oriente vers un guichet, hop salam, hop le formulaire, et bim le pied au Maroc. Je prends le taxi avec lui direction Fidnek, première petite ville marocaine après Ceuta, où on se pose en terrasse. Thé à la menthe, galettes au miel. La Tunisie marque à la fin du match.
Je finis par reprendre le taxi avec lui, direction la marina à M’diq, où il dort sur son bateau. La plage a l’air pas mal pour mettre son duvet mais c’est encore mieux de dormir sur le pont et c’est ce que je fais, après un verre de Jägermeister et plein de discussions (de Djibouti à la vallée d’Ossau en passant par le Cap-Vert, enfin je vais pas tout retranscrire ici vous n’aviez qu’à être là hein).

On écoute ça, entre autres. Ca me rappelle des parties de billard en banlieue.
Le lendemain je prends un taxi collectif jusqu’à Tétouan (oui, on m’a convaincu que le stop ici c’était galère et plutôt du covoit spontané, dommage. Je découvrirai 3 semaines plus tard qu’en fait ça marche crème), et après une rapide visite de la médina je prends un ticket de bus pour Marrakech, puisque je me suis fait une raison pour le stop.

img_1880
J’arrive à Marrakech un peu avant 1h du matin et me mets en route pour la maison de mon couchsurfeur. L’idée est plutôt séduisante : c’est un Danois de 70 ans qui a fait rénover il y a quelques années un riad dans la médina de Marrakech pour en faire des chambres d’hôtes, et quand il n’affiche pas complet il dit oui à des couchsurfeurs.
Après avoir traversé une partie de la vieille ville (il est 1h15 et la grande place Jemaa-el-Fna est encore un peu active), j’arrive au riad.
Ah. 3 jours de stop et 1 journée de bus, et là, hop, une chambre au 2ème étage (tout s’organise autour du patio) d’une maison d’hôtes franchement canon. Je dors sur un matelas, ça fait plaisir de temps en temps. Voyez plutôt :


home
Le lendemain, je fais un grand tour dans la médina, ça parle plein de langues dans les souks, je m’oriente assez bien même si c’est grâce au plan détachable du Routard. Au bout d’un moment ça me gave un peu qu’à chaque coin de rue on me propose du hasch ou des conseils d’orientation (moyennant quelques dirhams) et je finis par
dire que je suis Slovène et que je ne parle que slovène, méthode qui s’avère diablement efficace.
Le soir on va sur Jemaa-el-Fna, le coeur battant de Marrakech à partir de la fin d’aprem où s’installent gargotes, orchestres et charmeurs de serpents, et on mange un bout (une soupe et une assiette de couscous ça revient à 35 dirhams (3,50€)). A 00h15 je suis à la gare routière et j’attends mon bus de nuit, direction Zagora.

Petit supplément musical parce que j’imagine que Strasbourg-Saint-Denis a dû vibrer ce weekend et que ça m’a fait tout drôle de ne pas en être…

 

Le prochain article viendra bientôt, c’est sûr.