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Bitlis – D’autres arménies

I
Bitlis

Bitlis en passant c’est une belle ville de steppe, caractéristique, ses tours, ses barres, ses bétons. Sur l’écran somptueux du parebrise s’épanouissent des fleurs cubiques, des hameaux baignés d’asphalte… C’est la bucolie de l’urbanistique. Pourtant Bitlis, à y réfléchir, présageait de grandes et vieilles choses (il n’y a qu’à voir la forme de Balqis qui résonne au fond d’elle), des sourates, de la pierre sculptée, mais en passant rien ne dépasse, pas le moindre petit tas de légende, pas cet orient que chacun traque depuis qu’à la frontière bosnienne, au pied du premier minaret, il s’est habillé les dents de marc.

Dans la journée des voitures se réclament de Bitlis, qui s’immatricule 13 au milieu des usuels 65 (Van), 04 (Ağrı) et 25 (Erzurum). La route rejoint les bords du lac, elle s’en paie le contour, et les camions, les rhubarbes passant, on ne voit plus de 13 qu’à titre exceptionnel.

Au bord du rondpoint de Horasan sont installées quelques pompes à essence, demandez aux employés de nuit la permission de coucher sur le sofa. Il fera frais au réveil, le ciel sera clair et un trafic régulier orienté nord-est s’immatricule déjà 36 (Kars).

Croisant peut-être en chemin un ciment qui me rappelle Bitlis je me dis que c’est oublié, que c’est un autre pays déjà : “D’autres anatolies” je pense, “D’autres kurdistans” à la limite. Bitlis tombe au fond du présent comme un caillou et je calcule : “Dans trois jours, l’Arménie.”

Où partout, après trois jours, sur les murs traduits en trois langues convergent Van, Ağrı, Erzurum, Horasan, Kars et Trabzon, toute une géographie arménienne de manuels centenaires, 65 04 25 25 36, num. compl. 61, quelque chose enfin comme un grand loto du massacre ; et Bitlis-13 aussi dans les explications de l’histoire (ou du massacre donc – on ne fera pas l’un sans l’autre). Une seule coordonnée ne suffisant pas, de nouveaux numéros sont tirés, 1880, 1890, 1908, 1915, -16, -17 et ainsi de suite jusqu’à au moins -23, latitude Temps, longitude Vilayet, et chacun d’y révéler ses coordonnées généalogiques, chaque famille auprès de son arbre chargé de nombres lourds, de matricules qu’elle soupèse, caressant gênée la peau d’un pays que le siècle a fini de crypter et qu’on lessive maintenant, à grande eau (…)

II
D’autres arménies

Aghtamar, 1923

Diyarbakır [poème]

I

On me dépose sur un parking qui sent la merde de poule.
Des blindés stationnent aux carrefours
immobiles, satisfaits
comme un fauve après la chasse
et de nombreux démembrements
(Qu’est-ce qu’ils attendent ?
que ça reprenne ?)

Comme d’habitude c’est ciment c’est dorures
avec de la fringue et des a-mé-na-ge-ments
Diyarbakır longue steppe de béton
tes épaules urbaines et ta gorge où passent
des rivières de voies rapides en nœud coulant
belle comme une métropole sans fric
belle comme toutes les autres (Ternate) (Mashhad) (Alexandrie)

Cependant que d’imperturbables Européens examinent
leurs brochures verdoyantes merdiques, leurs ruines
embaumées de crépuscule et de pétales tardifs
si vous n’aimez pas le béton, pourquoi vous voyagez ?
(ni le béton ni les hommes, qu’ils trouvent
1° bruyants quand ils mangent 2° bigots à pas d’heure 3° jeteurs de plastique – « Cette année on a fait le Kurdistan »)
Je suis au café à regarder les Européens
qui d’une rue à l’autre vont passent reviennent
comme on ronge un noyau


II

(1) Le soleil tombe au fond du puits
où il meurt dans une grande gerbe
de glaces, de viandes, de sucre frit

(2) Le dernier siège c’était il y a mille jours
nuit-moins-cinq écrasée de l’odeur des grillades
j’entre dans un silence de veille de guerre
un boutiquier assis sur ses marches un sandwich dans les mains l’œil braqué dessus
le sandwich devant la bouche, en position
comme le blindé au carrefour
(ça y est vous avez compté combien c’est peu, mille jours ?)
Allâhu ʾakbar Allâhu ʾakbar – Allâhu ʾakbar Allâhu ʾakbar – ʾashhadu ʾan lâ ʾilâha ʾillâ llâh – le pain tiré mordu déchiré – la viande qui tombe dans les lacs de salive

(3) Noyau de pêche
qu’on se trimbale d’une joue à l’autre
sucé jusqu’à la dernière fibre
avant d’être foutu au feu
brulé, ossifié, fuligineux
puis qu’on reprend
qui toque aux dents
véreux de salive
ravagé vivant

(4) Cette mosquée-ci s’appelle Ulcam
(Oul-djam)
pour les besoins du poème
bâtie d’une pierre lugubre de la famille des cernes ou des suies.
Devant elle on s’assied, sur de petits tabourets
dans les bras des serveurs des plateaux lourds de thés
à la table d’en face une mère de famille grille longtemps une cigarette…
Je ne partirai pas avant des jours.
Ce n’est pas seulement pour cette foule assise dans le soir tiède
Plus on voyage et plus on devient sinistre
on se fatigue des colombages, des pastels
on cherche le charme dans les gravats
on rôde auprès de la suie
on s’en frotte un peu de petits coins de peau
un soir ou deux, pour se sentir du coin
comme au fil d’une brochure de guerre

(1)Iftar
(2)Inönü Bulvar
(3)Description de la vieille ville
(4)Sinistres


III

1) (matin, neuf heures)
Dans le bus CE4 direction Dağkapı
au milieu des gens qui s’appuient
la plus belle fille du monde

2)
Eau de mastic et de poussière
qu’on achète par bidons
ils l’appellent sherbet
– infusez la ville entière
– ajoutez des glaçons
– vendez ça à tue-tête

3)
C’est incroyablement l’Est ici
les routes se mettent à aller très loin
c’est inhabituel
j’irais bien à Quetta ou à Kachgar
consommer leurs syllabes leur béton et leurs guerres
rêver des villes d’après
me préparer à leur laideur
prendre le bus

4)
Matin, six heures, rues noires
de crasse de guerre ou alors de basalte
quand il fait bien frais
que les chats vont aux bennes

dans la cour d’Ulcam se presse une foule
de cent cinquante hirondelles
et peut-être des chats
(qui ne les attaquent pas*)
*puisqu’ils font les poubelles