Djibouti

Turkménistan #2, A travers le Karakoum

A mesure que l’on s’éloigne d’Achgabat, l’illusion se dissipe. A croire que cette ville de marbre et de milice était bel et bien un mirage. La quatre-voies rutilante laisse place à une nationale bien goudronnée, puis les glissières de sécurité s’évanouissent, suivies au bout d’un moment par les lignes blanches… bientôt remplacées par des nids-de-poule. Cent kilomètres ont passé et il ne reste rien du mensonge. Quelques véhicules fendent le désert du Karakoum à vive allure, slalomant entre les crevasses de l’asphalte ou se déportant à toute blinde sur une piste poussiéreuse qui double la route détériorée. Où es-tu, Achgabat ? dans quel cerveau ? quel fou t’a donc permis d’exister ainsi, envers et contre le désert, à dresser tes mensonges de marbre, tes forêts de réverbères ?
Dans l’autre sens, la route doit être encore bien surnaturelle. Après des centaines de kilomètres de désert, voilà que peu à peu s’aménage une quatre-voies, des milliers de lotissements identiques et puis apparait la silhouette d’une métropole comme il ne pourrait en être…

Quel plaisir de revoir des dunes… C’est donc le Karakoum. Il n’est pas un désert au fantasme où on l’entend, celui d’un océan de hautes dunes d’est en ouest. Le Karakoum est formé de petites dunes orangées estampillées d’arbustes secs. Parfois la végétation délaisse une dune et l’on peut l’apprécier dans sa pureté magnifique, son flanc satiné, les courbes suaves de sa crête sur l’horizon bleu.

Une grosse poche brune s’est discernée au bord de la route. Je ne l’ai reconnue qu’au moment où on la dépassait : c’est le cadavre d’un turkoman. Ils sont beaux, les turkomans. Ils résultent d’un croisement entre les chameaux d’Arabie (ou dromadaires) et les chameaux de Bactriane (qui ont deux bosses et résistent aux frimas d’Asie centrale). Ils ont le pelage café au lait, la bosse et le cou laineux. Au milieu de la chaussée il y avait un aigle, se démenant sur un morceau de charogne. Notre véhicule n’était plus qu’à quelques mètres de lui lorsqu’il a choisi de s’envoler, aigle brun, serres sur l’asphalte, ouvrant ses ailes soudain, comme pour nous tétaniser de son envergure ; il a pris lentement son envol en direction de l’ouest. Si Simon avait été là, il l’aurait surement mieux identifié que moi. Souvenir des yeux de Simon scrutant un rapace au-dessus des hauts-plateaux éthiopiens…

J’ai longtemps cherché à mettre un mot sur la couleur du Karakoum. Je réfléchissais à la couleur des biscuits alsaciens qu’on prépare à l’Avent, biscuits à la cannelle dorés au jaune d’oeuf, quand la route m’a interrompu : on a lentement dépassé un poids-lourd au chargement marqué des lettres énormes « Routiers d’Alsace ». Le Karakoum avait choisi sa couleur.

La route a duré toute la journée, l’autoradio doté d’un clé USB nous déverse de la pop turque et des morceaux d’une chanteuse dance-pop roumaine de ma connaissance. Sur la piste, on double quelques poids-lourds. Leur remorque apparait d’abord dans le lointain sans qu’on y distingue de roues, noyée dans la poussière, comme un bloc énorme de pierre de taille abandonné au pied des dunes. La route goudronnée, elle, c’est dans le soleil qu’elle se noie. A l’horizon les mirages nous promettent un point d’eau, mais ce n’est toujours que du goudron, et en bien mauvais état. Ces étangs fantômes, ces remorques spectrales m’ont rappelé Djibouti. Je crois que je n’avais pas raconté cet épisode. J’avais quitté la ville en direction de la frontière, pour regagner Addis Abeba. La route filait à travers les dépressions de sel et c’était au loin une procession de poids-lourds, progressant avec lenteur dans le désert liquide, les remorques reflétées dans les mirages peut-être… le souvenir est déjà lointain mais c’est un de mes plus beaux, cette caravane lente et imperturbable roulant à travers les étangs de chaleur, à la mi-décembre, à Djibouti…

Enfin, au crépuscule, après 500 kilomètres, notre camionnette atteint Könëurgench. Les environs ont verdi, nous sommes dans le bassin de l’Amou-Daria…

Publicités

Sans indiscrétion, ça te coute combien ?

Puisqu’il flotte dans l’air un parfum de Cour des Comptes et que la question m’est souvent posée, je me lance dans quelques camemberts. Surtout, je ne voudrais pas que le manque d’argent soit un argument contre le voyage.

Petit point budget, donc : le mien. J’entends bien réduire les dépenses l’an prochain et il est bien sûr possible de voyager avec moins, voire sans rien du tout.

Vendeurs de change à Hargeisa (Somaliland)

 

Egypte (22 semaines) : 754€ (6411 livres égyptiennes)

10€ = 85 livres. (« En terrasse : 396 » veut par exemple dire qu’au cours des 22 semaines j’ai dépensé 396 livres égyptiennes en cafés/chichas/jus/bières.)
budget égypte sans avionA cela, j’ai soustrait 130 livres (gagnés pour quelques cours de français à Assouan).

 

Soudan (9 semaines) : 296€ (3111 livres soudanaises)

10€ = 105 livres.

budget soudan

Et j’y soustrais 1050 livres soudanaises gagnées à Khartoum à l’institut de langues.

 

Ethiopie (12 semaines)

L’Ethiopie a parfois un peu ressemblé à des vacances et, surtout, j’ai perdu une partie de mes notes de budget lorsqu’on m’a chouravé mon portable pendant la cérémonie du Meskel à Addis Abeba…

 

Somaliland (1 semaine) : 160€ (1.201.500 shillings somalilandais)

10€ = 75.000 shillings.

budget somaliland

Hmf, les frais de visa se taillent une part de lion quand on ne reste pas longtemps !

 

Djibouti (2 semaines) : 203€ (40.545 francs djiboutiens)

10€ = 2000 dej.

budget djibouti

Ma première librairie francophone en onze mois… ça s’est un peu fêté. En même temps, la belle étoile, le couchsurfing et le camping sauvage ont étouffé tout frais d’hébergement, et le stop tout frais de déplacement terrestre : )

****

Bon ça revient à 1400€ sur 8 mois. Ajouter trois mois d’Ethiopie et puis 160€ d’avion à l’aller, 250€ au retour. C’est encore beaucoup d’argent mais 2016 sera plus parcimonieux : )

Quand on n’a plus de sous, il suffit souvent, par exemple, de toquer à la porte d’un Institut Français ou d’un petit institut de langues local ravi d’employer un francophone, ou, le cas échéant, d’aller faire un peu de bénévolat le temps que, bien nourri, bien logé et à mi-temps, on puisse réfléchir sereinement à la suite. (En un mois passé à la ferme à Dahab, j’ai dépensé 15€…)

Il ne faut pas grand-chose pour partir et il en faut encore moins pour continuer. Mes plus belles expériences ont souvent été celles que le hasard a choisies, sans dépenses ni contacts préalables. Si vous avez envie de partir, partez. C’est tout. Quand éclot un sentiment de ce genre, ne nous prenons pas trop la tête avec l’argent. Il y aura d’autres langages.

 

 

Djibouti #5, L’état des péninsules

Obock. 11, 12, 13 décembre.

Je passe beaucoup de temps sur la plage, à réfléchir. Je pense à Misou. Aussi à un texte à écrire à ce sujet. Et à l’endroit où elle est maintenant : toujours à Ras Sheitan ? ou au Costa Rica, comme dans ses plans ? ou ailleurs ? Je sais qu’un jour viendra, un bref instant où je prendrai enfin la décision de la rejoindre, quand la destination du voyage ne sera plus un pays mais une personne. La décision ne viendra pas si tard. Et je réfléchis aussi aux instants parisiens qui arrivent. En début d’après-midi, je flâne dans les rues en quête d’un peu d’ombre. Ça sent la biquette, exactement comme dans les villes du Sinaï. Je m’arrête sur un banc et je demande un thé au lait. Le temps de vider le verre, j’ai un peu discuté avec Ahmed, un Afar de la région. Il m’a dit, sans méchanceté, que porter les cheveux longs quand on est un homme c’est interdit par le Coran. Qu’il faut mourir avec les cheveux courts, pour se présenter ainsi aux portes du paradis. Il ne m’a pas cru quand je lui ai rétorqué avec amusement que les cheveux, comme les ongles, continuent de pousser après la mort. « Tu en as vu un ? un cadavre avec les cheveux plus longs qu’à l’heure de sa mort ? » Non. Non, bien sûr. Je crois les médecins. Surtout, j’essayais de ne pas prêter attention à la main gauche d’Ahmed, deux uniques doigts énormes rivés à son poignet, comme une pince de crabe. Il m’a appris quelques mots d’afar ; un, deux, trois : ‘eneki, namec, saddux

J’ai quitté Ahmed pour aller flâner dans d’autres ombres. Je me sens heureux. C’est ce qu’il m’a dit, cette injonction de saint Thomas : comment peux-tu savoir qu’un mort a les cheveux qui poussent alors que tu n’es pas allé visiter son caveau ? Et je comprends vite ce qui me rend heureux là-dedans : c’est que j’y reconnais une partie de mon enthousiasme au voyage. Et l’Ethiopie, c’est comment ? bien sûr, ce livre en dit ça ; bien sûr, tel touriste raconte que… tel forum de voyages parle de… mais moi, qu’est-ce que j’y trouverais ? Et une fois en Ethiopie, je commence à me dire : Et le Mozambique, c’est comment ? Et dans les rues obockies écrasées de soleil, pleines de l’odeur des chèvres, je repense à cette phrase de Bouvier explicitant sa nécessité de voyager : « J’ai trop besoin de cet appoint concret qu’est le déplacement dans l’espace. » Je laisse aux médecins le soin de vérifier ces histoires d’extensions posthumes. En revanche, je ne peux pas laisser à d’autres le soin de témoigner du monde, de vérifier les étranges contours qu’on trouve dans les atlas. J’ai besoin d’aller jusqu’à Shalatin. J’ai besoin de tendre les doigts jusqu’à pouvoir toucher le golfe d’Aden. Il faut savoir si les atlas dessinent vrai, savoir ce que ça fait à l’âme d’être là-bas, au bout de ces péninsules bizarres ou à la confluence de ces fleuves immenses, et trouver leur vrai visage, derrière le maquillage de la cartographie.

Le soir, je passe souvent du temps avec Ali Yusuf, l’instit qui a sa maison en face de la ruine aux arcades blanches. Il installe quelques chaises et passe la soirée devant chez lui. Il me parle de la « belle époque », quand Obock était un peu plus rutilante. Il m’indique de la main les maisons de Monfreid, de Rimbaud. Me dit que les Afars se disent descendants des Pharaons, ce qui me fait repenser aux pierres sculptées aperçues à Hargeisa. De temps en temps, Omar se joint à nous ; c’est un pêcheur qui, il y a longtemps, a navigué sur la mer Rouge jusqu’à Hurghada. Maintenant, faute de contrat, il est à Obock et il pêche ce qu’il peut : carangues, mulets, mérous. Il deale aussi, me dit Aden lorsque je finis par le retrouver devant la Maison des Jeunes.

cimetière marin

Il y a aussi le Cimetière marin, à l’extérieur de la ville. Je suis allé y profiter du calme et de la mer. Au milieu des tombes blanches se dresse un haut pilier blanc arborant une croix peinte. Je bouquine en suivant son ombre qui tourne au fil de la matinée. Il me semble exactement orienté est/ouest : finalement c’est un cadran solaire pour les marins enterrés là (des militaires français ralliant l’Indochine à la fin du XIXe), ou juste pour celui qui bouquine par une chaude matinée de décembre. Le livre, c’est Le Chercheur d’or, de Le Clézio. Jules me l’avait envoyé au Caire en mars, pour mon anniversaire. J’ai quitté le pays début juillet sans rien avoir reçu, un peu peiné de lui avoir dit de faire confiance à la Poste égyptienne. Début décembre, à la librairie francophone de Djibouti, j’allais pour acheter le premier tome de Guerre et Paix, histoire d’être sûr de ne pas manquer de lecture pour mes journées littorales, quand j’ai vu sur un présentoir quelques exemplaires du Chercheur d’or. C’était le moment. Alors ici je suis entré dans son style simple et lumineux, à travers les paysages de lave noire, avec le murmure du vent dans les filaos. Pages bien apaisantes dans la chaleur de la fin de l’automne, à Obock, ma dernière étape avant le Noël parisien, avant l’après-Paris aussi et les nouveaux chapitres du voyage. Dans les miroitements de la marée basse, les gamins partent aux crabes.

Djibouti #4, Obock, Obock !

Aden me regarde avec des yeux ronds. « T’as dormi sur la plage, tout seul ? à Ghoubbet-el-Kharab ?
Il y a des diables là-bas.
– Des diables ?
– Oui. Il y a une ile au Ghoubbet. On l’appelle l’Ile des Diables, Guinni Kôma.
– Celle en face du port en construction, là où les Chinois embarqueront le sel extrait du lac Assal ? Celle toute ronde, déserte ?
– Oui. Il s’y passe toujours des choses. Sur le chantier du port, par exemple. Un jour, les ouvriers avaient entreposé des sacs de ciment dans un hangar. Ils en avaient rempli le hangar. Quand ils sont venus travailler le lendemain matin, il n’y avait plus rien. L’ile est juste en face. Ils sont partis en courant.
– Ouais c’est là que j’ai passé la nuit. Sur la plage, pas très loin. On la voit bien, l’ile, de là-bas. Mais j’ai bien dormi.
– Peut-être parce que tu n’es pas musulman. Les diables ne s’en prendront pas à toi.
– Ce sont des djinns ?
– Oui, des djinns. »

guinni koma

On en vient à parler de choses plus légères, pendant que j’étale mon tapis de sol et que je me glisse dans mon sac de couchage. J’ai rencontré Aden par hasard, c’est un jeune Obockois qui passe son bac cette année. Il dort dans la Maison des Jeunes, un bâtiment sur deux niveaux, en plein centre (il faut dire qu’Obock c’est petit), qui est censé accueillir une bibliothèque et des tables de pingpong. Mais tout est un peu à l’abandon. « Il y a plein de choses qui sont faites pour nous. Mais on n’en profite jamais. C’est toujours détourné. Il y a toujours des gens haut placés qui se servent. Ils ramènent ça chez eux ou le gardent dans leur bureau, à la préfecture, au lycée, à la brigade de gendarmerie… C’est Djibouti. C’est la corruption. Même si des choses sont prévues pour nous, on ne les aura jamais. »
Hyper gentiment, Aden m’a proposé de dormir dans l’une des salles, pour les trois nuits que je vais passer à Obock, en attendant le ferry bihebdomadaire pour Djibouti. On discute encore un peu en essayant de se cacher des moustiques, qui nous tournent autour malgré les ventilateurs ; les voix sortent des duvets. Et puis on se souhaite bonne nuit.

Ce premier jour, à la brigade de gendarmerie, on m’a retenu trois heures. Pour tous, j’ai la tête d’un réfugié yéménite. Me savoir français fait seulement naitre d’autres inquiétudes. Parce qu’un Français, un touriste, c’est quelqu’un qui a de l’argent. Pas quelqu’un qui dort sur les plages. Ça cache probablement quelque chose, une appartenance à Daech par exemple. Ils apprennent mon passeport par cœur, ils fouillent chaque poche de mon sac. Après avoir pris en note chacun de mes visas en remontant jusqu’à 2012, après avoir pris de moi des photos anthropométriques (mes premières ! j’aurais bien voulu en garder. Ils ont même commencé à les faire sans me dire de retirer mon bonnet, ces bolosses), bref, après s’être donné l’impression de travailler même s’ils ont passé l’après-midi à khater, ils m’ont relâché. L’adjudant a même fini par croire aux nuits à la belle étoile et aux journées de stop, en concluant : « Il est ridicule, ton voyage ! », en le disant deux fois parce qu’après trois heures j’étais à bout alors je le lui ai fait répéter et puis j’ai rigolé, j’ai dit « Oui, probablement, et gendarme c’est mieux ? ».
Je ne pense pas que mon voyage ait beaucoup de sens, je suis à peu près convaincu de l’absurdité de chacune de nos vies, mais convaincu aussi que travailler toute l’année jusqu’à temps de fonder une famille pour avoir une raison définitive de travailler toute l’année, c’est tout aussi absurde. Après tout, l’absurde réside dans notre capacité à penser. Dès qu’on est capable de se penser, on est foutu. Adam et Eve voient qu’ils sont nus et s’empressent de se faire un pagne en feuilles de figuier. La conscience est née et c’est foutu. Ensuite ils se rendent compte que Dieu n’existe pas, que le jardin d’Eden est plutôt un marais, que leur existence n’a absolument aucun sens. Perte du paradis originel, qui n’existait que dans la mesure où ils ne savaient pas qu’il n’existait pas. Ensuite : errance, Déluge, l’absurdité dévore tout.

obock

Le lendemain, c’est un jour notable dans ma vie de lecteur. J’ai fini Absalon, Absalon ! dans la matinée, adossé à l’ombre de la maison aux arcades blanches, une maison à fleur de vagues qui tombe lentement en ruine, où je prends l’habitude de venir me réveiller, aux dernières heures de marée haute. Maintenant il devait être dix heures et demi, la mer se retirait. Ce bouquin, je l’avais commencé au printemps 2012, derrière le stand de brocante de mes parents, je m’en souviens bien parce qu’il n’y a pas tant de livres qui m’ont submergé d’enthousiasme dès les premières lignes, dès la première lecture. Adhésion immédiate, totale, « Bonjour tu me commences à peine mais permets-moi de me présenter, je suis ta nouvelle définition de la littérature. » Il a dû y avoir Amers de Saint-John Perse, Sur La Route de Kerouac, et ensuite Molloy de Beckett, Enig Marcheur de Russell Hoban, L’Ombilic des limbes d’Artaud, Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey. Et donc au milieu de tout ça Absalon, Absalon ! de Faulkner.
Je me rappelle de la première empreinte qu’a laissée le livre en moi, celle des grains de poussière dans la maison aux persiennes closes et de la glycine fleurissant pour la seconde fois, de Rosa close elle aussi, dans sa virginité, dans ses quarante-trois ans de ressentiment ; j’ai passé des années à lire autre chose avec le livre dans un coin de la pièce, parfois j’en relisais les premières pages et c’était toujours aussi bien mais, pour une raison ou une autre, je le reposais. Maintenant il est avec moi, je l’ai repris, j’ai avancé, j’ai fendu les passages un peu alambiqués, je me suis enthousiasmé sur de nouveaux et j’ai fini par atteindre la dernière page, les dernières phrases de Quentin (le personnage qu’on retrouve dans Le Bruit et la fureur).

absalon

Depuis un peu après 2 heures jusqu’au déclin du long et torride après-midi de septembre, immobile torpide et mort, ils restèrent assis dans ce que Miss Coldfield continuait d’appeler le bureau parce qu’autrefois son père l’appelait ainsi – pièce obscure torride et sans air dont les persiennes demeuraient verrouillées depuis quarante-trois étés parce que du temps où elle était petite fille quelqu’un avait cru que la lumière et le déplacement de l’air véhiculaient la chaleur et que l’obscurité était toujours plus fraiche, et que traversaient (à mesure que le soleil frappait de plus en plus directement ce côté de la maison) des rais jaunes chargés de grains de poussière que Quentin prenait pour des particules de la vieille peinture morte et desséchée, détachées des persiennes écaillées comme si le vent les eût projetées à l’intérieur. Sur un treillage de bois devant l’une des fenêtres fleurissait pour la deuxième fois de l’été une glycine où de temps en temps s’abattaient fortuitement des volées de moineaux qui l’emplissaient de leur bruissement sec et poussiéreux avant de s’envoler ; et en face de Quentin, Miss Coldfield, dans l’éternel noir qu’elle portait depuis quarante-trois étés pour sa sœur, son père ou son absence de mari, nul ne le savait, assise tellement raide sur la dure chaise au dossier droit si haute pour elle que ses jambes pendaient aussi droites et rigides que si elle avait eu des tibias et des chevilles de fer, sans toucher le plancher, avec cet air d’immobile et impuissante fureur qu’ont les pieds d’enfants, et parlant de cette voix sévère effarée étonnée jusqu’à ce qu’enfin l’écoute cessât et que la faculté d’entendre se troublât, et que l’objet depuis longtemps défunt de son impuissante et insurmontable frustration apparût, comme évoqué par la répétition scandalisée, paisible distrait et inoffensif, surgi de la patiente rêveuse et victorieuse poussière.

Sa voix ne cessait pas, simplement elle disparaissait. Il y avait cette vague obscurité à odeur de cercueil, saturée et sursaturée du parfum sucré de la glycine pour la seconde fois en fleur sur le mur extérieur, pressurée distillée et quintessenciée par la violence tranquille du soleil de septembre, envahie de temps en temps par la bruyante turbulance d’une nuée de moineaux comme une souple badine qu’eût fait siffler un gamin désœuvré, et cette rance odeur de vieille chair féminine depuis longtemps embastillée dans sa virginité (…) (p.29-30)

 

Djibouti #3, L’Ardoukôba

assal ardoukoba 2

6 décembre. Je me suis réveillé à la fraiche, le souvenir des étoiles de l’Assal encore aux paupières. Le soleil vient de dépasser la crête des volcans et illumine la dépression. Je range lentement mes affaires, mon pull roulé en boule, un bouquin qui traine, le sac de couchage, la bouteille d’eau, le tapis de sol. Et puis, sac au dos, je rejoins la route. Vers sept heures il fait toujours bon, le soleil chauffe doucement ; ajoutez à ça une goulée de vent frais, une poignée de volcans, un grand lac en contrebas dont le guide vend « les eaux aigue-marine » ; du blanc pour le sel, du noir pour la lave ; et puis de l’orange partout ailleurs, désert, rocaille, poussière.

Et puis, puisqu’on est à -150m, je passe la matinée à grimper vers la mer.

plage du ghoubbet

C’est ici que j’arrive, au Ghoubbet. A Djibouti, en ville, il se prononce souvent à la française, c’est assez drôle, vous le dites comme ça : « Ce weekend on est allés au Goubet », comme si vous disiez « on est allés au Ferret ». Au bout de l’océan Indien, il y a le golfe d’Aden. Au bout du golfe d’Aden, il y a le golfe de Tadjourah. Au bout du golfe de Tadjoura, il y a le Ghoubbet. (Et au bout du Ghoubbet, coupé de la mer par un volcan, il y a le lac Assal.)

On trouve souvent, à Djibouti, des campements touristiques au bord de la plage. Des baraquements parfois délaissés. Des bungalows dont on ne sait pas s’ils font partie d’un complexe en construction ou à l’abandon. Une fois tous les deux jours, un quatquatre atteint la plage, un touriste prend quelques photos et le quatquatre s’en va. Un ou deux locaux dorment sur le terrain. J’ai un livre, j’ai recopié à Djibouti des bouts de la carte routière du pays, encore de l’eau pour un jour ou deux, et deux paquets de biscuits ; je ne sais pas vraiment sur quelle plage je serai le lendemain et ça me plait de ne pas le savoir. Je profite des dernières journées de chaleur, parce que d’ici quinze jours ce sera Paris… ce sera Noël… Sur la gauche de la plage, une petite ile aride, ronde comme une bosse de dromadaire. J’apprendrai son nom à Tadjoura : c’est Guini Kôma, l’ile du Diable. Les superstitieux ne se risquent pas dans les alentours. Et puis la nuit tombe et Orion monte lentement de l’horizon. Je m’endors encore les yeux dans les étoiles. Le vent souffle, c’est bien, pas de tente à monter, les moustiques ne sortiront pas.

guinni koma

Le lendemain, je marche quelques kilomètres. La route fend le désert ; du sable, de la rocaille, un ou deux épineux écrasés au sol. Et puis des pierres de lave, parfois un kilomètre de littoral entièrement noir, une plaque basaltique qui finit dans les vagues. A cheminer le long d’une route déserte (trois voitures en une heure et demie ? toutes en sens inverse, évidemment), on a parfois de bonnes surprises, La Route ouvre un œil, t’aperçoit, elle trouve ça mignon ce que tu fais alors elle murmure un truc au Désert qui pianote sur son appli Faune-et-flore. Et soudain une gazelle s’élance à corps perdu sur la sente poussiéreuse qui longe la nationale, elle vient de loin, elle sautille, se rapproche, me dépasse, et je la suis des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse entre les rochers. « C’est pour le petit, c’est cadeau », a murmuré La Route à son pote Le Désert.

Ce jour-là, 7 décembre, se passe encore au Ghoubbet. Je croyais marcher en attendant qu’un automobiliste s’arrête et me fasse monter jusqu’à Tadjoura. Mais finalement, après deux heures, il y a eu ce panneau en bois sur la route, fléchant un campement touristique, et je l’ai suivi, parce que l’eau commençait à manquer. Là-bas, le type est adorable, le rivage superbe ; quand je tends un billet pour la bouteille d’eau, il me répond : « Non, pas toi. Pas les voyageurs », en montrant mon sac à dos. Je lui demande si je peux dormir sur la plage à la belle étoile, ce soir. Il acquiesce et m’apporte une plâtrée de riz aux légumes.

Les huttes sont construites sur une petite avancée qui domine l’extrémité ouest de la baie. De part et d’autre, en contrebas, s’étirent de petites plages auxquelles succède la plaque de lave. Le campement touristique s’appelle l’Ardoukoba, du nom du volcan qui sépare le lac Assal de la baie du Ghoubbet. L’Ardoukoba. J’ai toujours été fasciné par le lexique qui tourne autour des volcans, à commencer par leur nom. Celui-ci s’ajoute à la liste de mes préférés, ces toponymes étranges, quadrisyllabiques, à des continents de distance… Le Cotopaxi en Equateur, son cratère à la lèvre neigeuse. Le terrible Krakatoa, en Indonésie, un gros badass dont l’éruption de 1883 a provoqué un gigantesque tsunami. Le Pinatubo, aux Philippines, et son panache de fou furieux qui l’emplit de doutes : « suis-je un volcan ou suis-je un nuage ? », d’ailleurs les vulcanologues l’appellent stratovolcan. Pi+na+tu+bo : cette combinaison de syllabes simples a toujours été pour moi un synonyme d’apocalypse. Et voilà, l’Ardoukôba s’ajoute maintenant à la liste.

sables blancs

Le lendemain, après une petite heure à bouquiner Absalon, Absalon ! sous l’ombre maigre d’un épineux, j’ai fini par attraper une voiture allant sur Tadjoura et j’ai longé la plage en direction du nord. Quelques pêcheurs au filet, qui attendent la marée haute. Puis des criques désertes. Le deuxième soir, j’ai fini par me décider à monter la tente, parce qu’au crépuscule les vipères sortent profiter de la fraicheur. Ne pas voir Orion au-dessus de moi me rend un peu triste. Je crois que c’est presque devenu une sorte de doudou.

Sur le golfe de Tadjoura, comme sur l’Aden, comme au Sinaï, le cordon d’algues et de fragments de coraux est doublé par des cordons de plastique. Tongs, bouteilles, bouchons de bouteilles, sacs. Voilà. En plus d’être de gros dégueulasses, on est des débiles, et on salope notre terre dans l’insouciance jusqu’à crever d’une plasticalgie quelconque. On est des débiles. C’est bien triste. On déclenche des guerres pour s’accaparer tout le pétrole qu’on peut, comme ça on fabrique des mégatonnes de plastique qui empoisonnent la vie marine, qu’on surpêche afin de crever plus vite. Et le requiem de tout ça, c’est une partition de plastique sur le front de jolies plages.

Un jour, heureusement, l’Organisation des Volcans Unis tiendra un Conseil extraordinaire et chacun prendra ses responsabilités. Nuées ardentes et vieilles dentelles. Le Mont St. Helens dynamitera les Etats-Unis, le Cotopaxi coupera en deux l’Amérique du sud ; l’Europe sera défigurée par le Vésuve, l’Ardoukôba enverra l’Afrique en enfer et le grand Pinatubo maitre-des-ténèbres-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom transformera ce qu’il reste de l’humanité en poudre de fossile. Ensuite il n’existera plus rien du tout sur la planète et on pourra prendre du temps pour soi, petite manucure du cratère, traitement gastrique contre les remontées acides, tac, et le Grand Pinatubo pourra enfin réfléchir à froid, et peut-être réintroduire les dinosaures, ou les blattes géantes, ou les pissenlits, bref, ce sera pas compliqué de trouver moins con que les primates.

ghoubbet tadjoura

Djibouti #2, Profondeurs africaines

De novembre à janvier, le golfe de Tadjourah est une destination très prisée. Le plus gros poisson de la planète vient y planctonner tranquillou, au tiède, en bordure des massifs coralliens. Il est facile à repérer, il a toujours l’aileron qui pointe.

PeterVerhoog_Dijbouti_027

Le plus gros poisson de la planète, c’est le requin-baleine, un énorme et paisible bestiau à la jolie livrée en damier qui passe la matinée à flâner près du rivage en aspirant algues et plancton. Ce matin-là, ce sont surtout des jeunes qu’on a vus, des machins placides de 5 mètres évoluant autour de nous.

Et ouais, zéro frais de dentiste !

On barbote en masque et tuba autour du petit bateau à moteur, à contempler le requin-baleine qui planctonne au-dessous de nous, qui fait mine de s’éloigner puis revient, avec sa grosse tête de cachalot, sa bouche plus large que moi et son corps de squale.

Whaleshark_scale

Après une heure d’émerveillement en divers endroits du littoral, on remonte une dernière fois sur le bateau. Alors qu’on s’apprête à démarrer, le dernier requin-baleine revient dans notre direction, son ombre pâle passe sous l’embarcation et puis il semble mettre le cap au large. Salut, grand.

whale-shark-djibouti-1

 

Après Arta et quelques heures en stop dans un camion blindé de cagettes de Fanta, j’arrive à Ali Goshé, dernier village sur la route du lac Assal. Le désert nous environne. Ça me plait de retrouver ces choses simples, marcher le long de la route, sous le soleil encore pesant du milieu d’après-midi, en direction d’un paysage prometteur, au frais avec moi-même, à chantonner je ne sais quoi, peut-être Fly me to Khartoum ? la tente dans le sac, le tapis de sol enroulé au-dessus, un paquet de biscuits dans une poche, une bouteille d’eau et deux bouquins dans une autre, bref, à marcher d’un bon pas au milieu du désert. Au bout de quelques virages et un dénivelé ou deux, le lac Assal s’annonce.

lac assal

A -153m, le lac Assal est le point le plus bas du continent africain. Il se situe au cœur de la dépression de l’Afar, au commencement de la vallée du grand rift. Un jour, dans quelques millions d’années à peine, tout ça sera englouti, un nouvel océan s’appropriera la mer Rouge et fendra l’Afrique jusqu’au Zambèze : l’Afar, le Rift éthiopien, le lac Victoria, le Tanganyika, partout vous aurez la possibilité d’observer la mégafaune marine. Des ferrys relieront, en trois jours d’une éprouvante traversée, le Burundi à Nazret, futur port au pied d’Addis Abeba. C’est la théorie majeure de l’évolution du rift africain : individualisation de la plaque tectonique somalienne, océanisation de la vallée. Malheureusement, au rythme où l’homme détruit son écosystème, l’immersion du grand rift se fera sans lui. Quoi qu’il en soit, les rives du lac Assal, blanches de sel ou noires de lave, ont une grande majesté. Les vents balaient les massifs volcaniques qui surplombent le lac. C’est là, sur un petit rectangle plat de deux mètres par un, que j’étale mon tapis de sol, au milieu des rochers qui coiffent un petit escarpement. L’ombre des volcans gagne peu à peu les rives de l’Assal. Je m’endors dans le vent frais. Quand je rouvre l’œil, c’est la nuit, et dans le ciel il y a autant d’étoiles que de campeurs solitaires pour les admirer. Il y en a tant ! J’ai la tête encore blottie dans mon pull-oreiller qu’Orion me saute aux yeux. Il n’y aura que ça cette nuit-là, Orion et le vent frais. Jamais je n’ai aussi bien dormi à la belle étoile.

assal ardoukoba

 

Vous pouvez vous repérer en jetant un coup d’oeil à cette carte !



Djibouti #1, Djiboumboumpow

djibouti

Les arcades du centre-ville, la librairie francophone, les vieux bâtiments de style colonial, des fétiras (des sortes de chawarmas) bœuf-poulet bonnes comme un kebab de Plaisance, la douce chaleur de décembre, un peu d’air marin, le port à l’ouest, l’Aden à l’est, des thés au lait en terrasse et… le français qui se comprend presque partout. Avec mes couchsurfeurs on parle de Paul Watson, un mec qui avec son ONG internationale maritime Sea Shepherd coule depuis trente ans les flottes baleinières illégales du globe, on parle de pochoirs, de tatouages, de Burning Man où ils sont allés trois fois, du Boom aussi, on mange du crabe (de palétuvier) à la béchamel et des gambas à la plancha…

crabe

La vie est douce et c’est vraiment très agréable de pouvoir communiquer en toute sérénité avec les gens, de choisir les mots qu’on veut, de nuancer, de blaguer, d’échanger des choses sans importance. Ça change de mes chaotiques efforts linguistiques en arabe et en amharique (parlons même pas du somali).

A Djibouti on dit qu’on habite à Djibout’ ; on parle de miloufs (les militaires), de Djibs (-outiens) et de choufs (travailleurs : gardien, portier, laveur de voiture…).

centre

Le thé, les sandwichs, les minibus et les samossas sont aussi peu chers qu’en Ethiopie et au Somaliland. Le prix des hôtels, des restaurants et des transports longue-distance, c’est un autre délire.

Côté politique, le président a passé une loi pour avoir le droit de faire un troisième mandat ; en outre c’est devenu au fil de sa présidence le 3ème homme le plus riche d’Afrique. Rien à signaler.

Somaliland #3, Piste de nuit

Je reviendrai peut-être au Somaliland, je reprendrai peut-être cette route entre Hargeisa et Djibouti parce que je voudrais visiter Zeilah (Saylac en somali), à une trentaine de kilomètres de la frontière djiboutienne, un village de pêcheurs au bord de l’Aden qui fut un grand port sur la route des Indes, tour à tour arabe, ottoman, portugais, égyptien… Un jour, la route sera goudronnée et je reviendrai.

zeila

 

Une seconde. Violent cahot. Une seconde. Violent cahot. Une seconde…

On est tous recroquevillés à l’arrière du 4×4, six passagers pour les quatre places des bancs au vieux rembourrage inutile, à tanguer à chaque seconde, à développer avec une douloureuse ardeur nos hématomes aux épaules, aux genoux, à tout ce qui cogne voisins ou habitacle. Les premières heures n’étaient pas désagréables, on avait le corps encore frais, certains vite malades mais vomissant discrètement dans les sacs en plastique prévus à cet effet. Après quatre ou cinq heures de piste, la résistance physique s’est dégradée. Le bas du dos commence à lancer. On a l’impression de ne plus avoir que deux gros os à la place des fesses, qui trinquent eux aussi à la piste crevassée et à la vitesse du quatquatre. On s’agrippe plié en deux au pied des bancs, à une courroie, on passe le bras derrière les genoux, on cherche une position qui, à défaut d’apaiser le corps, absorbe un peu mieux les chocs. Mais rien n’y fait, on est baissés pour éviter de se cogner au toit alors la nuque aussi commence à gémir, tandis que le dos, les fesses, les épaules, les genoux… On ne sait pas quelle image choisir, emprisonnés dans un panier à salade ou dans un tambour de machine à laver, de toute façon on n’est pas vraiment chauds pour chercher une image, on se concentre juste sur nos appuis de fortune, on s’agrippe autant qu’on peut, c’est la seule solution pour avoir moins mal : se cramponner suffisamment pour rester immobile malgré les cahots.

Il en vient toujours un autre, un séisme un peu plus haut sur l’échelle de Richter, qui nous fait décoller du siège, percuter le toit, le banc, la carlingue, percuter un voisin ou nous percuter nous-mêmes, et alors plusieurs gémissements montent de l’arrière du quatquatre, pas des plaintes, rien qui vise ni la piste, ni la conduite, ni l’âge du véhicule, n’exprimant rien d’autre qu’une douleur résignée, un abattement collectif au fond duquel se niche l’espoir d’une pause, d’un arrêt momentané, faites qu’il faille changer un pneu, que le chauffeur soit pris de diarrhées, que quelque chose, n’importe quoi, nous offre un répit. Les poignets, les avant-bras manifestent aussi leur mécontentement, comme au début d’une tendinite, éprouvés par la crispation et les secousses. Malgré les heures qui défilent, 23h, minuit… trois heures du matin…, impossible non plus de dormir, de relâcher l’attention, de se décrisper : un réveil douloureux sonne à chaque seconde. Quant au mp3 laissé par Mélo, je l’ai rangé depuis longtemps : Art Blakey était avalé par le bruit du moteur et les rom-popopom de Rihanna ne servaient plus qu’à accentuer les cahots.

carte article3

 

Loyaada, le poste-frontière entre le Somaliland et Djibouti, s’atteint depuis Hargeisa en 14h de route.
Elle se fait de nuit, pour éviter la chaleur. En contrepartie, le paysage se fond dans l’obscurité : on est dans le noir, sans rien pour nous distraire des secousses, dans le noir à sentir les tendons qui s’enflamment et les hématomes qui s’épanouissent. Parfois, on s’arrête pour de faux, pour une rapide pause-pipi ; le temps que l’arrière du 4×4 se vide, le chauffeur fait déjà signe qu’on se remet en route.

Deux fois, on s’arrête pour de vrai. La première, vers 21h. Les corps ne sont pas encore douloureux. On passe une demi-heure à un petit poste de restauration qui s’est matérialisé au bord de la route, au milieu du grand rien, de cette nuit aride, décorée de sable et de petits épineux. Il fait bon, chacun boit son thé sucré. La seconde pause, qui dure une bonne heure, commence vers 5h du matin. Depuis des heures les étoiles s’évertuent à briller comme si l’aube n’allait jamais venir, comme si le quatquatre s’était engouffré dans une boucle temporelle qui nous ferait vivre pour toujours la même heure de piste, sous les étoiles indifférentes, les mêmes cahots qu’à la longue on pourrait repérer : Ah, celui-ci c’est le cahot qui passe à 35’11’ ‘... Et puis on franchit un checkpoint et on s’arrête. Le ciel derrière nous a l’air de bleuir légèrement or c’est de l’est qu’on vient, est-ce que le soleil serait enfin là, embusqué derrière l’horizon ? Dehors, une autre batterie de terrasses, avec des bancs, des tables, des brocs, quelques sommiers. L’attitude du chauffeur laisse penser qu’on s’arrête pour un moment. La guerre civile fait rage aux Lombaires. Mais l’air est frais, on peut enfin gouter à l’immobilité. On voudrait s’écrouler sur un sommier mais la vérité, c’est qu’on s’y allonge péniblement. Et puis temporairement sauvé des cahots, du vacarme du moteur, de la crispation de s’agripper, la colonne enfin à l’horizontale et étirée, l’épuisement me tombe dessus. Au réveil il fait jour, il reste encore un quart d’heure avant de repartir. Chacun, dissimulant son anxiété, demande négligemment combien de piste il nous reste. Moins de deux heures.

8h. Il commence à faire bien chaud. Le corps lentement se remet à lancer d’un peu partout mais on endurera tout ce qu’il faut, le quatquatre slalome dans la poussière entre les petits acacias, la frontière n’est plus très loin.