en stop

Iran #9, Un jour au Golestan

21 aout. Trois jours ont passé depuis que j’ai quitté Yazd. En chemin j’ai récolté un tas de beaux sentiments. Ceux de Reza le routier kurde avec qui j’ai déjeuné, puis mangé des pâtisseries yazdies en roulant à travers le désert ; il m’a paternellement embrassé sur la tempe à ma descente du camion et a pris de mes nouvelles dans la soirée, pendant qu’il continuait sa route vers Bandar Abbas. Ceux de Mohammad, que j’ai aidé tant bien que mal à charger sous la remorque l’un des pneus du poids-lourd qui venait de se déchiqueter et s’étendait sur la chaussée, son caoutchouc bouillant nous noircissant les mains ; on a atteint Kerman sous un mémorable lever de pleine lune et Mohammad m’a offert le gîte pour la nuit puis, par l’entremise de ses anciens collègues chauffeurs de bus, m’a obtenu un ticket gratuit pour rallier Mechhed… Il m’a donné pour le voyage un gros sachet rempli de dattes de Bam, les meilleures du pays, dit-on… et c’est vrai qu’elles sont aussi bonnes que celles de Zagora.

Le lendemain au lever du jour, après seize heures de route, le bus est entré dans Mechhed, où j’ai visité le mausolée d’Imam Reza (le plus vaste lieu de culte musulman au monde, devant La Mecque) avant de reprendre le stop. L’un de mes conducteurs m’a offert une boite à chaussures remplie de jujubes séchées, redémarrant sans écouter mes protestations. C’est gentil mais trois kilos de jujubes séchées c’est vraiment trop. C’est très encombrant. Heureusement à la fin de la journée j’ai eu l’occasion de les offrir avec le reste de dattes à Omid, le routier turkmène avec qui j’ai roulé quelques heures, partagé une bonne omelette, parlé de tout et de rien dans un mélange claudicant de turc et de farsi qui n’a rien entamé de sa camaraderie. Il m’a commenté les montagnes, les sangliers, la forêt, avec l’œil qui pétille. Le soleil était bas quand il m’a déposé à l’entrée de Kalaleh, devant l’hôpital, où j’ai monté la tente sous le regard curieux et bienveillant des gardiens de nuit.

khaled nabi

Je suis parti pour Khaled Nabi, un mausolée retiré que j’avais par hasard vu en photo il y a quelques mois et que je m’étais juré de venir voir de près. (Il figure sur la carte sous le nom de Halit Peygamber Mezari.) La route est facile, je suis rapidement ramassé par Qassem, un Turkmène iranien qui m’invite à prendre le petit-déjeuner chez lui. Il n’avait pas prévu de pousser jusqu’à Khaled Nabi mais m’y emmène volontiers, ça fait une balade pour le petit dernier, Soliman, deux ans, un Minion cousu sur son short à carreaux.

Le mausolée domine le désert, posé sur la crête, comme la figure de proue d’une épave. Le site est majestueux, quelques grillons chantent, un nuage de libellules s’affaire près de nous et à l’aplomb des pentes poussent quelques concombres bien croquants. Au loin, quelque part au milieu des monts désertiques, commence le Turkménistan… Après avoir gouté à l’hospitalité et la gentillesse d’Omid et de Qassem, et maintenant que le pays offre à l’horizon ses brumes de chaleur, je me sens prêt pour un petit coup de fil. Je compose le numéro plusieurs fois pour finalement tomber sur un type assez laconique qui me dit de venir à l’ambassade turkmène de Téhéran dans deux jours. Je raccroche un peu sonné, le désert turkmène devant moi. J’avais envisagé plein d’itinéraires de rechange pour le cas probable où le visa turkmène ne me serait pas accordé. Quelques jours en Azerbaïdjan à attendre un ferry pour le Kazakhstan ? Un vol Téhéran-Aktau, l’un des ports kazakhs de la mer Caspienne ? Je m’étais même renseigné du côté de Bandar-e Anzali, le grand port du nord de l’Iran, pour tenter en vain de trouver une place sur un cargo en direction d’Aktau. Dix jours ont passé et, au milieu de la beauté rude du Golestan, j’apprends que je rejoins le petit groupe des joyeux détenteurs d’un visa de transit pour le Turkménistan, avec Jean, Adriano, Steffi, Pierre, Lucie… tous ces autres petits voyageurs de la soie croisés depuis quelques semaines.

Dans l’après-midi, le soleil tape et l’estomac marmonne ; je fais une pause à l’ombre d’un arbre et, par habitude plus que par espoir, je jette un œil au feuillage au-dessus de moi… Survient alors la seconde grande nouvelle de la journée : il y a du violet entre les feuilles ! Yiiiippee ! Le Golestan a l’honneur de m’informer de l’ouverture de la saison des figues ! Quel merveilleux cadeau ! Les gamins du village regardent, amusés, ce curieux voyageur transpirant, trop chargé, qui chipe des figues sur la pointe des pieds.
Un festin passe.
Merci, grande-sœur nature, d’être si généreuse et si attentive aux humeurs de mon ventre. Certaines figues ont la peau encore épaisse, d’autres l’ont déjà très fine et recèlent un petit cervelas foncé aussi sucré qu’une cuillère de confiture. Après vingt minutes, un tracteur descend la rue, c’est le voisin. Il me regarde inspecter les branches basses en passant puis disparait au-delà du portail de la ferme. Quelques minutes plus tard il revient et arrête son tracteur devant l’arbre, je m’attends à de légères remontrances mais il ne dit rien, monte sur son tracteur et commence à cueillir des figues en hauteur. Puis il me les tend toutes avec un grand sourire.

(- Mais tu voulais pas conclure en parlant d’opium ?
– Oh, tout compte fait je garde ça pour amorcer l’article suivant…)

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Iran #4, Vers la Caspienne

21 juillet, Tonekabon.

La fatigue me tombe dessus. Il y a la rumeur de la rivière, sur l’autre rive une pelouse ombragée qui s’étire jusqu’à la mer (la Caspienne !) où j’irai surement faire un somme.
Morteza l’épicier m’a permis de remplir mes bouteilles d’eau dans la cour voisine. J’ai mangé deux biscuits. La route depuis Ardabil n’a pas été de tout repos et la nuit un peu trop courte.

Ce matin-là, à Ardabil, j’étais revenu au parc un peu après dix heures, pour récupérer le sac à dos que me gardait gentiment mes voisins de tente kurdes. Le patriarche de la famille m’a fait signe de m’assoir avec eux pour un thé. J’ai refusé poliment le petit-déjeuner qu’il m’a proposé plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il saisisse des œufs et me demande en arabe : « un ou deux ? »…
De tous les pays traversés, c’est dans ceux de culture musulmane que j’ai été accueilli le plus généreusement. Mais il faut savoir mesurer la générosité dont on fait preuve à votre égard, et ce qui, en France, passerait pour une offre sans équivoque relève souvent, au Soudan comme en Iran, d’une politesse exacerbée. Qu’il s’agisse de nourriture, de boisson ou même d’hébergement, je me contente généralement de refuser poliment. La réaction de mon interlocuteur me conforte d’ailleurs souvent dans ce choix. S’il désire réellement m’offrir quelque chose, il agira plutôt de la façon que je viens de décrire : me montrant le sachet rempli d’œufs et me demandant, l’huile déjà chaude dans la poêle : « un ou deux ? ».

Cet œuf m’a réchauffé toute la longue journée de stop qui a suivi. Manger dans la poêle, avec le jaune encore un peu coulant, la douceur de l’huile chaude, la feuille de pain que j’y vautrais… C’est avec cette délicatesse dans l’estomac que j’ai traversé le sud de la ville en direction de la route de Khalkhal. Après quelques minutes, un Iranien aux cheveux blancs s’est mis à marcher à mes côtés et a engagé la conversation. Il s’appelle Hussein. Je lui ai expliqué brièvement, dans le farsi que je peux, les premières étapes de mon voyage en Iran. Parvenus à l’angle du boulevard, il a attrapé un énorme paquet de biscuits (un genre de Prince à l’orange) de l’étalage d’une épicerie, l’a fourré dans mon sac et s’en est allé régler, dans un dernier geste d’adieu. Je suis resté les bras ballants.

gilan

La route entre Ardabil et Rasht

A la fin de la journée, je suis entré dans la province du Gilan, petite riviéra iranienne prisée pour la douceur de son climat. Je traverse la banlieue est de Rasht, faisant un peu trop l’expérience de ce qui nuit au stop en Iran : les taxis non signalisés. Chaque minute un conducteur pile à ma hauteur, puis redémarre agacé après mon « taxi nah, pul nedarem » (approximativement : taxi non, j’ai pas d’argent). C’est peut-être la forte présence azérie, leur plus grande familiarité avec le stop, dans les régions que j’avais jusqu’ici traversées, qui m’avait épargné ces petites misères. Ce qui est sûr, c’est que le soleil décline et que le trafic à Rasht ne promet pas de miracle.
Je ressens une certaine lassitude. Il n’y a nulle part où camper sur cet axe sans âme remparé de garagistes. Je suis fatigué. Je voudrais être dans un parc, dans l’herbe, à écrire ma journée et bouquiner. Mais la voie rapide, disent les garagistes, n’est pas prête de traverser la campagne. Alors je ne sais pas, est-ce qu’inconsciemment je me suis laissé guider par cette phrase que Misou me disait ? toujours est-il que lorsque deux types discutant devant une boutique me font de grands signes, je m’approche d’eux ; l’un me laisse sa chaise, je l’accepte. L’autre fourre dans la main d’un troisième un petit billet et on le voit revenir un instant plus tard avec des limonades ; je ne refuse pas celle qu’on me tend. Ils ont un enthousiasme de forain, se tapent sur la cuisse en gloussant, s’extasient de mon voyage, s’horrifient du poids de mes sacs. Ils sont écarquillés, nerveux, électriques, s’esclaffent, on les dirait tout droit sortis d’un album de Franquin. C’est juste ce dont j’avais besoin. L’un d’eux a 73 ans et deux garçons, je lui dis que mon père aussi et il jubile comme si c’était le hasard le plus ouf dont il ait jamais fait l’expérience. Il est libraire et sort de la poche de sa chemise un poème qu’il a écrit aujourd’hui, m’en traduit laborieusement une ligne. Lorsqu’à la fin des limonades et des esclaffements je finis par les quitter et qu’à nouveau je chemine le long de la route embouteillée, je me sens plein d’entrain et presque hilare.
Si tu souffres de la solitude, Olivier, marche et pense : j’ai besoin qu’on me remplisse le cœur. Voilà ce que Misou me disait lorsque j’évoquais avec elle mon manque d’aptitude à la contemplation, mon intranquillité latente qui avait ressurgi à Imbros en avril. Pour tout dire, depuis que je suis revenu du Sinaï je me sens absolument tranquille. Plein d’enseignements, qui lentement deviennent des habitudes et me guident à travers des steppes de sérénité. Je ne sais pas si à Rasht le souvenir de sa phrase m’a secrètement poussé vers ces deux joyeux drilles ; quoi qu’il en soit, ce pas vers l’autre, qu’on se sente seul ou qu’on soit simplement las de la route, qu’on commence à se demander où dormir, bref, qu’on trouve soudain la route un peu intrusive et qu’on voudrait lui dire de nous laisser un peu d’intimité, ce pas est si naturel, si bénéfique. Ce soir-là, plein de confiance et de curiosité j’ai fini par décrocher un lift à une station-service, puis un autre, et j’ai monté la tente dans un joli parc de Lahijan. J’ai même bouquiné quelques chapitres à la frontale. Le lendemain, je saurais enfin si la Caspienne existe ou si elle n’est qu’un mythe de cartographe…

Capture d'écran - 08072016 - 12:30:25 PM

Aujourd’hui, nous apprenons à situer le Gilan (:

A Ardabil j’ai acquis un numéro iranien ! Vous pouvez me contacter au +98 904 14 Nancy 96.

Turquie #10, L’état de grâce

6 juillet, Hattuša.

Je pourrais vous raconter qu’à peine relancé en stop après mon petit mois sinaïte, Ismaïl m’a spontanément offert un chapelet, alors que le mien s’était achevé à Ras Sheitan deux semaines auparavant. Je pourrais vous raconter qu’après lui on m’a offert du thé, des cerises, des poires, des graines de tournesol et des kilomètres par centaines. Je pourrais vous raconter qu’en fin d’après-midi, alors qu’un brin de causette n’était pas de refus, j’ai vu lentement venir à ma rencontre deux cyclistes avec un petit drapeau blanc et rouge accroché au portebagage… Pavel et sa copine pédalent depuis la Pologne, en direction de Trabzon (Trébizonde… quel nom plein de fantasmes) où ils espèrent décrocher leur visa iranien avant de continuer leur route jusqu’à peut-être… Singapour ?
Je pourrais vous raconter que mon estomac se réveillait peu à peu dans le soleil déclinant et que j’ai vu mes deux cyclistes redescendre du centre-ville et me tendre un énorme pain au sésame.
Je pourrais vous raconter que non content de cette offrande, j’ai poucé une dernière fois : trois Turcs se sont arrêtés, en chemin pour le restaurant d’une aire de repos où rompre le jeûne… et où ils m’invitèrent, l’un d’eux douchant mon refus poli par cette phrase flamboyante : “You don’t pay. We don’t pay. The restaurant is mine. »
Je pourrais même parler du charmant coteau où j’ai fini, rassasié par une soupe de lentilles et des köftes aux poivrons, rassasié surtout par tant de générosité, de petits dons sans attentes, par monter le camp. Le couchant mordorait, sans trop en faire, les nuages au-dessus des collines rases. Une famille s’était installée au bord d’un pré pour piqueniquer, au pied d’une fontaine.
Une telle journée m’a naturellement conforté dans cet état d’esprit qui germait depuis quelque temps, depuis les nombreuses conversations que j’ai à nouveau eues avec Misou au Sinaï, tous les enseignements qu’elle a partagés sans seulement en prendre conscience, m’enseignant sans enseigner, se contentant de raconter des épisodes de ses voyages et, ainsi, de m’ouvrir à sa vision… Ce soir-là, sous la tente, je me suis senti absolument à ma place. Je ne trouvais plus en moi aucune forme d’appréhension. Allongé dans mon duvet comme un pharaon, tout embaumé de confiance. Voici ce que je me suis dit : Je compte sur l’univers. Il saura tout m’apporter : amour, beauté, abri, nourriture. Un arbre finira bien par me montrer quelques fruits. Un conducteur me tendra soudain une nourriture qu’il sera inconvenant de refuser. Une ruine ou un bosquet m’offriront le gite. Tout vient à point à qui n’attend rien. Je n’espère pas de l’univers un magret pour 13h15 avec du miel et des raisins secs… mais je sais qu’il pourvoira à mes besoins bien assez tôt. Se projeter, être en quête active des choses n’est plus nécessaire. Et puisque l’avenir ne présente plus aucune crainte, ne soulève plus le moindre doute, qu’il n’a finalement qu’à sagement attendre son heure, c’est au présent que goute ma conscience, et c’est le plus formidable fruit du monde.

Je suis donc à Hattuša et nous sommes le 6 juillet. Et depuis deux jours c’est l’état de grâce. Je me souviens d’avoir apprécié la route à pleins poumons, pendant des heures, entre Osmancık et Çorum. Le vent ruisselait sur les rizières et un couple de cigognes circulait près des nuages. Lorsque j’ai commencé à avoir soif, une camionnette blanche s’est ruée sur la voie de gauche, a doublé une voiture paisible et s’est rejetée sur la droite, a freiné des quatre fers dans les gravillons et m’a pris en stop jusqu’à un joli site antique au fond d’une gorge, puis jusqu’à une fontaine à l’eau prisée, sans même que j’aie eu à évoquer mes bouteilles vides.

Un peu avant 20h, le soleil s’est couché. J’étais en périphérie de Çorum et je commençais à avoir faim. J’avais jusque-là fait la causette à un gardien de hangar et poliment refusé trois fois un verre de thé. En face du feu rouge, j’ai poucé pour une dernière salve de voitures. La dernière s’est arrêtée. Le gardien de hangar m’a fait un signe ravi. Le temps qu’on quitte la ville, on m’avait mis dans les mains un paquet de chips, un soda à la pêche, des cigarettes, des chocolats, des caramels. Même une divinité hindoue aurait manqué de mains.
Nous sommes arrivés à Boğazkale, le village d’où sont accessibles les ruines de Hattuša, parce que mes conducteurs ont tenu à m’y déposer, malgré les vingt derniers kilomètres hors de leur route. La nuit était tombée et j’observais, de la voiture, une petite pinède où envisager de camper. Ils m’ont laissé dans la cour d’un hôtel que j’ai vite reconnu : c’est celui où nous nous étions arrêtés, il y a six ans, en voyage avec ma classe de hittite. Cengis, le propriétaire de l’hôtel, m’a fait signe et a commencé à m’exposer ses tarifs. Puis je lui ai dit que je pensais plutôt camper à l’écart et que, tout de même, c’était agréable de se trouver ici à bavarder avec lui, dans cette cour d’hôtel que j’avais connue il y a six ans avec quinze autre étudiants.
Dix secondes ont passé et il m’a montré une pelouse devant les appartements en location qu’il possède de l’autre côté du carrefour : Tu es venu dans mon hôtel il y a six ans, campe ici, c’est gratuit pour toi. Les toilettes et la douche sont là. Bonne nuit.

La Porte des Lions ! avant restauration (car après, le mufle tout neuf du lion de gauche nuit un peu à l’ensemble…)

Le lendemain je marche dans les rues en direction du site. Sur la place, aux terrasses, les villageois discutent autour d’un thé. Par-dessus le mur d’un jardin, un prunier propose des fruits encore croquants mais prometteurs. Des oies se dandinent au coin de la rue, bec au vent.
Nous sommes le 6 juillet, à la Porte des Sphinx, à Hattuša. Il est onze heures du matin, un vent frais balaie le promontoire et sèche ma petite lessive. J’écris dans mon carnet le résumé de ces quelques jours : le chapelet, les köftes, le coteau, les cigognes au-dessus des rizières, les chocolats, la douche de ce matin… C’est comme si les planètes s’étaient soudain alignées. “Vous entrez dans l’influence de Jupiter, plus rien ne saurait contrecarrer vos plans !” Peut-être que je suis entré dans l’influence de la planète dont ne parlent jamais les astrologues, entré dans l’influence de la Terre : peut-être que je suis entré dans ma propre influence… Pour tout dire, je crois que mon petit passage au Sinaï m’a permis… de passer à la suite. Je ne me sens plus en voyage. Je me sens en vie dans le monde. En pleine vie, pleine et entière, au beau milieu du monde.

Turquie #9, Autour de Pamukkale

Sous les muriers

Chez Ali, j’ai passé les heures douces de la journée à faire du désherbage, à l’ombre, sous les muriers. Parfois les poules tentent une intrusion, lancent à la ronde leurs bruits de dinosaures, tout excitées de trouver tant de terre fraichement dépotée. Lorsque leurs discussions m’empêchent d’entendre la musique de mon ordi calé dans les branches, je m’agace et je leur cours après, elles détalent dans la confusion, leurs yeux fichés dans leurs têtes minuscules n’ont que de la surprise à refléter et j’essaie vraiment de leur trouver des qualités mais je dois avouer, j’ai du mal à penser autre chose que « mais qu’est-ce que c’est con une poule ». Elles fuient sans demander leur reste et je reviens au désherbage, au rythme de Billy was a preacher son, it’s Friday night and it won’t be long till I ran to the river, it was bleeding I ran to the sea it was bleeding your mind is in disturbia but I didn’t shoot no deputy rompopopom we are shining and we’ll never be afraid again et toute sa vie c’est pas grand-chose je te donne mes notes je te donne mes mots, les fruits bien mûrs au gout de miel s’en vont, amoureux, sans peur du lendemain byebye au hasard Balthazar nique-sa-mère-le-blizzard je voudrais que tu m’ex-pliques un peu mieux je suis seul dans les rouleaux alors l’Europe alors l’Europe alors c’est peut-être un détail pour vous mais si vous touchez au fruit de mes entrailles chacun pour soi est reparti dans le tourbillon de la vie
et de temps en temps les mûres là-haut me font signe, grosses mûres blanches parfumées ou petites noires acidulées qui vous tachent les doigts pour des heures.

concombresduroi

(J’ai croqué quelques concombres du champ d’Ali, c’est exactement la sensation que j’avais imaginé à mes sept ans en lisant ce J’aime Lire.)

 

Vers Pamukkale

Le matin du 6 juin est arrivé, c’est le premier jour du ramadan et pour moi le temps de partir, si je veux attraper mon avion pour le Sinaï en temps et en heure. Je passe la première nuit près d’Ephèse et d’un verger foisonnant de pêchers formidables. Diner de pêches, nuit sous la tente derrière un taillis de figuiers, petit-déjeuner de pêches, visite d’Ephèse, et en fin d’après-midi je parviens au Château de coton. Château de coton, en turc, se dit Pamukkale. L’orage est passé, des nuages violets pèsent encore sur les montagnes et ne laissent à la lumière dorée du couchant qu’une bande étroite au-dessus des crêtes bleues. C’est déjà un joli déluge de couleurs. Avec Pamukkale, où s’étagent à flanc de colline les bassins de travertin, c’est double dose, c’est jour de fête sur la palette, c’est gouache à tous les étages. Le travertin (roche calcaire) immaculé, le bord des bassins comme un coquillage qui se teinte d’orangés… et si doux, le bord des bassins. Je me demande si à Pamukkale ne venaient pas chaque nuit les petites lavandières de l’Olympe, pour faire la lessive des dieux… L’eau dans les bassins on dirait qu’elle vient d’un lagon des Caraïbes.

Après un tel festin, je me suis accordé un diner à une terrasse pour profiter d’un peu de wifi et répondre à quelques mails : mes parents voudraient me rejoindre au Laos… Simon est parti sans argent respirer l’air des Hébrides et pêcher à Skye… Ensuite, il doit être dix heures et demie, je m’installe dans le bungalow abandonné d’un restaurant en bordure de la route et, dans l’ombre d’un vieux sofa qui me protège de la lumière des phares, je finis par m’endormir.

pamukkale

 

Transit à Konya

La route m‘offre d’autres repas le lendemain grâce aux gentils arbres fruitiers (deux pêchers et un abricotier proposaient leurs branches au passant, dans la zone industrielle de Denizli) et à un conducteur qui, en chemin vers Konya, s’arrête à une échoppe installée sur le bord de la route et en ramène une demi-douzaine de pêches à partager. J’atteins Konya, je m’envoie quelques kilomètres de trottoirs et commence à poucer en direction de Sille, une petit coin troglodytique où passer la nuit tranquille dans une grotte avant de rejoindre l’aéroport. Muammer, accompagné de sa pote hôtesse de l’air taïwanaise, gare sa grosse voiture blanche quelques places après moi. On est encore en pleine ville, c’est une surprise de voir quelqu’un s’arrêter comme ça, un particulier, et après cinq minutes ! Ils vont à Sille et très vite Muammer, avocat de son état, me dit, goguenard, que chez lui c’est mieux qu’une grotte. Je suis à Konya avec un jour d’avance, on m’a pêché en pleine ville et pour me proposer un toit. Merci la vie !
Dans la soirée, on passe au cabinet de Muammer après un détour au centre commercial pour acheter un sèche-cheveux (c’est pour son brushing du lendemain, il a deux plaidoiries) et il me fait lire une courte nouvelle d’O’Henry qui a l’air vachement bien. Et puis on dine avec ses parents de plein d’aliments bien préparés qui me rappellent que c’est bien, parfois, de donner à son corps autre chose que du fructose.
Et puis c’est le 9 juin, j’ai aidé un vieux type à charger des sacs de paille dans son pickup et, comme il se trouve que sa ferme est à deux pas de l’aéroport, il m’embarque avec lui. Voilà, j’ai mon ticket d’embarquement, un moment pour profiter du wifi et lire un peu, dans quelques heures je serai au Sinaï, le grand, calme Sinaï bardé de montagnes, de sable et de soleil…

Turquie #8, A travers la Lycie

(Super ta carte Oliv, merci de t’être couché à 2h pour la finir !)

Le matin du 24 mai, après avoir avalé mes oeufs brouillés, j’ai quitté Çıralı, en tongs. Diana et Walter m’ont adressé un dernier signe de la main et je me suis engagé sur le sentier bordé de chardons et de coquelicots, il faisait encore bon et j’étais très enthousiaste devant la journée qui s’annonçait. J’ai fait demi-tour après trente secondes, goguenard, lançant à Diana et Walter qui traversaient le jardin : « I was leaving in flip-flops… »

Deux minutes plus tard, mes chaussures de randonnée recherchées et lacées, mes tongs attachées à mon sac, je suis reparti, trouvant toujours autant de couleurs au sentier et de douceur au soleil matinal. J’ai fait du stop jusqu’à Arykanda, ancienne cité lycienne qui s’accroche aux flanc des monts Taurus, grappillant en chemin quelques fruits sur les muriers. La route offre un régime sain et frugal !

La Nature présente ses hommages à la civilisation lycienne.

Et puis j’ai suivi un panneau signalant la route de Kaş. C’était à vrai dire une route bien secondaire, pour ne pas dire vicinale, ce qui m’a offert de jolis paysages et de longues heures d’attente. Vos oreilles vous jouent des tours, le moindre écho de tronçonneuse vous fait lever le pouce, les bruits de moteur semblent se multiplier alors que, non, la route est déserte, le village dort, seules quelques chèvres ont traversé le bitume là-bas, au virage suivant. Il ne reste plus qu’à prendre votre mal en patience, et puis est-on vraiment si mal, hein ? et chantonner ce qui vous passe par la tête, Sixto Rodriguez, mettons. Silver magic ships you carry…

Plus tard, après quelques sauts de puce, la route se met lentement à s’incliner, se creuse de longs lacets, et au loin, à dix kilomètres selon mon dernier chauffeur, s’étend la ville de Demre, ce qui signera enfin mon retour sur la nationale. C’est déjà la fin de l’après-midi. Un lointain vrombissement commence à se faire entendre, ce n’est pas un fantasme cette fois mais guère mieux : une petite moto rouge serpente le long de la falaise et met un certain temps à parvenir à ma hauteur. Haysam, dix-neuf ans, s’arrête. Il me fait signe de monter. Je lui montre mes sacs à dos, étonné. Il me fait toujours signe de monter.

On est partis, la moto bien lestée, dans les virages et les épingles à cheveux, penchant à droite, penchant à gauche, la vitesse nous arrachant quelques larmes. Il est si proche et si vaste, le ravin… Au bout de dix minutes, Haysam s’arrête dans un virage à la vue particulièrement spectaculaire. On se sèche les yeux, on prend quelques selfies, on se comprend à peine puisque je sais vingt mots de turc (dont les chiffres jusqu’à dix…) et qu’il en sait autant d’anglais. Mais c’est chouette. Il y a les montagnes abruptes, rocheuses, tapissées de pins, et au fond de la gorge la rivière, perchée sur ses alluvions pâles, qui sinue jusqu’à la plaine. Le reflet du soleil dans les serres de Demre fait mal aux yeux. Demre, c’est la ville moderne qui occupe le site antique de Myre ; Myre, ce fut l’archevêché de saint Nicolas, oui oui, le type à la hotte pleine de cadeaux, habillé aux couleurs de Coca-Cola. Un jour, il y a longtemps, il a existé, suivant un dresscode moins ridicule.

En chemin pour Kabak, vous pouvez vous rincer l’oeil de beauté en surplomb de la vallée des Papillons.

La route est longue d’un bout à l’autre de la Lycie, mais toujours belle. Au sanctuaire du Létôon, les colonnes se trempent les pieds dans l’étang, sous le coassement des grenouilles. A Xanthos on peut voir une grande stèle gravée en lycien, dans l’alphabet lycien, qui ajoute au grec quelques lettres inédites. C’est une sensation assez étrange, d’avoir cette stèle devant soi, cet alphabet qu’on croit connaitre avant d’identifier ici, puis là, quelques lettres inconnues… Comme si on trouvait, sur la table d’une librairie, un livre écrit dans une version de notre alphabet à 32 lettres… Marğueriþ Duraş, Le raðissement de Lől V. Sþein… Peut-être un jour j’écrirai un texte comme ça.

Et lorsque les théâtres antiques adossés aux collines commencent à vous barber (ingrats !), vous pouvez suivre la côte au sud de Fethiye jusqu’à la petite baie de Kabak qui, si elle a perdu son étiquette « alternative » d’antan, accueille plus volontiers des adeptes de yoga et de méditation que des fans de quad.

Le théâtre de Pinara

Mon endroit préféré jusqu’ici, c’est Pinara, une autre cité lycienne, un peu plus éloignée de la vallée. Dans le ventre de la falaise, les Lyciens ont creusé des tombeaux. Leur ligne est simple et certains sont obstrués par les éboulis. On y respire bien. On reste là et on inspire, on expire, on regarde la ligne des tombeaux, on inspire, on regarde leur solitude, on reste là, on expire, on a le coeur qui suit les taches de soleil au pied des grands platanes, on apprécie le rose des lauriers, on respire, on regarde la solitude, la lumière qui frappe chaque feuille de platane tout en haut dans les cimes, tandis que tout en bas de la falaise on est là avec les tombeaux, à gouter leur ligne si simple, et la solitude qui les trempe comme le soleil trempe chaque feuille de platane, on y est bien, on s’assied on regarde et s’y repose, ah… Pinara…

 

Turquie #6, En stop vers la Lycie

Et je m’attable gaiement pour de nouvelles journées de stop, avec au menu six cents kilomètres, de Cappadoce à la côte lycienne. Tout se déroule à merveille et je me divertis de la plate plaine antolienne en visitant un caravansérail seldjoukide, le plus grand de Turquie à ce qu’on dit ; déjà, sans en avoir l’air, la route de la soie disperse ses vieilles pierres, murmurant qu’au bout du voyage il y a Boukhara, Samarcande et toutes ces villes imaginaires. Pour l’instant je ne m’en formalise pas trop.

sultanhaniUn conducteur sympathique m’aide à contourner Konya ; on s’arrête une petite demi-heure dans son entrepôt de matelas, le temps qu’il s’occupe d’un rendez-vous professionnel auquel j’assiste affablement en buvant du thé. Puis la route reprend et je stoppe une petite heure à l’entrée des monts Taurus, jusqu’à ce qu’Hikmet immobilise laborieusement son camion (et sa remorque de quatre tonnes) sur le bas-côté.  taurus

Les Taurus s’ouvrent à nous. Le pare-brise immense laisse défiler leurs sommets austères, leurs flancs abrupts parsemés de sapins, dont la lumière de l’orage acère les silhouettes. Les alentours ressemblent à ceux du lac du Miroir, en amont de la Lórien. L’heure passe, le camion venant bravement à bout des côtes, à petit train. Après avoir franchi un dernier col, on commence la lente redescente vers la Méditerranée. Le soleil n’est plus qu’à quelques centimètres de la montagne lorsqu’Hikmet choisit de s’arrêter pour casser la croute dans un petit relais routier de Güçlüköy, à une demi-heure de la mer. Je finis par me laisser tenter par la même soupe de lentilles que lui, qu’il refusera catégoriquement de me laisser payer.

La nuit tombe lorsqu’on redémarre. Antalya, jusqu’où roule Hikmet, est sur mon itinéraire, mais arriver de nuit dans une si grande ville, avec ma tente pour maison, n’est pas pour me plaire. On atteint le bord de mer et, à l’embranchement de Side, je laisse le camion partir en adressant à Hikmet un dernier salut.

Ce soir, on dort à la plage ! je suis bien content. C’était à Djibouti, la dernière fois, dans la torpeur de décembre, avec Faulkner pour compagnon. Le ciel sera-t-il le même ? J’atteins Side après un dernier pouce fructueux. Les ruines de la cité grecque se laissent entrevoir dans la fausse nuit des réverbères. Des badauds de toute l’Europe flânent au long des néons des restaurants. La plage, vite !

side temples

La nuit fut bonne, le sommeil porté par le bruit des vagues. J’ai eu beau chercher, je n’ai trouvé que la Grande Ourse au-dessus de moi. Orion est parti en vacances, dans son paréo noir et tout enduit de crème lunaire… au bord de la mer Rouge probablement. A huit heures du matin Side est encore bien calme et je marche jusqu’aux temples d’Apollon et d’Athéna, avant d’écrire dans le square qui fait face à la poste une carte postale à ma tante et une à Alena, ma couchsurfeuse d’Addis qui s’en est depuis retournée en République tchèque.

Puis vient l’heure de braver Antalya, qui se révèle receler tout ce qu’il y a de désagréable pour un autostoppeur : une ville en longueur, aux abords de laquelle on me dépose avec devant moi dix kilomètres d’axes embouteillés instoppables. Je mets plusieurs heures à en voir le bout, interrompues par une pause-déjeuner que le corps comme le moral accueillent avec gratitude.

antalya trafic

Et puis un camion finit par s’arrêter et je cours après lui, non sans laisser tomber ma carte routière dans l’affaire. Décidément, Antalya ne me laissera pas un souvenir ému. Mais laissons ça, déjà la ville s’efface et le camion entre en Lycie…

 

Turquie #1, Rengaine de Gökçeada

Après une heure de traversée, le ferry rejoint le port de Kuzulimanı. Il est 21h15, la nuit est tombée, la mer est calme et quelques lumières nous mènent jusqu’à Merkez, la ville principale de l’ile. Mes conducteurs me déposent dans la grand-rue.

J’ai trois jours de stop dans les pattes. Je suis parti de Skopje le matin du 15 avril, pour effectuer cent laborieux kilomètres avant de m’avouer vaincu devant un embranchement d’autoroute compliqué à poucer ; dans le soir tombant, j’ai rejoint le fond d’un champ où monter la tente. Le lendemain, j’ai eu l’occasion de passer quelques heures à tendre le pouce au soleil devant un pré magnifique où ont fleuri des milliers de coquelicots. J’avais commencé Capitaines des sables, un livre de Jorge Amado qui n’a pas l’air mal du tout. Et puis une voiture s’est arrêtée au loin pour pêcher le grand-père qui faisait concurrence à mon pouce, mais elle a redémarré à petit train et m’a cueilli à mon tour, direction la frontière. Il était midi à mon arrivée en Grèce et j’avoue qu’à ce moment j’ai manqué de lucidité, une voiture s’est arrêtée je leur dis Thessalonique ils me disent non, qu’ils se rendent juste à côté d’ici, au camp de réfugiés du village-frontière d’Idomeni. Plus tard, à chercher l’ombre d’un poteau sous le soleil triomphant, je m’en mordais les doigts : je savais bien qu’à Idomeni ils accueillent des bénévoles et j’aurais voulu en être. Mais la voiture qui s’est arrêtée ensuite allait à Thessalonique et j’ai tiré un trait, à regrets, sur ce petit plan éphémère. Le jour d’après c’était Xanthi, Komotini, ces stations-service où des employés sont venus comme des rois mages m’apporter bouteille d’eau ou croissant sous vide… et la frontière turque, enfin ! Encore quelques voitures, sur la péninsule de Gallipoli un gros chien de berger qui m’a fait sagement rebrousser chemin sur la nationale, le stop le long des Dardanelles et puis Kabatepe, le port où s’embarquer pour Gökçeada.

(Blague Carambar) Pourquoi, sur Gökçeada, est-il si facile de crier victoire ? Réponse : Parce que l’ile d’en face, c’est Samothrace : )

Voilà, je suis à Merkez, il fait nuit noire et les passants sont peu nombreux, quelques moteurs troublent encore régulièrement le silence. Au bout du parc, une maison à un étage tombe gentiment en ruines. Je jette un coup d’oeil par-dessus mon épaule puis je me faufile par la porte ouverte du rez-de-chaussée : des établis, des courroies et de la ferraille, par terre des boulons, des écrous, des bonbonnes ; une couche de poussière recouvre tout comme s’il se formait un linceul. Je tends encore l’oreille, je guette les ombres de la rue en entrefermant la porte d’entrée branlante et je déroule mon tapis de sol dans la poussière. De temps à autre, une paire de phares éclaire à travers la vitrine opaque le mur opposé de l’atelier. Moi je suis allongé dans mon sac de couchage et je commence à m’endormir.

Le lendemain, après avoir repoussé plusieurs fois le réveil, je quitte la poussière de mon cher petit squat, le premier de ma carrière, je me lave la figure avec un fond d’eau minérale et je m’attable à une terrasse pour une soupe de lentilles. Je prends la route à huit heures. De belles vallées se confortent entre les monts toisonnés de maquis. Quelques villages fantômes se dressent parfois, parce qu’à Gökçeada (Imbros en grec) vivait une population exclusivement hellénophone, même après la cession de l’ile à la Turquie au début du siècle ; quelques décennies de colonisations anatoliennes et de dépossessions foncières plus tard, il ne reste pas grand-autre témoin des Imbriotes que ces hameaux inhabités.

Au stop succède la marche le long des ruisseaux, dans le parfum des pins. Les chèvres s’éloignent du chemin à mon approche. Il y a des oliviers au tronc énorme et, à mesure que le ciel se libère des collines et que le vent de l’Egée nous rafraichit la sueur, des maisons qui se construisent. Bientôt j’atteins Laz Koyu.

La saison n’a pas commencé. De la terrasse du restaurant vide, en surplomb de la crique, s’élève parfois un bruit de perceuse. La plage est déserte, je me tapis entre les rochers pour profiter d’un peu d’ombre, pour écouter la mer, lire, aimer les minutes qui passent. Et puis, au bout d’une heure peut-être, comme un vieux refrain de Barbara, voilà qu’elle est revenue : la solitude. Et plus grand-chose n’a de sens alors ; à quoi bon parcourir le monde si on ne peut se fixer une heure sur une belle plage sans lentement voir approcher cette méchante marée montante : que faire ici, à se regarder l’intérieur de la tête ? alors la plage est belle, la mer est calme, les falaises prennent le soleil, et puis qu’est-ce qu’on est seul. Mais ça changerait quoi, d’être ailleurs, d’être entouré ? on aurait l’esprit distrait, on se laisserait séduire par des artifices ; comme s’il n’y avait que ça à espérer dans cette vie : que quelque chose nous distraie de la solitude. Ces moments-là je commence à les connaitre, ils ne datent pas du voyage, et je commence à savoir colmater efficacement la brèche qu’ils ouvrent. Je réfléchis aux mois qui viennent, je réduis mes projets de randonnées solitaires. Je pense à Istanbul, à l’Iran, à la Chine même ; je pense à la nuit que je ne passerai pas sur cette plage puisqu’à midi déjà j’entends qui monte la rengaine de la solitude. Je rassemble mes affaires, je fuis Laz Koyu.

Et puis après d’autres paysages, d’autres plages et d’autres vallées, je suis revenu à Merkez, à ses boutiques de savons bio, à ses pâtisseries aux amandes et ses treilles sous lesquelles on paresse autour d’un thé. Je sais bien que ce n’est pas dans la solitude que je m’épanouis, je le sais depuis la Norvège ; dans la solitude je me recroqueville. Alors ce soir-là je me sens léger à nouveau parce que je sais que je mets le cap sur de belles expériences collectives, je pars le lendemain matin vers Istanbul. Et la solitude, elle se laissera surement apprivoiser un jour, lorsque j’aurai l’intérieur plus solide. Pour l’heure, elle amène avec elle le cortège de lucidités habituelles : le vide perpétuel, l’absurdité de l’existence, toutes ces choses grises dignes d’un bon personnage beckettien, toutes ces choses que même le Roi Louis qui est en mon coeur, même Bilbo, même Misou qui sont dans mon coeur ont alors peine à combattre. Allez, que nos ciels se dégagent un peu, qu’on se satisfasse de choses simples : la fin d’après-midi est belle et sur le goudron on peut chanter à tue-tête, on peut même chanter dix fois de suite la même chanson et avec l’accent texan si on veut ; il y a au loin une montagne qui ressemble à un volcan, et juste ici une voiture qui s’arrête pour m’emmener vers le port, camper sous les pins ; et demain, c’est Istanbul.

Weekend kosovar

Oh p’tit-bout-d’chou ! c’est le petit dernier de Hugh et Slavie.

Vendredi 18 mars, conformément aux prévisions météo, un grand ciel bleu s’est déployé au-dessus de Skopje. Anika m’a dit qu’elle était chaude pour faire les nuits de réception du weekend et je suis donc parti sac au dos dans la douceur printanière. Ensuite je suis revenu, parce que j’avais oublié mon sac de couchage, mais ce fut l’histoire de cinq minutes, vraiment juste pour coller à ma réputation de tête-en-l’air ; vers treize heures, j’étais en périphérie de Skopje, tout sourire et pouce levé.

gadime

Après avoir stoppé jusqu’à la grotte de Gadime et lui avoir caressé le bout des stalactites, j’ai pris la route de Peja, dans l’ouest du pays. Des gens descendent les bretelles jusqu’aux épiceries en marge des stations-essence, traversent la chaussée pour finir leurs courses dans le magasin d’en face : l’autoroute ressemble à une quatre-voies affable, ce qui arrange bien mes velléités de stop. J’atteins Peja à la nuit tombée, après des sauts de puce de quinze kilomètres avec d’innombrables sympathiques conducteurs souvent germanophones.

Se pose alors l’épineuse et récurrente question : où dormir ? errer dans les rues animées ne m’apporte pas de réponse ; j’hésite sur le seuil d’hôtels qui ont l’air trop luxueux pour moi, je marche au hasard en quête d’un terrain vague tranquille où planter la tente, ou d’une ruine où se calfeutrer pour la nuit… Il n’est pas rare d’en longer, mais je me dis, et les chiens ? je me dis, et les rats ? je me dis surtout que le dos c’est précieux et ça supporte mal de s’étaler sur des décombres de pierre et de poutres. Finalement, vers 21h, j’ai pris la route des montagnes, puisque c’est après tout pour ça que je venais à Peja : la vallée de la Rugova et les montagnes du bout du Kosovo. Au bout de la ville, à l’arrière d’une office du tourisme, je monte la tente et je somnole jusqu’au petit matin, les pieds tout froids.

rugova roadLa route après Peja file au fond de jolies gorges. J’ai acheté des pommes et j’en ai mangé une pour le petit-déjeuner, la montagne est belle et quand on marche on ne sent pas le froid. La rivière tonitrue en contrebas, assimile un torrent, se gratte le ventre sur les cailloux et repart de plus belle ; sur un banc de galets au loin je commence à apercevoir des banderoles, des planches, des tentures. C’est le petit bout de pays de Mithat. Mithat c’est ce type sur l’ilot qui répond à mon signe de la main et qui à son tour me fait signe de venir, de passer sur ses multiples ponts de singe et de venir. Il est 8h30 et c’est l’heure du café. On est samedi, il profite du début du weekend au milieu de son énorme débarras en cours d’aménagement. La semaine, il travaille à l’hôpital, où il assiste un stomatologue (petite dédicace à mes dents de sagesse restées sur Paris !) ; il rejoint la vallée après le boulot et les weekends, et l’ilot s’aménage tranquillement, au gré de son inspiration et de celle des visiteurs. Le mot d’ordre est : relax. Après le café, il va chercher son ballon de basket et on fait quelques paniers. Puis il vaque à ses occupations et je pars en amont de l’ilot écouter la rivière.

Les böreks aux épinards, c’est pour vous en mettre en appétit pour les paragraphes suivants.

Il est 9h quand je quitte Mithat, pour m’aventurer un peu plus dans la montagne ; lentement la neige gagne sur la route, les hauts sommets apparaissent… De ce côté-ci il y a le Monténégro, de ce côté-là ce doit être l’Albanie… l’hiver tous les pays sont blancs.

Le conducteur qui me prend en stop au retour a environ mon âge, il étudie le droit à Peja et me raconte ses souvenirs d’enfant de la guerre, l’exode vers l’Albanie et le Monténégro à travers les montagnes en février. Le Kosovo, c’est un bout de territoire dont Serbes et Albanais estiment être les occupants légitimes et exclusifs. Quand Milošević a réduit l’autonomie du Kosovo en 1989, la majorité de la population, de culture albanaise, s’est révoltée, pacifiquement puis en usant des armes. Ensuite : exactions, conflit ouvert, exode… Maintenant que le Kosovo a acquis son indépendance, chacun a son avis quant à l’hypothèse d’un rattachement à l’Albanie mais le sentiment d’appartenance semble pour la plupart plus culturel que politique.

Classique carte postale prizrenie.

Je finis par retourner sur Peja et mettre le cap sur Prizren, dont mes conducteurs kosovars, comme d’ailleurs beaucoup de voyageurs faisant halte à Skopje, m’ont fait l’éloge. Le stop fonctionne très bien, je n’ai pas le temps de finir ma deuxième pomme que la route continue… Il faut dire que je n’ai pas beaucoup mangé dans ces vingt-quatre premières heures au Kosovo, parce que c’est comme ça, quand je suis sur la route je ne mange pas grand-chose, il n’y a pas d’odeurs de boulangerie pour me détourner de mes autres enthousiasmes. Alors de l’eau et puis une pomme par-ci, par-là. J’apprendrai en revenant que ce jour-là, à Skopje, Anika flânant dans le centre-ville a avalé coup sur coup une assiette de viande grillée, des chocolats et des crèmes glacées. Sans nul doute un nouvelle démonstration de l’équilibre secret régissant le monde.

prizren sharr

Vue sur un sommet des Sharr depuis la forteresse de Prizren.

Je n’ai pas compris pourquoi le patrimoine de Prizren semble avoir été si épargné pendant la guerre ; l’un de mes conducteurs m’a dit que l’OTAN était intervenu dans le conflit alors que la destruction de Prizren était planifiée par les Serbes, et qu’ils avaient manqué de temps. On se balade dans la vieille ville au fil des mosquées ottomanes, des églises, dans l’ombre de la forteresse d’origine byzantine, bon, je ne suis pas un guide de voyage. Je me contenterai de dire que les böreks aux épinards, c’est vachement bon.

Le lendemain matin, après une nuit passée en auberge de jeunesse à dormir comme un rocher, je suis facilement sorti du centre-ville et j’ai continué les sauts de puce le long de la chaine des Sharr, où les gens viennent skier le dimanche… puis je redescends vers la frontière… le weekend s’achève, ce fut une bonne remise en jambes en vue des semaines sur les routes turques (à moins que la troisième guerre mondiale n’y arrive avant moi ?) !

Screenshot - 03212016 - 11:45:56 AM

Les notes de bas de page reviennent à la guitare de Petrit Çeku, qui se produisait en ville le soir suivant mon départ.

Paris – Skopje

C’est une chose de clamer que rien ne nous retient, que les douaniers n’attendent que nous et que le blizzard peut bien aller se faire fondre, mais personne n’a envie de partir sur les routes avec un excédent de sagesse en bouche. Alors on s’occupe, on écoute des goguettes, on se déguise en expression, on repousse au lendemain les dernières paperasseries ; et puis une fois les quenottes extraites et la joue dégonflée, on réalise qu’on n’est toujours pas prêt, mais pourquoi ? ce fut probablement cet inconscient désir de faire un dernier beau scrabble. Alors voilà, on s’étouffe un peu devant la chance qui sourit, on place sans encore y croire le joli nonuple, on nettoie ses lèvres barbouillées d’éclair au citron et on est enfin prêt ! Ou en tout cas, on peut raisonnablement passer la nuit qui reste à boucler son sac à dos…

Pour le reste :

26 février, 6h15, à l’aire de Ferrières, dernier café en famille.

26 février, 8h10, après Reims : je m’autorise à finir ma nuit puisque ma conductrice polonaise ne décroche pas du téléphone.

26 février, 11h, après Metz : Elle est allée payer à l’intérieur de la station en me disant : « Je suis désolée, je ne peux pas te prendre, c’est une voiture de fonction ». Elle en resort et me lance : « Tant pis je te prends quand même. » Et si Munich c’était pour ce soir ?

26 février, 16h03, vers Rottenburg sur le Neckar. Je suis au milieu de nulle part, ma conductrice m’a emmené sur la mauvaise autoroute, à 30 bornes au sud de Stuttgart, les pieds piquent de froid, cette nuit ce sera probablement camping sous les sapins enneigés, et il fera froid.

26 février, 18h, (à nouveau) en vue de Stuttgart : « Tu me dis que tu vas camper sur une aire d’autoroute, tu sais c’est grand chez moi tu peux dormir à la maison. »

26 février, minuit, Esslingen : il y a mon conducteur, son frère et un ami, et beaucoup de cadavres de bières sur la table, ça parle de Souabes, de thèse à Pérouse et que Berlin ist so hipster, klaro!

27 février, 17h03 : j’ai pris le RER munichois (Paris-Munich, 2,70€) et voilà que je retrouve Julie à Universität, devant le fleuriste, mon sac à dos endormi entre les narcisses en promo.

27 février, 20h35, Poccistraße : j’ai vu le siège de BMW, j’ai mangé un kebab, on va boire des bières : pas de doute, c’est l’Allemagne.

29 février, 14h, quelque part dans le sud de la Bavière : les bourrasques de neige donnent envie de chanter du Fauve.

29 février, 15h30, périphérie de Salzburg : les Autrichiens sont à l’amabilité ce que Monsanto est à la permaculture.

29 février, 19h, Vrba (Slovénie) : je partage une bière avec mes conducteurs dans un sympathique bar, dans le village du plus connu des poètes slovènes, France Prešeren. L’un de mes conducteurs, Marko, a visité Hrvoji. Hasard formidable…

1er mars, 16h, Ljubljana : avec Matej et Metka, deux bénévoles de Hrvoji, dans le parc de Tivoli, où les jeunes crocus empourprent les pelouses.

2 mars, 23h, frontière croato-serbe : le routier turc qui m’a pris en stop vers Zagreb et moi-même sommes arrivés à la frontière serbe. On s’engage dans la longue file de poids lourds. Les douaniers contrôlent tout, et sans bakchich vous ne repartirez pas avant le matin.

3 mars, 3h30 du matin, aire serbe : une bière histoire de trinquer à cette damnée frontière enfin derrière nous. J’ai le droit de dormir dans la cabine !

www.pizzocaro.com

3 mars, 15h30, Belgrade : Dimitri commence son initiation à la vie belgradoise. La vie belgradoise se mesure en centaines de grammes (de viande).

4 mars, midi, Belgrade : c’est beau quand la boulangère découpe d’aussi larges parts de boureks (feuilletés à la viande, au fromage ou au jambon). Joyeux petit-déjeuner !

5 mars, 13h, périphérie de Niš : le stop marche si bien aujourd’hui que je n’ai même pas le temps de me dire « mec, dans cette ville est né Constantin » que déjà je trouve un routier macédonien bien disposé.

5 mars, 18h, Skopje…

carte ParisSkopje

Parmi mes chouettes conducteurs il y a eu Labinott, Barbara, Daniel, Marko, Victor, Marina, Tomer, Ohran, Aleksandar… Et au fil de mes piétaterres j’ai eu la chance de croiser Alexandra, Enrique, Simon, Giulia, Nada, Metka, Luka, Miroslav, et bien sûr de passer du temps avec Julie, avec Matej et avec Dimitri. Bise les copains !

Si j’avais pris l’avion, à la place de tout ça j’aurais eu un voisin chiant, un hublot plein de buée et un repas en plastique…

Djibouti #3, L’Ardoukôba

assal ardoukoba 2

6 décembre. Je me suis réveillé à la fraiche, le souvenir des étoiles de l’Assal encore aux paupières. Le soleil vient de dépasser la crête des volcans et illumine la dépression. Je range lentement mes affaires, mon pull roulé en boule, un bouquin qui traine, le sac de couchage, la bouteille d’eau, le tapis de sol. Et puis, sac au dos, je rejoins la route. Vers sept heures il fait toujours bon, le soleil chauffe doucement ; ajoutez à ça une goulée de vent frais, une poignée de volcans, un grand lac en contrebas dont le guide vend « les eaux aigue-marine » ; du blanc pour le sel, du noir pour la lave ; et puis de l’orange partout ailleurs, désert, rocaille, poussière.

Et puis, puisqu’on est à -150m, je passe la matinée à grimper vers la mer.

plage du ghoubbet

C’est ici que j’arrive, au Ghoubbet. A Djibouti, en ville, il se prononce souvent à la française, c’est assez drôle, vous le dites comme ça : « Ce weekend on est allés au Goubet », comme si vous disiez « on est allés au Ferret ». Au bout de l’océan Indien, il y a le golfe d’Aden. Au bout du golfe d’Aden, il y a le golfe de Tadjourah. Au bout du golfe de Tadjoura, il y a le Ghoubbet. (Et au bout du Ghoubbet, coupé de la mer par un volcan, il y a le lac Assal.)

On trouve souvent, à Djibouti, des campements touristiques au bord de la plage. Des baraquements parfois délaissés. Des bungalows dont on ne sait pas s’ils font partie d’un complexe en construction ou à l’abandon. Une fois tous les deux jours, un quatquatre atteint la plage, un touriste prend quelques photos et le quatquatre s’en va. Un ou deux locaux dorment sur le terrain. J’ai un livre, j’ai recopié à Djibouti des bouts de la carte routière du pays, encore de l’eau pour un jour ou deux, et deux paquets de biscuits ; je ne sais pas vraiment sur quelle plage je serai le lendemain et ça me plait de ne pas le savoir. Je profite des dernières journées de chaleur, parce que d’ici quinze jours ce sera Paris… ce sera Noël… Sur la gauche de la plage, une petite ile aride, ronde comme une bosse de dromadaire. J’apprendrai son nom à Tadjoura : c’est Guini Kôma, l’ile du Diable. Les superstitieux ne se risquent pas dans les alentours. Et puis la nuit tombe et Orion monte lentement de l’horizon. Je m’endors encore les yeux dans les étoiles. Le vent souffle, c’est bien, pas de tente à monter, les moustiques ne sortiront pas.

guinni koma

Le lendemain, je marche quelques kilomètres. La route fend le désert ; du sable, de la rocaille, un ou deux épineux écrasés au sol. Et puis des pierres de lave, parfois un kilomètre de littoral entièrement noir, une plaque basaltique qui finit dans les vagues. A cheminer le long d’une route déserte (trois voitures en une heure et demie ? toutes en sens inverse, évidemment), on a parfois de bonnes surprises, La Route ouvre un œil, t’aperçoit, elle trouve ça mignon ce que tu fais alors elle murmure un truc au Désert qui pianote sur son appli Faune-et-flore. Et soudain une gazelle s’élance à corps perdu sur la sente poussiéreuse qui longe la nationale, elle vient de loin, elle sautille, se rapproche, me dépasse, et je la suis des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse entre les rochers. « C’est pour le petit, c’est cadeau », a murmuré La Route à son pote Le Désert.

Ce jour-là, 7 décembre, se passe encore au Ghoubbet. Je croyais marcher en attendant qu’un automobiliste s’arrête et me fasse monter jusqu’à Tadjoura. Mais finalement, après deux heures, il y a eu ce panneau en bois sur la route, fléchant un campement touristique, et je l’ai suivi, parce que l’eau commençait à manquer. Là-bas, le type est adorable, le rivage superbe ; quand je tends un billet pour la bouteille d’eau, il me répond : « Non, pas toi. Pas les voyageurs », en montrant mon sac à dos. Je lui demande si je peux dormir sur la plage à la belle étoile, ce soir. Il acquiesce et m’apporte une plâtrée de riz aux légumes.

Les huttes sont construites sur une petite avancée qui domine l’extrémité ouest de la baie. De part et d’autre, en contrebas, s’étirent de petites plages auxquelles succède la plaque de lave. Le campement touristique s’appelle l’Ardoukoba, du nom du volcan qui sépare le lac Assal de la baie du Ghoubbet. L’Ardoukoba. J’ai toujours été fasciné par le lexique qui tourne autour des volcans, à commencer par leur nom. Celui-ci s’ajoute à la liste de mes préférés, ces toponymes étranges, quadrisyllabiques, à des continents de distance… Le Cotopaxi en Equateur, son cratère à la lèvre neigeuse. Le terrible Krakatoa, en Indonésie, un gros badass dont l’éruption de 1883 a provoqué un gigantesque tsunami. Le Pinatubo, aux Philippines, et son panache de fou furieux qui l’emplit de doutes : « suis-je un volcan ou suis-je un nuage ? », d’ailleurs les vulcanologues l’appellent stratovolcan. Pi+na+tu+bo : cette combinaison de syllabes simples a toujours été pour moi un synonyme d’apocalypse. Et voilà, l’Ardoukôba s’ajoute maintenant à la liste.

sables blancs

Le lendemain, après une petite heure à bouquiner Absalon, Absalon ! sous l’ombre maigre d’un épineux, j’ai fini par attraper une voiture allant sur Tadjoura et j’ai longé la plage en direction du nord. Quelques pêcheurs au filet, qui attendent la marée haute. Puis des criques désertes. Le deuxième soir, j’ai fini par me décider à monter la tente, parce qu’au crépuscule les vipères sortent profiter de la fraicheur. Ne pas voir Orion au-dessus de moi me rend un peu triste. Je crois que c’est presque devenu une sorte de doudou.

Sur le golfe de Tadjoura, comme sur l’Aden, comme au Sinaï, le cordon d’algues et de fragments de coraux est doublé par des cordons de plastique. Tongs, bouteilles, bouchons de bouteilles, sacs. Voilà. En plus d’être de gros dégueulasses, on est des débiles, et on salope notre terre dans l’insouciance jusqu’à crever d’une plasticalgie quelconque. On est des débiles. C’est bien triste. On déclenche des guerres pour s’accaparer tout le pétrole qu’on peut, comme ça on fabrique des mégatonnes de plastique qui empoisonnent la vie marine, qu’on surpêche afin de crever plus vite. Et le requiem de tout ça, c’est une partition de plastique sur le front de jolies plages.

Un jour, heureusement, l’Organisation des Volcans Unis tiendra un Conseil extraordinaire et chacun prendra ses responsabilités. Nuées ardentes et vieilles dentelles. Le Mont St. Helens dynamitera les Etats-Unis, le Cotopaxi coupera en deux l’Amérique du sud ; l’Europe sera défigurée par le Vésuve, l’Ardoukôba enverra l’Afrique en enfer et le grand Pinatubo maitre-des-ténèbres-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom transformera ce qu’il reste de l’humanité en poudre de fossile. Ensuite il n’existera plus rien du tout sur la planète et on pourra prendre du temps pour soi, petite manucure du cratère, traitement gastrique contre les remontées acides, tac, et le Grand Pinatubo pourra enfin réfléchir à froid, et peut-être réintroduire les dinosaures, ou les blattes géantes, ou les pissenlits, bref, ce sera pas compliqué de trouver moins con que les primates.

ghoubbet tadjoura