Archives du mot-clé Italie

Par les Grisons

12 avril, Novo Mesto

Etre au sec dans des vêtements tièdes. Teeshirt et caleçon de route lavés de frais sous mes pieds rouges et ruisselants au cours d’une douche brulante de quinze minutes. Le balcon de l’auberge de Novo Mesto donne sur de quiètes ruelles qui après la pluie prennent la respiration profonde des dormeurs. Façade vert amande un peu sale taillée d’une longue gouttière autour de laquelle on n’a pas repeint depuis des lustres et qui laisse apparaitre de belles pierres orangées qui s’effritent. Les citadins aussi ont le pas tranquille maintenant que les averses ont cessé mais le long des trottoirs à petits pavés gardent le parapluie ouvert, par prudence ou par paresse, ou juste parce que c’est agréable de lui faire prendre un peu le sec, pourquoi un parapluie ne verrait-il que la pluie ? Une petite maison jaune, tout au bout de la perspective, avant que la ruelle ne s’enfuie à nouveau.

Dans la rue entre Marghera et Mestre, hier matin – parce qu’il faut dire, redire et écrire que ce n’était qu’hier matin sinon j’aurais peine à y croire, les jours de stop valent triple dans le souvenir qu’on s’en fait -, un bonhomme s’était arrêté pour me demander ce que je pouvais bien foutre, trempé avec mon sac à dos, quinze bornes hors de Venise, avant de passer son chemin en me gratifiant d’un souriant : « Pioggia fino a domenica ! » C’est le genre de conclusions dont on se passerait bien quand on fait du stop en Italie par un jeudi maussade, « Il pleut jusqu’a dimanche ! »
Parce que l’Italie n’est pas forcement une partie de plaisir. Tout peut commencer par de belles sessions de stop germanophones en Haut-Adige, après quoi on subit des heures de pluie au péage de Bolzano, on se fait chasser : des péages, des bretelles, des rondpoints, par des policiers dont le regard noir a probablement été acquis de haute lutte au cours d’une formation de deux jours ; même sur les aires d’autoroute il se trouvera bien de la flicaille pour avancer vers vous en désapprouvant du doigt vos velléités beatniks. Sur les routes plus modestes, le relais passe aux carabinieri qui vous cueillent en pleine campagne à l’heure du déjeuner (le leur ; un autostoppeur ça ne mange pas, ça tend le pouce et ça ferme sa gueule) et passent des plombes à inscrire dans leur tableau vos prénoms, votre lieu de naissance, et d’autres plombes encore à lire ce passeport comme un bon roman, à apprendre les couleurs au fil des visas et des tampons, violet coréen, jaune papou… En perdant mon temps à la sortie d’une station-service de Vénétie où j’ai fini par monter la tente – dissimulé derrière d’affables semi-remorques -, au revers d’une glissière de sécurité que seul un autostoppeur aurait l’énergie du désespoir d’atteindre puis de graffer j’ai lu mercredi soir : « Italien de mes couilles ». J’avoue, piteusement, que lire ce témoignage m’a bien réconforté.

Les relatives difficultés italiennes permettent de chérir d’autant plus l’absolue sweetness des trajets suisses et slovènes. La gentillesse du vieux Grison qui m’a offert une longue route à travers la Suisse dans un schwyzerdütsch mâtiné de romanche, l’étrange expérience du train à voitures du tunnel de Vereina, les hautes congères en franchissant l’Offenpass, l’austérité romane du val Müstair, le parfum des glycines dont les grappes lourdes adoucissent les façades de Vénétie, les forêts slovènes.

Le soir, au chaud dans mon duvet derrière une station-service ou une aire de camions, il y a bien trois quarts d’heure de lecture avant que je préfère la rêverie somnolante à la littérature. C’est Alexis Zorba de Níkos Kazantzákis, savant mélange d’ideaux bouddhistes et d’hédonisme persan, de mélancolie et de fureur de vivre ; et tout se passe en Crète, sur la plage, en grignotant des olives.

Déjà 19 h sur ce lit de Novo Mesto qu’un couple de routards slovènes sédentarisés a tenu à me payer (« So many people helped us on the road in the past, it’s our turn now!« ) alors que je grelottais vaillamment à la sortie de Mirna Peč, très loin des chaleurs crétoises et des envolées de Hafez. Il ne pleut plus. Tant mieux : parce qu’il y en a encore sur les routes, des autostoppeurs grelottants.

19 h et au chaud je croque dans l’un des millions de petits fromages de chèvre que Mathilde m’a légués en quittant la ferme. Pas sûr qu’ils voient la Grèce comme promis : c’est mon plaisir solitaire, un chaque jour, tantôt en réconfort, tantôt en célébration… une vraie eucharistie à la mode de l’autostop, au nom de la Route, de la Chèvre et du Saint-Cabri, amen. La Grèce, la tomme la verra peut-être, je me suis promis de ne pas y toucher avant la halte en Bosnie, quitte à baragouiner à tous mes conducteurs que là dans le petit sachet qu’ils voient dépasser il y a de merveilleux fromages de ma cousine et que c’est ça qui sent, pas moi ; et après tout ça lance la conversation. Mais à Sarajevo je la dévorerais bien.

8 au 12 avril (Bâle – Glorenza – Vicenza – Marghera – Ljubljana – Novo Mesto)

En stop #2, de Ljubljana à Mulhouse

Il a fallu quitter la Slovénie, c’était une matinée assez morose.

hrvoji kirchbergHrvoji – Ljubljana nord – Kranj – (Sesto – Zurich -) Baden – Bâle sud – Chalampé – Masevaux – Kirchberg.

Avec Matej, un autre bénévole qui rentrait sur Ljubljana, on est partis de Hrvoji vers 11h le 20 aout, et j’ai atteint l’Alsace (et même la rue du Moulin) le lendemain à 15h. Du stop rondement mené !

Du coup je me dois de parler un peu de mon voyage avec Matthias, qui m’a pris en stop à Kranj, pas très loin de Ljubljana, sans que je me doute (probablement lui non plus en fait) qu’il signait pour 700km, quelques photos-souvenirs et un hébergement à Zurich. On a pris de belles routes et on s’est arrêtés boire un café à Sesto, au pied des Dolomites :

IMG_2166

Tout au long de ce trajet intéressant et joyeux (je précise que Matthias faisait Zagreb – Zurich et ça m’a fait penser que si ça se trouve il existe des gens qui font la liste de toutes les villes qu’ils voudraient découvrir et ensuite voyagent dans l’ordre alphabétique), on a écouté pas mal de musique (ce que je n’ai pas dans mon sac à dos), entre autres :

Se faire l’album entier c’était un peu la cerise sur le gâteau.

La route de nuit a permis aussi d’écouter, entre autres, les premiers albums des Smashing Pumpkins et de Live, un groupe aux accents de Pearl Jam qui maintient éveillé. On a passé le temps, on a comparé le slovène et le croate, Matthias a parlé d’architecture, moi d’archéo, et surtout il m’a parlé de pleins d’endroits en Croatie que j’ai maintenant très envie de voir, à commencer par la vieille ville de Split (dont la ville médiévale s’est construite à l’intérieur puis autour d’un ancien palais romain) et l’orgue maritime de Zadar ! On est arrivés sur Zurich à minuit passé et je me suis endormi sur un matelas pour moi dans une chambre pour moi, sensations bizarres et pas désagréables. C’était le kirsch sur la cerise sur le gâteau…

IMG_2172

Le lendemain matin, petit panorama zurichois avant de reprendre la route jusqu’à Baden, où j’ai levé le pouce pour la première fois depuis 700km…

Le lendemain surtout, comme toujours quand je fais du stop en Allemagne (ok j’en ai fait deux fois dans ma vie mais deux fois c’est déjà la porte ouverte à un « comme toujours »), je me suis fait questionner par la douane allemande et, comme toujours, ils avaient l’air (et le comportement) d’agents de la STASI reconvertis. Je développerai peut-être cet épisode dans un autre article genre un bilan d’été, mais là ça me gave de finir sur ça alors que ce voyage en stop a été globalement parfait. Bref, cinq minutes après les Allemands qui m’avaient pris en stop m’ont déposé à une sortie d’autoroute et j’ai traversé le Rhin avec à chaque pas une joie de vivre un peu moins dissimulée, mon avenir proche était peuplé d’amis et d’un marcassin à la broche.