Nerval

Turkménistan #3, Fuite à Dashoguz


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Köneürgench, 3 septembre. Ils discutent en turkmène et Valentin fait la moue. Moi je n’ai plus qu’une idée en tête : quitter le site. L’homme au guichet a, comme à son habitude, demandé mon passeport et a consigné mon nom et le numéro de mon visa puis il a demandé mon adresse. Valentin a donné la sienne avant que j’aie pu répliquer. La plupart des locaux n’ont aucune idée des lois bizarres qui concernent les étrangers, dont celle stipulant qu’il leur est interdit de séjourner chez un Turkmène. J’avais essayé de lui expliquer sur le chemin des monuments mais mon turc est rachitique.
On s’éloigne du site tandis que l’homme du guichet passe un coup de fil sur son portable. La situation me parait particulièrement anxiogène. Je fais mes adieux et gagne la route principale, où je tends le pouce comme un naufragé ferait des signaux de fumée à un lointain navire. Au bout de quelques minutes, je suis hors de la ville, en route pour Dashoguz, dernière ville avant la frontière. Je devrai y prendre mon mal en patience et y passer la nuit, sagement, à l’hôtel, comme un enfant grondé qui se compose une mine sage. Leitmotiv : filer doux. La chambre d’hôtel est bon marché, tant mieux. Elle ouvre sur un petit balcon au-delà duquel se déploie une large avenue flanquée d’énormes immeubles gouvernementaux immaculés, plantés au milieu d’espaces verts déserts. Urbanisme turkmène pur jus. Dans le renfoncement où ronronne l’air conditionné ont été dissimulés des dizaines de mégots de cigarette. Le type a dû fumer là, sur le balcon, agenouillé derrière le parapet en briques blanches, à l’abri du soleil et des regards. (C’est interdit, les cigarettes, au Turkménistan. Les gens les achètent en murmurant derrière les comptoirs, ou demandent furtivement où s’en procurer, comme s’ils cherchaient du hasch.) Du lit au balcon, du balcon au lit, c’est tout l’itinéraire de mon dernier après-midi, sursautant à chaque vrombissement de la clim, boule au ventre à l’idée que la police pourrait remonter jusqu’à mon hôtel à chaque instant ou, hypothèse plus probable encore, communiquer mon numéro de visa au poste-frontière pour qu’on m’y cueille demain matin.
Le soleil se couche, incendiant les vitres des immeubles à l’est. La nuit tombe rapidement. J’ai l’esprit à peine plus tranquille et j’ai cessé de lancer compulsivement des parties de démineur sur mon ordinateur pour m’occuper la tête. J’ai lu quelques-unes des nouvelles que Karim m’avait envoyées le mois dernier. L’une expose une légende chrétienne, l’autre se passe dans un hôtel de Gaza. Les phrases sont d’une beauté simple. Barbara évolue dans les champs de blé. Les coordonnées géographiques de Gaza jettent leurs chiffres à la langueur qui épaissit la chambre d’hôtel et, à un moment, je n’arrive plus à savoir de quelle chambre d’hôtel s’occupe ma lecture, celle de Gaza, du texte de Karim, ou celle de Dashoguz.
Pour finir j’ai lu quelques chapitres du Voyage en Orient de Nerval. Il vient de quitter Vienne et à Trieste s’est embarqué pour Alexandrie. Son itinéraire est inventé : le livre compile en fait son voyage à Vienne de l’hiver 1841 et le périple en Orient qu’il a entrepris deux ans plus tard. Je crois que même Nerval ne m’apaise pas tout à fait et que j’absorbe frénétiquement tous ces détails biographiques de la même façon qu’à l’heure précédente je faisais des clique-droit sur les mines.
Je m’endors étonnamment vite et n’émerge le lendemain que grâce à mon réveil. Il est 7h30 quand je quitte l’hôtel. Une heure et demie après, je suis devant les douaniers. Ils ont l’air préoccupé.
« La frontière est fermée à cause de la mort du président ouzbek. Mais votre visa turkmène périme ce soir alors ne vous inquiétez pas, vous pourrez passer. On va appeler les Ouzbeks. » En bref, ils n’ont rien à faire de leur journée que refouler les locaux et s’appliquent bravement à aider le pauvre touriste que je suis. Après une fouille sommaire de mes bagages et un examen un peu plus méthodique de mes quelques médicaments (importer de la codéine en Ouzbékistan expose à une lourde amende, ne me demandez pas pourquoi), ils me font signe d’y aller. Je monte dans le minibus le temps des 500 mètres du no man’s land. Je passe les grilles. Je suis en Ouzbékistan. Le voyage serein peut recommencer…

Elle est belle, mine de rien, l’entrée de Najm ad-Din, à Köneürgench… Carreaux sombres, carreaux manquants :

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Ethiopie #6, Obélisques et bondieuseries

Ce blog n’est pas un guide de voyage alors je vais passer rapidement sur les tas de sites touristiques incontournables d’Ethiopie. Mais les photos valent la peine alors je vous les poste.
Lbet giorgis vu du cielalibela. On est allés sur le site à six heures du matin. Les gardes n’étaient pas encore bien réveillés et on a eu le temps de poser les pieds sur le rocher de Bet Giorgis (l’église Saint-Georges) avant qu’on nous demande les tickets d’entrée, dorés à la feuille d’or, que nous n’avions pas…

L’affaire est simple et chacun vous la racontera avec plaisir. « Il y a quatre ans, l’entrée aux églises coutait 50 birr [2€]. Ils ont décidé d’augmenter le prix du billet à 350 birr. Ils ont vu que les Occidentaux payaient toujours, alors maintenant c’est passé à 1000 birr [45€]. » Bienvenue dans la machine touristique. Je n’ai pas payé. C’est surement stupide, une fois parvenu si près. Mais 45€ c’est presque mon budget bouffe pour un mois. (Un jour je vous parlerai de mes comptes. Je les tiens hyper scrupuleusement, pour qu’à mes vieux jours, dans ma petite maison d’Inis Mór, je puisse m’occuper à les analyser en camemberts.)

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Je ne sais pas pourquoi je viens en Ethiopie. Lalibela vend du rêve mais ce n’est pas visiter Lalibela qui rendra le voyage réussi. En Egypte, j’aurais troqué les pyramides et la vallée du Nil pour les deux ou trois matinées passées à discuter avec des inconnus. Les inconnus n’en sont plus, et si je savais peindre je voudrais leur dessiner une fresque en leur hommage. Une pyramide, ça vous aide à être heureux, vous ? Salut Saint-Georges, je reviendrai quand tu seras moins chère. (Je peux toujours courir.)

  

De Lalibela, on est partis pour Gondar et ce fut l’occasion pour moi de voir une église que j’avais pas pris le temps de visiter la première fois, Debre Berhan Selassié. Grand bien m’en a pris. Rien qu’à l’extérieur il y a plein de belles choses, de la toiture au message sur les bidons, « please don’t put anything inside because it is holy water »… ça m’a fait ma journée.

Quant aux peintures qui couvrent l’intérieur de l’église des murs au plafond, avouons qu’elles déboitent.

 Et puis direction Aksum, où nous attend une civilisation des premiers siècles de notre ère qui aurait unifié les deux rives de la mer Rouge et qui alimente des tas de fantasmes. C’est que c’est dans cette région qu’on cherche le royaume de Saba… oui, la reine de Saba, venue visiter Salomon, qui conduit au-devant d’Israël sa caravane au parfum de santal, la reine de Saba dont la figure éclairée par la lune et les doigts trempés d’ésotérisme m’ont longtemps bien fait fantasmer (esthétiquement, je précise) (faut dire qu’elle m’est venue par l’intermédiaire de Nerval) : c’est tout à la fois l’appel au voyage et le mythe en marche, le mythe qui serpente du sud au nord, le long de la mer Rouge, un nouveau mythe qui s’érige à une vitesse de djinns, à une époque où Ophir et Pount avaient encore droit de cité sur les cartes. Pharaon trainait dans le coin aussi. Bon. Beaucoup de rêves, peu de vérité archéologique. Quoi qu’il en soit, ce gloubiboulga mythique n’est pas pour rien dans le tracé de ma route depuis dix mois : )

Et ici, la tradition affirme que les Empereurs d’Ethiopie sont les descendants du fils de la reine de Saba et du roi Salomon, c’est pour ça qu’on les appelle Salomonides. Mais les dates ne collent pas avec celles de l’empire d’Aksum, qui a probablement succédé à ces cultures moins connues ayant laissé des vestiges de ce côté-ci de la mer comme du côté yéménite. Bon, quoi qu’il en soit, les stèles aksoumites, certaines plus volumineuses que les obélisques égyptiens, sont assez bellegosses. Celle qui a chuté est particulièrement impressionnante. Un peu l’impression d’avoir le royaume à ses pieds ou une quelconque légende déchue, squelette de brachiosaure, reptile de Tolkien.

Voilà, le circuit historique c’est fini. Il y aura bien quelques bondieuseries postérieures, des monastères nichés au diable, mais notre expérience les a rangés dans la catégorie « randonnée ». Vous comprendrez. Les bouteilles d’eau c’est important, en pays aride… voilà pour la petite phrase introductive de l’article suivant (qui ne viendra pas avant des siècles).

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