Pamiris

Asie centrale #9, L’automne vient…

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Sur la Pamir Highway, un peu avant Alichur. Plateau à 4000m

Traverser les Pamirs n’a pas été une mince affaire en stop, j’ai eu parfois très froid, j’ai crié après le vent glacial, j’ai eu mal au cou à force de vouloir disparaitre dans mon écharpe. Le plus étrange dans l’affaire, c’est que j’ai eu beau hurler assez souvent mon inconfort, ni les montagnes, ni les vallées n’ont pris la moindre mesure pour éradiquer ce satané blizzard. Oui la scène que voici a été confirmée par plusieurs témoins oculaires et auditifs, à divers endroits de la Pamir Highway entre le 27 et le 29 septembre : il y a le petit Français, là, il est tout recroquevillé dans son blouson, dans son jean froid, à faire les cent pas les mains enfoncées dans les poches, à trembler du thorax et mouiller l’écharpe qu’il s’est mise jusqu’au nez, sur une route où passe un poids-lourd toutes les deux heures et rien d’autre. Une masse blanche apparait au loin, vite tendre le pouce et faire un grand sourire, ah mais c’est une vache. Un bruit de moteur ! ah c’est juste le voisin qui va chez le voisin. De temps en temps le petit Français qui grelotte interrompt ses allées et venues, sort le cou des profondeurs de son écharpe, regarde à droite et à gauche, il a l’air de vouloir gratter l’horizon jusqu’à y faire un trou, au moins il y aurait quelque chose, une couleur différente, un portail galactique, une tache de gras, peu importe, quelque chose d’autre que cette ligne de goudron déserte et ce vent qui siffle, bref il s’est arrêté et puisque rien ne se passe à part le vent qui siffle et qui glace les oreilles le nez les lèvres les mains les pieds les jambes et encore les oreilles, il lève la tête et crie au ciel (d’un bleu sardonique) : « Je me PÈLE le CUL ! ». Il est tout seul, raide comme un piquet à cause du froid et de l’attente qui n’en finit pas, et il ouvre la bouche comme ça et prononce cette phrase, et parfois la vallée lui répond : « cul !… uuu… »

Heureusement, la chaleur des gens n’était pas si loin. Plusieurs fois j’ai croisé Vera et Cyril, des Flamands qui pédalaient vers le Kazakhstan. Leur silhouette tranquille apparaissait dans le virage, de loin j’avais encore des doutes mais c’était bien eux, et ça réchauffait de pouvoir discuter un peu ou de partager un snack. Sur leur smartphone ils avaient des nouvelles fraiches de tous les cyclistes que j’avais croisés jusqu’ici, sur la Caspienne, à Téhéran et à Boukhara…

Quelques petits liens en passant : le blog de Pierre et Lucie, Des petits mollets dans la tête, et le site de Vera et Cyril, Oufti! !

Et puis le soir, avant que la nuit tombe, j’ai toujours été pris sous l’aile d’une famille pamirie, m’offrant en riant du thé et des couvertures, du riz au lait fumant et des parts de leurs énormes et délicieuses miches de pain. Un matelas pour la nuit, aussi, et des questions, des incompréhensions, d’autres rires et jamais la moindre gêne.

A Murghab, transi de froid après avoir attendu toute la journée à la gare des camions, j’ai fini par embarquer avec des routiers kirghiz. C’était la fin des Pamirs, presque. On a passé quelques cols à 4500m, on a regardé filer les paysages désolés et la terre blanchie puis la nuit est tombée, à une heure du matin on était au poste-frontière, la neige dans les ténèbres repeignait tout en nuances spectrales.

fotoJe me souviens avoir été accueilli par un de mes conducteurs kirghiz, le jour suivant, dans la maison familiale entourant un grand verger jonché de pommes et de noix. L’après-midi, on l’a passé dans la rizière, à faucher. Puis d’autres trajets, d’autres conducteurs, jusqu’à ma dernière halte, sur le lac Issyk-Kul, où j’ai appris à démonter des yourtes et où les pommes et poires du jardin, avec les noix du marché, m’ont fait faire de bons crumbles. (La photo n’a pas l’air très pertinente mais elle l’est quand même un peu, je pense que j’étais en train de faire la vaisselle du crumble…)

C’est à Grigorievka, aussi, que j’ai commencé à voir clair dans la suite du voyage et à quoi 2017 ressemblerait. C’est très excitant. Mes jours dans le Wakhan m’avaient conforté dans l’idée que je voulais voyager léger. Je me suis souvenu d’un mail que j’avais envoyé cet été en rentrant du Sinaï. J’étais bien en avance à l’aéroport de Charm et, après avoir écrit dans mon carnet, j’avais répondu à un message de Karim. Je me souviens lui avoir dit qu’un jour peut-être j’aurais la force de voyager comme un sadhu. Sans affaires ni wifi. Juste sur la route, avec une couverture, un passeport, un carnet. J’avais écrit ça à Karim et je m’étais rendu compte que c’était aussi la première fois que je me l’avouais, à moi. Les mois ont passé, à Grigorievka un soir sur le balcon il faisait frais et j’ai eu cette bouffée d’enthousiasme à me dire que je commençais à me sentir prêt : 2017 serait toujours en voyage mais tout léger, tout déconnecté. L’automne kirghiz ça rafraichit les idées.

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A la mi-octobre, il a commencé à faire sacrément froid. La Chine ne voulait toujours pas accorder de visas à tous ces vagabonds centralasiatiques fort incommodants et tous les voyageurs de la soie se mettaient à envisager Hong Kong, Bangkok, Oulan-Bator… Moi le 18 octobre j’étais dans l’avion pour Delhi… Le lendemain, je suis arrivé à Amritsar, dans le Punjab. Jürgen, qui bénévolait avec moi au Kirghizstan quelques jours avant, m’a envoyé une photo de notre balcon et du jardin. Ouais, j’avais bien fait de filer au sud…

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