Qaraqalpaqstan

Qaraqalpaqstan #3, Méditation qaraqalpaqe

La nuit est tombée depuis longtemps. Au crépuscule, en périphérie de Konrat, on a demandé à une vendeuse de yaourt où se situait la prochaine station-essence. Elle a appelé l’une de ses connaissances, qui nous a guidés en voiture jusqu’à la pompe. Depuis, on roule à travers le Qaraqalpaqstan et chacun a cédé au silence qu’intime la route de nuit, l’un sur son smartphone, l’autre dans ses rêves. Moi je laisse mes pensées vagabonder, c’est si facile lorsque la nuit défile derrière les vitres. Alors ce n’est pas vraiment une méditation : je ne fais pas le vide dans mon esprit, je ne prête pas particulièrement attention à ma respiration. Mais une pensée m’a pris la main et m’entraine à sa suite. Son sillage est plein de clarté. C’est une expérience que les trajets nocturnes me permettent souvent. Et depuis quelque temps, les films aussi : j’ai de plus en plus de mal à rester concentré sur un film, surtout lorsqu’il est bon. L’action, l’image dialoguent vite avec mes pensées, m’inspirent des solutions, des projets, des décisions. Dans un véhicule, devant un film, nous sommes en mouvement et pourtant le corps est tranquille. Il n‘y a plus rien pour empêcher l’esprit de vaquer à ses bonnes occupations.

Je pense aux messages que j’ai reçus ces derniers temps, de plusieurs points de mon entourage proche et lointain. Toujours des messages magnifiques. Est-ce l’éloignement qui veut ça ? Pourquoi écrire à Olivier devient-il un exercice de sincérité et d’introspection ? parce qu’il est loin, qu’il ne rimerait à rien de lui servir les éléments de langage dont on use au quotidien ? ou parce que c’est ainsi, de plus en plus, qu’il essaie de s’exprimer sur son blog, et qu’on s’harmonise juste à son ton lorsque c’est à nous de donner des nouvelles ? Peu importe la raison ; le fait est que, ces temps-ci, chaque email que je reçois se bat pour être le plus beau, le plus sincère, le plus réfléchi, et provoque en moi une grande gratitude. Parfois j’ai du mal à y répondre. Je le reçois, le lis, le laisse de côté, l’amour aux yeux. Et quand je le relis pour me le remettre en tête, je ne vois pas quoi y répondre, il est si beau, si complet… si bien que je retarde encore ma réponse.
C’est encore plus étrange lorsqu’il vient de quelqu’un avec qui j’échangeais peu. Comme si c’est l’éloignement et l’introspection qui nous poussaient l’un vers l’autre. Dans la nuit qaraqalpaqe et le ronron du moteur je repense à un petit bout de papier que j’ai retrouvé il y a quelques jours, glissé au fond d’un carnet, écrit au crayon rouge. C’est une phrase de Misou que j’étais triste d’avoir perdue. On devait discuter comme d’habitude devant la supérette du camp, dont j’étais en charge le soir. La nuit tombait, à droite des cuisines on voyait le lagon s’assombrir et au loin les montagnes d’Arabie dynamiter l’horizon à coup de couleurs absurdes. On discutait. J’avais dû saisir discrètement le premier crayon qui trainait alentour pour noter ce que Misou venait de dire au milieu d’une anecdote. Alors ce papier, je peux bien le perdre maintenant ; mes yeux se sont posés dessus il y a quelques jours et je n’ai plus que cette phrase en tête. « C’est dans l’espace qu’on se rencontre de la façon la plus profonde et la plus intime. » Elle avait dû la prononcer comme ça, les yeux dans le lointain, ou regardant Max s’amuser avec un autre chien à se mordre le museau, entre une anecdote horoscopique et un commentaire sur l’épaisseur de sa pizza. Pas un mot beaucoup plus haut que l’autre, rien qui puisse faire dire « cette fille s’écoute parler », tout sur la même fréquence… Pourtant quel esprit clair, bien au clair avec le monde. Du Misou tout craché. Ca m’étonnerait que tu lises ces mots, mais je n’ai pas de souci à me faire, tu les reçois d’une manière ou d’une autre.

J’ai donc cette phrase dans la tête et le souvenir plus récent de ces mails réguliers qui m’arrivent pleins de beauté, pleins de cœur. Je me dis que l’éloignement est aussi bon à ça. Il n’y a pas de meilleur endroit pour se rencontrer que la distance. C’est là où l’on rencontre l’idéal que chacun porte en soi. Chacun finit par s’exprimer sur la fréquence qui lui correspond le plus, parce qu’à quoi bon agiter tel ou tel costume lorsque six mois et 5000 kilomètres nous séparent, sans compter ce temps indéterminé qui s’étend jusqu’à nos retrouvailles ? Ils sont jouissifs à lire, ces mails rédigés dans le clos de notre idéal. A recevoir tant d’introspection et tant d’amour au beau milieu des phrases, je suis bien incapable de me dire que j’ai pris un mauvais chemin. Chaque message déverse quelques litres de ciment frais sur toutes les décisions que j’ai assemblées depuis deux ans.
Parfois il n’y a pas les emails. Tous les gens qu’on croise sur la route, tous les J’ai-pas-de-mail-mais-j’ai-facebook auquel je réponds Ah-oui-mais-moi-c’est-l’inverse. Tous les gens des mêmes étapes, des mêmes bénévolats, auxquels je donne mes coordonnées en vitesse au moment du départ, et qui les perdent peut-être, ou n’y pensent plus, parce que la vie a les bras si vastes. Et ceux sans adresse, Misou la première. Pour tous ceux-là c’est encore plus puissant. Chacun se met à cultiver en lui l’idéal qu’il a senti de l’autre. Les mauvaises pousses meurent d’elles-mêmes. Peut-être que ça s’appelle « idéaliser quelqu’un », oui ; et j’ai bien du mal à comprendre pourquoi on a pris l’habitude de considérer ça d’un mauvais œil.

Idéaliser quelqu’un. Chacun porte son idéal en lui. Chacun tend à s’y fondre. Idéaliser quelqu’un c’est lui dire qu’on voit l’idéal qu’il porte, lui dire qu’on le voit aussi bien que lui et que la route qui y mène est belle. Et si dieu est un nom commun signifiant « le concept de perfection » alors oui, comme dirait je ne sais quel apôtre « dieu est en chacun de nous » et idéaliser quelqu’un c’est lui dire « je vois que tu es dieu ». Alors la question n’est pas de savoir si tu es parfait. Tu l’es. La question est de savoir de quelle façon la perfection s’exprime en toi. Ensuite il y a quelques décisions à prendre (elles se prennent assez naturellement), de manière à dégager ce canal par lequel la perfection s’exprime, comme si c’était une rivière dont le cours a été un peu obstrué au fil des années, par des branches mortes, des paquets d’algues.
On roule toujours, en marquant parfois quelques écarts pour éviter un nid-de-poule. Mes pensées se sont dirigées vers le Tadjikistan et mon envie d’y marcher quelques semaines, de village en village, sans affaires. Je crois que c’est une idée qui m’est venue naturellement pour commencer à dégager la rivière. Mais la haute montagne, à la fin septembre, c’est peut-être un peu tard dans la saison pour une telle expérience. Peut-être que ça attendra l’Asie du sud-est… Les routes tadjikes auront le dernier mot… Mon cerveau a commencé à battre la campagne, mes réflexions se sont un peu effilochées. C’était au Qaraqalpastan, il faisait nuit…

Qaraqalpaqstan #2, La mort d’Aral

Mordaral, Mordaral, ne serais-tu pas un ténébreux cousin de Maldoror ? toi aussi, tu déclames face à l’immensité ? On pourrait facilement parvenir à l’extrémité de l’ancien port de Moynaq et, perché sur la falaise, s’adresser en ces mêmes termes à la vaste plaine de sable qui s’étend à nos pieds. « Je te salue, vieil océan… » La solitude qu’on y éprouve n’aurait pas dépareillé chez Lautréamont. Car l’Aral est toujours là. Sa présence est très forte. La petite ville de Moynaq ne ressemble pas vraiment aux villages de terre crue que l’on longe sur les routes du Qaraqalpaqstan. Séparées de la rue par des murets blancs, les maisons arborent des fenêtres peintes en bleu. On voudrait y sentir la mer. Le nez ne la sent plus. Les yeux ne la voient plus. Pour le cerveau, elle est partout.
Au bout de Moynaq, une rue à droite mène à ce qu’on appelle probablement un monument commémoratif, bizarre pyramide de ciment flanquée de dates et de formes bleues. Qui donc est mort ici, en bordure du désert ? qui d’assez important et controversé pour en célébrer la mémoire à l’écart de la ville ?
La mer.
L’Aral, large et ronde, la traine bleue irisée, a quitté Moynaq au début des années 70, menant sa triste silhouette de plus en plus loin jusqu’à laisser l’horizon plein de sable. Aujourd’hui elle survit encore, comtesse déchue, âgée maintenant, en exil au Kazakhstan. C’est la culture intensive du coton qui l’a chassée si loin. Il parait qu’au Kazakhstan on s’essaie à quelques perfusions pour la maintenir en vie. De ce côté-ci, côté Têtaclakistan, on a montré que l’homme savait rebondir face aux caprices de l’environnement : on se satisfait bien de son assèchement pour entamer la prospection de gisements pétrolifères. C’est merveilleux. Y a pas à dire.

En postant cet article j’ai dû faire quelque chose de vraiment triste, que j’espère ne jamais avoir à refaire. Il fallait mettre à jour mon itinéraire et j’ai vu la carte de la région selon Google Maps, sur laquelle figure encore la partie orientale de l’Aral. J’ai commencé à appliquer dessus de la couleur grise, la couleur du fond de carte. Le bleu a rapidement disparu sous les coups de crayon. « Aujourd’hui, les enfants, nous apprenons à effacer la mer. »

Mais pas d’inquiétude, ce bleu il n’est pas perdu. D’ici quelques années on pourra recouvrir les Maldives avec.

On a, depuis, rassemblé les épaves disséminées sur l’ancienne côte. On a mis de l’ordre. Il fallait ranger le désert, vous comprenez.

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J’aurais bien passé la nuit sur l’un des bateaux. Le ciel doit être stupéfiant ici. Mais j’avais rencontré quatre gentils gars, des Ouzbeks de Termez (la ville à la frontière afghane), qui mettaient les voiles sur Khiva. J’ai accepté l’invitation. On est resté à Moynaq le temps du déjeuner. Sur la table, du poisson frit (de la carpe de l’Amou-Daria), des tranches de tomate, de concombre et des rondelles d’ognon, une corbeille de bon pain, une théière et quelques bouteilles de Qarataw, la très réputée vodka qaraqalpaqe. Les toasts se sont enchainés, on a plaisanté en ouzbek (incapable, donc, de vous dire de quoi on a ri, mais on a beaucoup ri), j’ai appris quelques mots (santé se dit çokştereş) en mangeant un deuxième ration de carpe et puis on est parti, laissant au vent du désert Mordaral et ses capitaines fantômes.

Qaraqalpaqstan #1, Nuit à la nécropole

Je n’ai pas su résister à cette tentation. Le Qaraqalpaqstan se situe au nord de l’Ouzbékistan ; c’est une région autonome et j’aime écrire son nom. C’est une région où l’on trouve d’anciens ports en plein désert… mer d’Aral, nous entends-tu ? et son nom signifie « le pays des chapeaux noirs ». Elle fut finalement assez riche d’inspiration. Qu’elle s’attribue donc quelques articles, l’Ouzbékistan aura les siens bien assez tôt…

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Il est entouré en rouge, le Qaraqalpaqstan !

Après une longue journée de stop depuis Khiva, je suis arrivé en périphérie de Nuqus, la capitale qaraqalpaqe, et me suis souvenu d’un nom croisé au hasard des sites internet dédiés au tourisme dans la région : Mizdaqqan. Je finis par m’en faire indiquer la direction. Au carrefour, prendre la route fléchée Turkménistan. La colline de Mizdaqqan y est déjà bien visible et s’atteint au bout d’un petit kilomètre. Autant dire que je n’avais qu’une vague idée de ce que j’y verrais. Des tombes, si ma mémoire était bonne.

Mizdaqqan est une nécropole. C’est une ville d’une dimension assez importante pour la région ; une ville aux maisons scellées, avec des cadavres dessous. Vastes mausolées semi-enterrés, coupoles de briques, intérieurs recouverts de céramique. Et des nombres sur les tombes. 2011. 2002. XIVe siècle. Je me promène seul dans une ville de milliers d’habitants, qui s’étend dans le lointain, ses édifices dentelant l’horizon sombre.
Le jour a décliné rapidement. Un groupe de touristes allemands est sorti d’un car et s’est éparpillé entre les premiers mausolées. Un orage couve au loin, du côté de Köneürgench, et d’épais nuages plombés se massent au-dessus de la nécropole. Moi aussi j’attends mon heure. Lorsque les touristes regagnent leur car, il fait déjà presque nuit. J’entre dans un petit bâtiment ancien et j’y monte ma tente dans la poussière, sous la coupole de briques.

Plus tard, j’ai quitté mon sac de couchage et je suis sorti de la tente. Je voulais voir les étoiles. Mais le ciel était couvert. L’horizon était de temps à autre illuminé par un éclair. Au cours de la nuit, dans un demi-sommeil, j’ai cru entendre quelques gouttes de pluie.
Quand je me suis réveillé, la nécropole se dorait au soleil matinal. J’ai croisé le gardien, qui s’est peu formalisé de ma présence si tôt sur le site. Je suis parti content pour la mer d’Aral, pensant que si au retour j’échouais à nouveau dans les environs à la nuit tombante, j’aurais une belle adresse où passer la nuit.

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Ceci n’est pas une ville.